AccueilRomansPoesiesMusiquePhotosAquarellesAutres photosPhilatélie

 

 

     LE SECOND JOURNAL DE JEAN-JACQUES

OU

UN MONDE POUR UN AUTRE

Choix de la page

 2, 3, 4, 5, 6,7,8,9,10,11,12,13,14,15,16,17,18,19,20,21,22,23,24,25,26,27,28,29,30,31,32,33,34,35,36,37,38,39,40,41,42,43,44,45,46,47,48,49,50,51,52,53,54,55

                        56, 5758,59,60,61,62,63,64,65,66,67,68,69,70,71,72,73,74,75,76, 77,78,79, 80,81,82, 83,84,85,86,87,88,89,90,91,92,93,94,95,96,97,98,99,100,101,102,103,104

                       105,106,107,108,109,110,111,112,113,114,115,116,117,118,119,120,121,122,123,124,125,126,127,128,129,130,131,132,133,134,135,136,137,138,139,140,141

                       142,143,144,145,146,147,148,149,150

                     

 

Aussitôt que le mot fut prononcé par moi même, les lions se mirent à rugir respectivement au fond de leur cage dorée! Bon sang, qu'avais-je commis encore d'idiot pour les exciter autant, ces bêtes de cirque? L'idée qu'ils se seraient mis en colère parce que j'aurais pu aussi le faire exprès, m'étonna beaucoup. Quoi, un mot, disons bien placé dans notre conversation, aurait pu susciter autant de haine? Ah non, sincèrement, non, m'écriai-je, car je savais bien au plus profond de ma raison que les lions ne pouvaient saisir et comprendre les nuances du langage! Mais je restais méfiant, fidèle à mes chères habitudes, où je pouvais être étonné moi même par les oracles très extraordinaires des diseuses de bonnes aventures. Bref, pour le savoir, j'entrepris de me rappeler ce mot que j'avais bien pu prononcer dans notre dernière conversation( conversation qui était po-ur moi tout à fait anodine, mais qui ne l'avait point été pour certains). Je repris donc mon disc-ours auprès de mes amis et lâchai subitement le mot fatidique, qui aussitôt fit rugir une nouvelle fois les lions au fond de leur cage dorée! Monsieur Descarte, qui avait assisté à la scène, voulut me dire quelque chose, comme pour me confirmer mes propres pensées; mais un petit homme presque bossu et couvert d'un ponpon rouge éssaya de lui en empêcher en le tirant par la manche. Ce fut si drôle et si surprenant que ses proches voisins s'étaient mis à rire inconsidérablement fort et longuement où chacun tirant du côté opposé( où il voulait obtenir l'effet) finit par faire ri-re, mais aussi que la manche craqua et le petit homme presque bossu tomba au sol où le ponpon rouge roula, roula sous les jupes pétales de ces dames. Tout le monde était d'accord dans le gra-nd salon qu'un clown s'était infiltré par inadvertance parmi eux où des rires fusèrent de partout comme de petits pétards brillants. Monsieur Descarte, qui avait réussi à se défaire de ce bossu presque nain, digne d'un cirque baroque, s'approcha de moi et me dit : L'expérience, mon cher! L' expérience! A la longue, vous aussi vous apprendrez!

Sincèrement, je ne comprenais pas du tout ce qu'il voulait me dire et mon regard resta perplexe malgré son grand savoir. Puis il me dit ces mots, qui étaient d'une grande sagesse philosophique, que je me fais échos de vous répéter : Sâchez, mon ami, que les mêmes causes provoquent tou-jours les mêmes éffets et que? Vous n'y pourrez rien, mon cher Jean-Jacques, sâchez le bien! Puis il s'éloigna de moi, non sans avoir au coin des lèvres, un petit rire enfantin.

A vrai dire, le savoir mainenant, cela me procurait une certaine joie intellectuelle, je ne pourrais le nier. Mais le Savoir et pour tout ce qu'il pouvait représenter à mes yeux à ce moment là, celui- ci s'avoua inutile à compter sur lui et, tout particlièrement, dans cette situation baraoque où les lions pouvaient à tout instant surgir du fond de leur cage dorèe et me dévorer! J'étais surveillé par leurs yeux qui étaient immensément beaux et veloutés, comme le sont ceux de ces hypnotise-urs de kermesse et de ces tireuses de cartes solaires auxquels je comptais survivre! Debout en fa-ce de mes amis depuis plus de 2 heures, je commençais à avoir mal aux pieds et demandai tout naturellement une chaise avec l'espoir qu'un domestique passa par là pour la lui demander. Mais en regardant un peu à l'écart de la bonne socièté, j'aperçus un homme grand, maigre et pérruqué à l'ancienne qui semblait venir dans ma direction vêtu d'un gilet vert et d'un frac couleur acajou. Il avait aussi( je l'avais remarqué) un énorme trousseau de clefs suspendu à sa ceinture. Quand il fut à ma hauteur, je lui demandai cette chaise dont j'avais besoin pour m' asseoir. Mais il me dit que cela ne le concernait pas, car il était l'homme des clefs et non celui des chaises! Je fus abaso-urdis par cette réponse quelque peu étrange, non?

Peut-être que mon collègue passera tout à l'heure. Mais je ne peux vous le confirmer, monsieur, me dit-il avec une grande politesse. Puis il partit après m'avoir fait cette réponse qui lui semblait tout à fait correcte en disparaissant par une porte étroite du salon.

Toute cette grande maison aristocratique me paraissait maintenant bizarre voir étrange à tous mes sens où il y avait eu trop d'évévements anormaux pour que je puisse rester dans mon état normal. Et je réagissais mal à tout cela semblait me faire comprendre tous mes amis ainsi que tous ces gens qu'ils y avaient autour de moi. Quelle imprudence, j'avais commise en venant m' exposer ici tel un ours de foire devant ce parterre d'illustres personnages! me reprochai-je avec inquiètude sur les évènements à venir. Où certains commençèrent à me poindre des yeux tandis que d'autres me dévisagèrent carrement! Parés de bijoux sur tout le corps et de rivières de diama-nts caracolant sur les poitrines opulentes des femmes, j'avais le sentiment désagréable de ternir quelque peu le beau décors qui se tenait devant moi où tout brillait comme de l'or! Mais il y av-ait aussi de jolies femmes qu'un seul bijoux suffisait à mettre en valeur leur beauté, alors que d'autres, vieilles et laides, semblaient s'écrouler sous le poids des pierres précieuse où quelque chose de vulgaire s'en détachait tel un parfum nauséabon. De gros propriétaires, sûrement de riches marchands d'esclaves, portaient à leur doigt d'énormes bagues serties d'un seul rubis, celui-ci énorme! On aurait pu les confondre avec de célèbres proxénètes de la place Pigalle, mais nous n'étions pas à Pigalle, mon ami. Les hommes étaient gainés de fins collants veloutés et soy-eux et les femmes germaient dans d'étranges robes plantureuses. De jeunes gens d'allure simple essayaient de se faire remarquer par le choix d'une dentelle à leur chemise remarquablement bla-nche ainsi que par un revers de manche à leur costume quelque peu dépassé. Ils s'étaient mis à parler de l'actualité en générale, mais aussi celle des théâtres et, tout particulièrement, de ces nouveaux comédiens qui faisaient leur apparition pour la première fois aux variétés, mais aussi à l'Empire.

C'était merveilleux de les écouter rêver beaucoup et tendis mon oreille comme je pus pour ne pas en laisser échapper une seule bride. L'actualité, elle aussi, des journaux et des gazettes parisi- ennes y passait à travers le crible de cette jeune socièté quelque peu ambitieuse et emblèmatique. Les faits divers avaient eux aussi beaucoup de succès et malgré la mauvaise image qu'en donnait la folie journalistique du moment : où c'était la corruption qui semblait rythmer l'actualité de la presse à scandales.

Ah!Ah!Ah! Quoi de plus normal en politique que de faire toujours les choses en retard, j'entendis soudainement!

Où le scandale devenait lui aussi scandaleux, comme le succès dans les affaires : impudique aux yeux de l'opinion où l'argent était déjà parti bien loin vers des pays inaccéssibles aux mortels et à la justice. Bref, le paradis pour les uns et l'enfer pour les autres qui avaient été floués dans l'hist-oire, bref, là où se trouvait le problème, la source de jalousie. La discution était terriblement int-elligente du point de vu des légendes et des mythes qui avaient fondé les principes même de no-tre monde occidental où le scandale était devenu le principe de sa survie économique et intellec-tuelle. Le milieu des affaires privées éssuyaient ses premières gifles quand le milieu publique les lui donnait comme un énorme soufflet sur le visage. Le monde, ce soir là, semblait tourner étra-ngement à l'envers où l'extrème droite et l'extrème gauche de l'univers politique semblaient se rencontrer et se fusionner tel un astre chargé de fer et de malèfices. J'eus peur à ce moment là, quand les jeunes gens firent semblant d'imiter le mouvement de rotation de ces orbites extrasid-érales. L'explosion fallit faire ses premières victimes, mais ce ne furent que des éclats de rires que j'entendis autour de moi, comme s'ils avaient été lancés pour la première fois sur la terre! Et le monde normal réapparaissait tel qu'il avait été toujours été. C'est à dire simple et rond comme la forme douce et arrondie des oranges d'Amérique! J'esquissai tout de même un sourire enfant-in, mais génial à cette jeune socièté d'artistes et de funambules. Leur langage redevenant simple à écouter, il m'a semblé tout naturel de leur laisser la parole.

-Saviez-vous que mon beau frère avait reçu la semaine dernière, un coup de téléphone plutôt surréaliste?

-Non! répondirent-ils tous en même temps.
Hé ben vas-y, raconte!

-Voilà, un certains monsieur Valien(c'est ainsi qu'il se prénommait au téléphone) avait soi-disant d'importantes informations à propos de monsieur Crakinette qui, comme tout le monde le sait, est adjoint au maire de la ville de Fontabelle. Mon beau frère demanda à en savoir plus, bien évi- demment. Mais celui ci demandait en échange 60 000 euros en liquide et en petite coupure afin qu'il eut à lui seul l'exclusivité de cette information. Mais mon beau frère lui dit textuellement qu'il était bien trop cher pour lui et pour son journal qui tirait même pas à 100 000 exemplaires. Mais qu'il allait demander à son patron, monsieur Robert, s'il avait un autre avis sur cette questi-on si sensible des 60 000 euros en liquide et en petite coupure. Attendez! lui dit-il au téléphone, le temps d'appeler son patron. Il posa le combiné sur son bureau et prit le combiné d'un autre tél-éphone qui se trouvait sur de vieux rangements métalliques où des dossiers de toute sortes bâill-aient en prenant la poussière du plafond.

Monsieur Robert était à ce moment là aux presses de Ringis et il essayait comme il pouvait de cajoler les ouvriers de l'imprimerie, qui tous menaçaient de faire grève d'un instant à l'autre. Le-urs revendications étaient fort simples et conpréhensibles par tout le monde. Car ce qu'ils désira-ient, c'était d'avoir plus d'argent, mais aussi plus de temps pour pouvoir le dépenser. En fait, ils essayaient de résoudre la célèbre question sur la quadrature du cercle, mais sans réellement y parvenir. Faut dire aussi que plus d'un savant s'y était auparavant cassé les dents!

-Allo patron? C'est René à l'appareil. Oui, j'ai quelque chose de très important à vous rapporter. Voilà, un certains monsieur Valien se présente comme une personne possédant des informations très très importantes à propos d'un certain monsieur Crakinette, qui est adjoint au maire de la vi- lle de Fontabelle. Ville qui vous savez est tenue actuellement par notre ministre des finances!

-Ah oui?
-Mais oui !
Et combien veut-il ce gredin?  demanda Robert tout en mâchouillant son cigare.
-60 000 euros en liquide et en petite coupure, répondit René.
-Quoi, 60 000 euros! Mais il est fou? Il veut notre ruine ou quoi?

Monsieur Robert lâcha son cigare quand il entendit prononçer la somme des 60 000 euros au tél-éphone. Car cette somme était considérable pour lui et la donner à un petite crapule( comme se-mblait l'être ce monsieur Valien), le dégoûta pendant un cours instant. Mais se reprit et remit vite ses idées en place qui étaient celles d'un patron de presse que seul le scandale intéressait et rien d' autre. En fait, tout découlait d'un principe fort simple, comme l'eau des pluies formant les ruiss-eaux, puis les rivières, puis les océans etc, etc. S'il avait pu, il l'aurait bien kidnappé pour lui vo-ler ses informations sans  lui donner un seul centime et prêt à utiliser la torture pour arriver à ses fins! Mais malheureusement, cela il ne pouvait pas se le permettre, car monsieur Robert était un démocrate qui n'avait aucun pouvoir magique sauf celui de l'argent. Mais ce pouvoir avait le gros défaut de s'épuiser à chaque fois que l' on s'en servît, bref, le gros défaut du capitalisme!

Ses principaux concurrents étaient bien sûr ses propres confrères de la presse écrite. Et quand celui-ci criait Au scandale! dans son petit journnal à cent milles exemplaires d'autres à deux cen-ts milles criaient Au scandale! deux fois plus que lui. Et que dire des autres qui tiraient à 1 milli-on d'exemplaires? Parfois, il était abattu en y pensant. Mais est-ce qu'on m'écoute vraiment dans l'opinion publique? se demandait-il souvent l'air désespéré et pas loin de la crise de nerf. Bref, il aurait voulu être le seul à être écouté de tous. Mais un brouhaha indéfinissable couvrait souvent ses articles d'où soi-disant le scandale devait sortir et alerter l'opinion publique d'un réel danger pour la république et la liberté.

Tout à coup, on entendit une clameur sortir de l'atelier de l'imprimerie! où des ouvriers étaient montés sur les bâtis des machines et prenaient tour à tour la parole où il était question de liberté, de fraterrnité et de justice sociale. Etrangement, Robert ne comprit rien du tout à ce qui se pass-ait autour de lui. Car lui, qui défendait la démocratie, était arrêté dans son action de journaliste par des syndicalistes qui soi-disant défendait la liberté! Une rougeur monta aussitôt sur son visa-ge, non pas celle de sa honte, mais bien de son impuissance. Purée de poisse, mes confrères sont en train tirer leur journal, alors que moi je suis en train de me battre avec des singes comme au temps des cavernes! lâcha-t-il avec fureur.

Tout le monde semblait s'être mis d'accord pour le faire tomber! se disait-il emporté par une crise de paranoïa. Et que peut-être avaient-ils tous été payés pour tout arrêter et pour tout casser dans l'imprimerie, ces salopards? réitéra-t-il afin de se faire plus de mal. Hum, hum, c'était fort possible! pensa-t-il comme s'il venait de recevoir un gros coup de massue sur la tête. Car dans tout ce brouhaha médiatique, syndicale, religieux et anarchique, tous les journaux semblaient y participer avec joie et acharnement, comme si leur ambition cachée était d'étouffer la vérité! Et que dire de ces illustres personnages qui venaient à son journal lui faire des caresses idéologi-ques, en lui faisant comprendre que par son journal, il défendait les droits de l'Homme donc ceux de la démocratie! C'était bien sûr à tordre de rire toute cette mascarade. Mais monsieur Robert aimait bien aussi recevoir des caresses. Pouvait-on le lui reprocher? Car qui d'entre nous n'a jamais aimé être cajolé, dorloté ou fellationné?

Ses ennemis de presse aimaient bien s'en prendre à lui, car il avait toujours eu le courage de cla- mer haut et fort son indépendance. Ce qui avait fini bien évidemment par irriter certaines perso- nnes haut placées dans le monde de la presse. Mais lui, il s'en moquait complètement, en jugeant que toute information sérieuse devait être rendue publique sans l'accord de certains qui auraient aimé être informé avant que l'article fit des ravages auprès de l'opinion publique. Bref, pour eux, un journal libre et indépendant, ça ne devait pas exister, c'était clair. Les satiriques se moquaient de lui en le caricaturant d'une manière si odieuse qu'il aurait pu porter plainte et gagner facilem-ent son procès. Mais bizarrement, il ne le faisait pas, car il n'en avait pas le temps en étant consta-mment préoccupé par ses affaires d'argent et de politique!

Ces dessins plus ou moins grotesques et délurés montraient monsieur Robert en gros bonhomme nageant seul au milieu de l'océan avec son gros cigare. Bien évidemment, personne ne viendrait le chercher si sa boué avait le malheur de crever! Les royalistes nièrent en bloc les articles de son journal et quelques fois poussèrent la cruauté jusqu'à nier son existence même à l'état civil. Mais qui est monsieur Robert? Nous sommes désolés, mais nous ne le connaissons pas! Les républic-ains le ménageaient un peu, par solidarité idéologique, mais sans pour autant lui faire de cadea-ux. Etant donné que ces derniers tiraient à 1 million d'exemplaires et que le problème de monsie-ur Robert ne se posait plus dans les mêmes termes, mais essentiellement en termes de concurren-ces. Bref, pendant ce temps là, les anarchistes s'entretuaient et les cacophonistes jouaient en sou-rdine!

En fait, tout ce beau monde participait directement ou indirectement à la chute de monsieur Ro- bert ainsi qu'à la chute de la prochaine affaire du siècle que personne ne connaîtra. Car la vérité tant attendue aura tellement été pétrie par des mains expertes qu'elle se sera transformée en une autre chose et très certainement en un vulgaire produit de marketing. Tout le monde y perdra, sa- uf les journaux et le monde politique.

Robert y pensait souvent à cette fin de la vérité, mais il évitait trop d'y penser pour ne pas décou- rager ses actionnaires et amis intimes qui voulaient eux aussi rentrer dans leurs sous. Car ils n' étaient pas non plus des enfants de choeurs et devaient eux aussi gagner leur vie, comme tous ces ouvriers de l'imprimerie de Ringis qui voulaient des augmentations pour nourrir leur famille et tout le reste. Bref, le monde était bien fou et l'important était qu'il crut à cette vérité. Oui, à cette vérité qu'ils attendaient tous impatiemment de connaître et, étrangement, cachés derrière de faus-ses idées ou de préjugés issues de leur classe sociale. Bref, un monde où le risque intellectuel avait complètement disparu! Telle était cette contradiction que portait en lui chaque homme et chaque femme, comme un sombre espoir qu'une quelconque justice existât sur cette terre.

Non, non, sur ce terrain, je n'ai aucune chance de les battre! lâcha-t-il furieusement. Pris de pani- que, il décida de quitter l'imprimerie par une porte dérobée. Il écrasa son gros cigare sur la moq- uette avec une extrême violence et avait raccroché le téléphone depuis bien longtemps où il avait dit à son rédacteur en chef, René, de prendre un rendez-vous avec ce monsieur Valien. Un nom sûrement d'emprunt, pensa-t-il, afin d'éviter tout filage possible de notre petite crapule dont les idées manquaient pas! s'agaçait-il. Avant de quitter cette pièce de l'imprimerie, où se trouvait le seul téléphone en état de marche, il pensait que si cette information, touchant de près le ministre des finances était vraie, il pourrait tirer son journal à plus de quatre cents milles exemplaires, ce qui serait un tirage exceptionnel qui lui permettrait de le relancer dans le monde de la presse. Et si tout cela se vérifiait( moyennant 60 000 euros en liquide, mais tout de même négociable avec une crapule!), il serait prêt à faire imprimer ses quatres cents milles exemplaires dans un pays voisin, comme l'Italie ou l'Espagne dans les prochains jours. Une petite porte, qui se trouvait à l' arrière de ce local et donnant sur la rue, Robert l'emprunta, la tête bouillonnante de folles idées.

-Et après? Et après? demanda la petite troupe de jeunes très impatiente.

Le jeune homme raconta que cette personne prénommée Valien avait dit vrai. Et après une enqu- ête journalistique puis judiciaire, on arrêta monsieur Crakinette pour abus de biens sociaux.

-Voilà, c'est tout.

Un long silence suivit cette réponse, comme si tout le monde était intrigué par quelque chose qu'il manquât à cette histoire. Puis réflechissant tous au fond d'eux même, tout à coup quelqu'un lâcha : Mais le ministre des finances et lui qu'est ce qu'il a eu?

-Et ben lui, il a rien eu du tout!
-Ah!Ah!Ah!

Tout le monde éclata de rire et ce fut le tollé général dans le grand salon. Un homme, qui avait entendu tout ce vacarme, se mit soudainement à taper des pieds, comme le font si bien les espag- gnols dans les ferias de Seville ou de Marboz.

-Silence, messieurs, s'il vous plait! N'oubliez pas que vous avez été invité; nous ne sommes pas au moulin rouge.

Les jeunes gens obtempérent silencieusement et changèrent de sujet automatiquement, tels de pe- tits automates.

Ces lieux, dans lesquels je me trouvais, étaient richement ornés et décorés par de vraies oeuvres artistiques. Le sol, les murs et le plafond en étaient recouvert entièrement. Il y avait bien ici au moins une centaine d'oeuvres contemporaines de Buffa ainsi que de Michel Angelis et de quelq-ues autres artistes célèbres. Le tout avait été placé, non par hasard, mais avec une certaine fraich-eur d'esprit afin que chaque œuvre ne détruise pas l'effet d'une autre. Une peinture à l'huile de Buffa, où était représenté un jeune homme sortant d'un lit d'une rivière situé près d'une clairière verdoyante, avait été placée en face d'une admirable statue de Rucco en marbre blanc qui représe-ntait une jeune femme portant dans ses bras une cruche antique. Point de doute, nous étions bien chez des connaisseurs très très fortunés. Dans ces lieux étranges et vastes, tout devait être beau à regarder pour les yeux et ravissant à écouter pour l'ouie fine des connaisseuses. Apparemment, les saloperies du monde et celles des arrivistes n'avaient, semble-t-il, aucun succès auprès de ces monarques costumés de paillettes.

Chacun jouait son rôle à merveille : celui qu'il n'avait pas dans la vie. Et c'était ainsi fait pour le bien de tous ces gens réunis dans ces lieux presques irréels. Point de scandales! semblait scander silencieusement la maitresse des lieux. J'entendis ces mots prononcès élégamment s'écraser dans chaque recoin du mobilier contemporain, puis s'évanouir dans des tiroirs inaccessibles à notre curiosité enfantine. Il semblait que le seul murmure de nos lèvres pouvait agiter et donner vie à cet énorme pendantif que représentait le lustre du grand salon où la lumière sortait agrandie, em-bellie. Les petites lames affutées dans le cristal de Venise s'entrechoquaient alors et tout le salon semblait vivre un instant éternel et moi avec. Le plaisir me prenait alors à revers et me séduisait de tous ses fastes!

En fait, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi j'avais été invité ce soir là chez la duchesse de la Ponponnière. Car mes écrits dans la presse étaient souvent teintés d'amertume à l'égard des arist-ocrates. Ne leur avais-je pas montré clairement que je les haïssais tous et sans exception? Non, sincèrement, je n'arrivais pas à comprendre cette façon bien étrange de recevoir dans ses propres salons des gens qui vous voulaient du mal! Voulaient-ils m'atteindre et me toucher en plein coe-ur par cette manière ridiculement ostentatoire de me montrer leurs richesses ou bien voulaient-ils m'acheter, moi le pauvre Jean-Jacques qui n'avait jamais eu un liard de trop dans sa poche? Hé ben, ils pouvaient encore courir longtemps mes grands dadas, car je n'étais pas né de la derni-ère pluie. Et puis de toute façon, je trouvais qu'ils étaient trop riches et j'en étais outragé! Ils po-ssédaient à eux seuls presque tout le pays et pouvaient, quand ils le voulaient, interdire la public-ation d'un de mes livres parce qu'ils l'estimaient trop dangereux pour la population. Propos rév-olutionnaires! s'exclamèrent-ils lorsque parut mon premier roman : l'idiot de village.

Moi sincèrement, je n'arrivais pas à comprendre en quoi les propos de mon heros puissent-ils être taxés de révolutionnaires, alors qu'ils exprimaient quelque chose de tout à fait banal, je vous l'a-ssure. Comme le désir de vivre libre sans devoir rendre de comptes au roi de France et à tous ses ministres qui faisaient la fête tous les soirs au château de Versailles! En fait, ce que mon héros voulait dénoncer dans ce livre, c'était le mepris des monarques pour les pauvres gens qu'ils cons-idéraient comme de sombres idiots, bref, sans avenir. Pour pouvoir dénoncer tout cela et surtout éviter la censure, j'ai dû inventer un personnage atypique qu'on trouve rarement dans le roman traditionnel. Il s'agit d'un idiot qui grâce à sa très grande naiveté allait poser aux gens de son vill-age des questions de bon sens, afin de leur révéler leur état d'exploittation. Une prise de consci-ence allait pouvoir enfin se faire et ainsi les libérer de leur joug. Mais pour ne rien vous cacher, ce livre trop en avance sur son temps fut saisi par l'autorité royale de la censure et retiré de toutes les bonnes librairies parisienne ou autres, ce qui fut pour moi comme un coup d'épée dans l'eau. Et j'imaginais alors tout un stratagème pour éviter la future censure de mes livres en les faisant imprimer à l'etranger pour les faire passer ensuite "sous le manteau" jusqu'en France afin qu'ils fassent un max de mal à son aristocratie que je considerais comme la plus abjecte au monde pour avoir massacré une partie de ma famille protestante, les Hugenots. Ainsi s'exprimait dans ce livre ni plus ni moins, mon courage intelletuel. Car il faut vous dire que personne dans mon trou per-du ne parlait de révolution : où les hommes et les femmes étaient attachés à la terre de leur maî-tre depuis des générations et s'y étaient habituès dont le rôle des femmes était occupé à nourrir leurs enfants, les habiller, les nettoyer et après tout cela, devait faire les travaux des champs, cou-per les mauvaises herbes, réparer les haies, nettoyer les étables etc, la suite serait longue. Bref, tout ça pour vous dire qu'ils n'avaient en aucune façon le temps de penser à faire la révolution!

CHAPITRE 2

Ici commence, mon cher lecteur, dans ce deuxième chapitre, la partie la plus importante de cet ouvrage, si particulier, soit-il. Lisez là attentivement, sinon vous ne pourriez rien comprendre à la suite qui est l'histoire de ma vie : une vie qui ne fut point jalonnée de bonheurs, comme certa-ins pourraient le croire, mais remplie de malheurs dont les causes me sont maintenant comprises et acquises. Ce travail, si ingrat soit-il, mérite d'être fait en son heure et je m'y appliquerai en ne me faisant aucune illusion sur le travail qu'il me demandera pour y venir à bout. Mais je le ferai quant même, non pour en tirer une satisfaction personnelle, mais bien pour que vous, lecteur in-connu, que je devine amoureux des belles lettres, puissiez enfin tout connaître sur cet homme qui depuis le debut semble bien vous cacher des choses, puisqu'il ne s'est présenté pour l'instant que sous le nom de Jean-Jacques. Mais ne soyez pas trop impatient de le connaître, il vous en do-nnera tout le loisir.

Durant des années, j'ai essayé de comprendre pourquoi ma vie n'avait été qu'une suite d'erreurs de ma part, mais aussi, d'incroyables malentendus disputés sur ma personne qui m'avaient entraî- né à chaque fois au devant de mes malheurs. Mais comment vous dire, sans considérer cela com-me une victoire, que je sais maintenant le pourquoi de toutes mes souffrances : souffrances qui avaient fait que je n'avais pas vécu comme un homme, mais comme un homme qui fut persécuté par ses contemporains. Je sais ce que je dis là est dure à entendre, non pas seulement pour moi, mais aussi pour toute cette humanité si peu reconnaissante. Mais c'est uniquement la vérité que je veux pour nous et non une justification à mes propres yeux de toutes mes erreurs intellectue-lles ou philosophiques. Puisque je suis malheureux maintenant, cela ne veut-il pas dire que j'ai eu tout faux dans ma vie? Et que mes détracteurs avaient eu peut-être raison de m'éloigner de mes sombres idées qui, étrangement, voulussent de moi une explication à toute chose en dénon-çant les injustices sociales dans le seul but d'apporter à l'humanité le bonheur? Non, non, mon ami, tout ceci je ne veux plus l'entendre prononcer autour de moi! Car mon intelligence, je l'ai offerte à toute l'humanité et elle n'en a pas voulu! Comment vous dire que mes illusions me tombent comme mes vêtements en guenilles! Comment vous dire que je meurs presque dans l'in-diffèrence de tous mes semblables que j'ai pourtant aimé comme mes propres enfants. Je meurs d'avoir trop aimé, voilà le scandale! Je meurs d'avoir trop donné, voilà la vérité! Je meurs sans avoir entendu merci, voilà notre belle humanité! Je meurs de l'autre, voilà tout. Arrêtons-nous là, mon cher ami, passionné de vertus et de vérités.

Je sais que vous m'aimerez après m'avoir lu et que cet amour je le devinerai même jusque dans ma tombe : puisqu'à l'heure où je vous écris ceci, il se sera passé très certainement plusieurs siècles avant que vous me lisiez. Mon ami, séchons nos larmes ensemble, vous le voulez bien et commençons par le début.

C'est en me donnant la vie un 28 Juin 1712 à Genéve que ma chère et tendre mère mourut seule- ment quelques heures après ma naissance! Mais comment vous dire que cette manière si injuste d'entrer dans la vie pesa si lourdement sur le cours de mon existence et décida une fois pour tou-te de mon destin? Car cette blessure ne se referma plus jamais au fond de mon coeur dont toutes les tentatives de retrouver cet amour maternel furent bien sûr les causes de tous mes malheurs. Et aujourd'hui, j'en suis parfaitement conscient. Mais avais-je bien eu le choix depuis ma naissa-nce? Car où aurai-je pu retrouver cet amour si fort et si particulier qu'a une mère pour son enf-ant, sinon dans le coeur des autres? Une mère se serait tuée pour sauver son enfant : je désirais que mes amis en fissent de même pour moi, quand ils me verraient dans l'adversité de mes enne-mis souhaitant de moi une mort anonyme et sans éclats. Mais bien sûr, je me suis trompé sur leur compte, car ils m'ont tous trahi, voilà la vérité! Pourtant, j'ai cru longtemps à leur amitié, mais elle n'était en fin de compte que mensonge et hypocrisie. Et tout cela m'avait entraîné bien évidemment dans des aventures romanesques que mon coeur souffre toujours. Mais revenons à nos moutons, mon cher lecteur.

On me porta sur le lit de la mourante pour un dernier baiser que je reçus sur le front. Mais ce ne fut point ma mère qui me le donna, mais la mort! Que dieu sauve mon âme! Ainsi commença mon enfance avec ce poids énorme sur la conscience d'avoir tué sa propre mère et qu'on me rep-rochait souvent à la maison, au point que mon caractère se marqua définitivement pour un am-our immodéré pour la solitude. O surtout loin des hommes! me criait alors ma petite voix d' en-fant. J'avais hérité aussi d'un amour profond pour la nature qui fut la seule en vérité à me conso-ler de toutes mes peines, telle une mère de substitution. Si ma mère pouvait revenir à la vie, voilà ce que je lui dirais : Vois quel destin, j'ai pu accomplir sans le secours de ton amour en devenant un bien étrange homme! Je me serais alors jeté dans ses bras pour pleurer. Au bord du lac, nous nous serions promenés la main dans la main où je lui aurais fait visiter mes bosquets préférés où la lumière tamisée entraîne ses visiteurs à la rêverie et la fraicheur à des parfums d' eau et d'algues sauvages. Ah, décidément, j'aurais encore rêvé!

Comme vous le voyez, mon enfance ne fut pas remplie d'amour et d'eau frâiche, comme l'est cel-le de nos chers chérubins d'aujourd'hui, mais remplie de manques de toutes sortes : manque d' affection, puisque ma mère était morte à cause de moi, mais aussi de tendresse du côté de mon père qui me laissait souvent pleurer seul dans mon berceau et sécher mes larmes par moi mème. O comme je me souviens de cette horrible souffrance de l'enfant qui attendait son lot de conso- lations, mais qui n'arriva jamais! Il s'était alors endormis en rêvant à ce qui n'existait pas, à cette mère qui l'embrasserait un jour sur la joue et l'emmenerait se promener sur les bords du lac tout en le bercant de paroles très douces. Comment vous dire que cet enfant, qui allait devenir plus tard le Jean-Jacques que tout le monde connaîtra à travers ses livres pour son amour immodéré pour les autres, n'en reçut jamais une seule miette durant son enfance!

Difficile d'y croire, oui je sais. Mais là est sûrement sa contradiction. Car depuis son berceau, il n'avait fait qu'inventer sa vie et ses amours. Bref, une socièté qui serait peuplée d'amis sincères et généreux qui ne pouvaient que l'aimer, puisque c'était lui même qui les avait crée par la seule force de son imagination. Comme je suis à plaindre, me dites-vous! Oui, comme je suis à plain-dre, vous le dites bien. Mais mon imagination a toujours eu besoin d'un calmant très puissant pour l'apaiser et celle-ci le lui procurait tout naturellement.

Mon père, ne voulant pas s'occuper de moi, m'envoya quelques semaines plus tard chez ma tante Suzanne, qui habitait à l'autre bout de Genève tout près du lac où les parfums m'appelaient sou- vent à la rêverie. Tatie ne m'aima jamais comme son véritable enfant et c'est pour cela que je lui en ai voulu pendant longtemps. Au dessus de mon berceau, il y avait le portrait d'une femme que je crus pendant toute ma petite enfance être celui de ma mère. Mais j'appris un jour, à l'âge de raison, que celui-ci était en vérité l'amour idéalisé par le jeune Werther: le jeune heros de Goethe qui finit par se suicider faute d'avoir pu réaliser cet amour sur la terre. Visiblement, le malheur semblait vouloir me poursuivre, alors que je n'avais encore rien fait de mal à l'humanité! Sacre-bleu, mais était-ce trop lui demander de vouloir un peu de tranquillité dans ce monde? J'avais le sentiment depuis tout jeune que le monde ne voulait pas nous laisser un seul moment de répit et je n'en connaissais pas la raison. La curiosité me poussa un jour à allez voir du côté de l'arbre généalogique de ma famille où je découvris que son malheur avait commencé bien avant moi. Sur le coup, j'étais rassuré, car je n'étais pas l'unique mouton noir de ma famille, mais qu'un parmi d'autres, ne nous le cachons pas. Mais pour être franc avec vous, j'étais plutôt horrifié de l'apprendre comme ça, grâce à mon intuition qui m'avait guidé sur la bonne piste. Mon cher confident, regardons maintenant les origines de ma famille.

Mes grands parents sont nés en France, mais il n'y sont pas restés longtemps à cause des persécu- tions reçues sans relâche de la part des catholiques installés à la cour du roi de France. N'oubli-ons pas aussi de dire à notre cher lecteur qu'à l'époque, on persécutait les protestants pour leur position à l'égard du pape et de son réel pouvoir sur les âmes. Bref, le pape était-il vraiment le représentant de dieu sur terre ou bien un imposteur? Bien sûr, mes grands parents, qui étaient protestants, croyaient plutot à la deuxième hypothèse ainsi que tous leurs amis de culte. Et leur liturgie ne se faisait plus en latin, mais en Français afin de leur monter notre différence. Catheri-ne de Medicis, qui pourtant leur avait cédé quelques villes fortifiées, comme la Rochelle, chang-ea tout à coup de fusil d'épaule quand elle se rapprocha de la famille des Guises (sûrement par fanatisme religieux et interêts politiques) et reussit à convaincre Charles 9 (son fils) d'organiser le massacre des protestants. Celui-ci étant connu pour son caractère très influencable, sa mère, fortement convainquante, n'en fit qu'une bouchée et le massacre eut lieu au cours de la Saint-Barthélimy, un 24 Août 1572. Les Guises faisaient partie de la dynastie des Valois-Orleans-Ang-oulème et par la suite, ce furent les Bourbons qui continuèrent les persécutions, bref, toute l'ari-stocratie française. C'est pour cette raison que j'ai toujours eu une dent contre elle et je me disais qu'un jour il faudra bien qu'elle le paye. Mais n'allons pas plus vite que la musique, mon cher lecteur. Mes grands parents, fuyant donc les persécutions, se sont réfugiés en Suisse qui devint tout naturellement leur terre d'accueil et de liberté de culte. Beaucoup d'autres nationalités vin-rent aussi se réfugier sur cette terre d'asile : des allemands, des itatiens, etc. Il faut dire qu'à ces époques, il régnait dans toute l'Europe une très grande intolérance religieuse de la part de L'Egli-se catholique et romaine qui dirigeait tel un despote l'âme des petites gens, mais aussi dans les plus hautes sphères du pouvoir à la cour des roi. Comme vous le voyez, mon cher lecteur, il n'est pas inutile de vous rappeler toutes ces choses qui sont sûrement oublièes aujourd'hui par la plus part de nos contemporains, mais tout à fait utile pour suivre à la loupe toutes leurs conséquences qui ont dû en découler tout naturellement, non pas seulement sur ma vie, mais aussi sur des évènements qu'on peut classer désormais comme historiques.

Je devins tout naturellement citoyen Suisse et fier de l'être en m'autorisant enfin de vivre à égal avec mon voisin. Oui parfaitement libre et définitivement grâce à mon pays : petit par la taille, mais grand par son esprit moderne. Malheureusement, cet état de grâce ne dura guère longtemps pour moi et je ne peux que m'en affliger, moi Jean-Jacques, le libre penseur. Car je fus poursuivi et même calomnié dans mon pays pendant ma retraite pourtant bien mérité! Mais oublions pour l'instant tous ces désagréments et continuons notre histoire qui, il faut le dire, est peu banale.

Je grandis et devins un adolescent terriblement timide et renfermé sur lui même. Il est vrai aussi que tout avait germé dans mon cœur pour que je le devienne où Tatie Suzanne ne s'était jamais vraiment occupé de moi et mon père venait rarement me voir à Vevey, à l'autre bout de Genève. Mon frère, qui était plus âgé que moi, fuguait souvent de la maison paternelle et partait en vaga- bondage hors les remparts de la ville, ce qui était assez dangereux vu les bandits de grands chem- ins qui campaient juste au dehors de la cité et rançonnaient les gens qui s'y étaient aventurés par mégarde. Sur ce point, je le trouvais très courageux d'affronter le danger sans en mesurer les ris- ques, alors que moi j'étais plutôt craintif. Je ne dirai pas peureux, mais craintif, oui c'est plutôt ça. Et je m'interrogeais souvent sur le pourquoi de tous ses vagabondages. Mais un jour, une sc-ène familliale allait me permettre de connaître la vérité. Un soir, alors que j'étais chez mon père pour divers travaux de jardinage, des gardes frontières se sont pointés à la maison en tenant mon frère par la bras et qu'ils avaient dû très certainement attraper hors de la ville.

Mon père furieux entra alors dans une colère pas possible et le corrigea devant nous sans le moi-ndre état d'âme. Moi, j'étais véritablement choqué par tout ce que je voyais et par toute cette vio-lence que mon père pouvait sortir de lui même et l'infliger à son propre fils : des coups à tuer une bête! Heureusement que les gardes frontières l'arrêtèrent à temps, sinon je pense qu'il aurait tué sans bien sans rendre compte. Voilà donc la raison pour laquelle mon frère fuguait souvent de la maison, parce qu'il ne pouvait plus supporter la tyrannie de notre père. Moi j'avais beau-coup de chance d'habiter chez ma tante qui m'évitait bien évidemment de l'affronter de face et mes séjours chez lui consistaient à faire le jardin, le potager et quelques travaux de réparation sur la maison. En fait, mon frère, Jean-Baptiste, avait de plus en plus de mal à vivre sous le mê-me toit que cet homme qui s'était mis à boire d'une manière inconsidéré depuis la mort de notre mère. En fait, je ne comprenais pas vraiment son attitude très sévère envers mon frère qui n'y éta-it pour rien sur la mort de notre mère, car j'étais le seul responsable! Sans oublier de vous dire que son voisinage avait porté plainte à plusieurs reprises auprès du tribunal de Genève pour tap-ages nocturnes. Mais s'il n'y avait que cela!

Quelques semaines plus tard, mon frère m'apprit des choses dont je n'aurai pas souspçonné l'ex-istence sans ses confidences. Car mon père avait transformé la maison maternelle en maison clo-se, si j'ose m'exprimer ainsi. Bien sûr beaucoup de gens dans son entourage n'était pas d'accord, et tout particulièrement, les amis du père Diètrich qui nous faisait l'école et nous enseignait le cathéchisme à la paroisse du village pour être de bons chrétiens. Mais bon, lui, il s'en moquait complètement, car il était devenu fou, oui, vraiment fou! Comme la maison donnait sur le lac, la nuit il suspendait à l'extérieur une lanterne afin d'attirer les visiteurs qui venaient souvent de l' autre rive. Ils en venaient bien évidemment de France, puisque le lac touchait aux deux frontiè-res. D'après des rumeurs très sérieuses, on y avait aperçu de grosses personnalités de Genève y venir s' encanailler.

Enre autre, Monsieur Godard, le célèbre homme de loi qui siègeait au conseil de l'ordre moral du parlement! Des bruits courairent aussi qu'on y avait aperçu Monsieur Casanova, surprenant tout ça, non? Surtout quand je pense que ce monsieur de Venise me rendit visite un jour à l'he-rmitage à l'époque où mes livres se vendaient comme des petits pains dans toute l'Europe. Mais nous en reparlerons ultérieurement, mon cher lecteur, je vous le promets. Bref, quand mon frère m'apprit toutes ces choses, je compris enfin les raisons de toutes ses fugues qui devenaient alors pour moi parfaitement justifièes en lui pardonnant même son manque de communication qu'il avait toujours eu avec moi durant notre adolescence. Il m'apprit aussi qu'il avait fait une deman-de auprès de Tatie pour venir vivre avec nous, mais il n'eut aucune réponse. Plus tard, j'ai su que mon père, vicieux comme il était, avait fait du chantage auprès de ma tante en lui disant que si elle acceptait, il ne lui donnerait plus aucun moyens de subsitances. Bien évidemment, j'étais sous le choc, car j' avais dû mal à croire que ma tante pût être, elle aussi, complice de cet homme et de son entreprise immorale. Même aujourd'hui, j'avais encore du mal à le croire! Puritaine comme elle était, elle aurait été bien incapable de soutenir moralement l'entreprise de mon père. Mais je pense plutôt qu'elle prenait l'argent de mon père sans savoir vraiment que c'était de l'ar-gent sale. Oui, c'est plutôt ça, la vérité. Et puis les moyens de ma tante étaient bien maigres pour pouvoir subvenir aux besoins de 6 estomacs qui étaient souvent vides et tournaient en rond dans la maison ou bien s'amusaient tristement dans le jardin, ce qui n'était pas bien sûr une affaire à traiter à la légère, comme vous le conviendrez, mon cher lecteur.

Jean-Baptiste se savait prisonnier dans sa propre famille et il prévoyait sa fuite!

Un jour, il me dit : Tu sais, Jean-Jacques, il me faudra bien partir d'ici. Car vivre ici comme un esclave, c'est pas une vie pour moi, le comprends-tu?

-Mais bien sûr que je le comprends! je luis répondis.

-Ecoute-bien ce que je vais te dire et surtout ne le répète jamais à personne qui soit digne de confiance.

-Pas de problème, tu peux compter sur moi.

Voilà, la semaine prochaine, je compte faire une nouvelle tentative et voici comment. Une chose que tu ne sais pas, c'est que "les clients" ici sont plutôt du type généreux en matière d'argent. Et grace à eux, j'ai pu mettre de côté une somme d'argent assez rondelette, environ 3 Louis d'or. Et je pense avec ça pouvoir soudoyer les gardes frontières!

Il les sortit de sa poche pour me les montrer.
-Youhaa!
Les 3 pièces dans sa main brillaient de mille éclats!

-Tu sais, je les ai astiqué pour que ça fasse plus d'éffet, Ah!Ah!Ah! Avec ça, je pense que les gar-des frontières me laisseront passer.

-Sans aucun doute, Jean-Baptiste.

Il remit ses 3 pièces d'or dans sa poche, puis étrangement me serra contre lui. J'étais vraiment très surpris et très ému par son geste, car c'était la première fois qu'il me montrait une marque de tendresse. Je ne pus alors que lui tendre la main et de la serrer tendrement afin de lui donner tous mes gages de réussite quant à sa fuite et me remercia gracieusement. C'est malheureusement la dernière fois où j'ai parlé à mon frère. Car la semaine suivante, il réussissait à s'évader et, depuis ce jour, il ne m'a plus jamais donné de ses nouvelles!

La fuite de mon frère provoqua chez mon père une colère folle au point qu'il m'obligea à revenir dans la maison paternelle : j'étais écoeuré! Ma tante avait cédé au chantage de mon père et pour des raisons que vous connaissez très bien. Et je pensais alors vraiment être poursuivi par le mal- heur et que celui-ci me lâcherait pas d'ici tôt. Prendre la place de mon frère au bordel, voilà le projet diabolique qu'avait eu mon père pour moi! Je ne vous dis pas la terreur que cela provoqua chez moi. Et puis osez m'échapper comme mon frère avait fait recemment, je vous avouerai que j'en avais pas le courage. Mais si les choses se gâtaient, pourquoi pas, je me disais, la tête pleine de fureur.

Je pris donc ma place comme domestique dans "l'entreprise" de mon père où, il faut le dire, les affaires marchaient du tonnerre. Le matin, il comptait devant moi sur la table de la cuisine la recette de la nuit dernière. Celle-ci était composée de différentes monnaies or et argent europée- nnes. Il y avait des sequins, des louis et des écus. Vu la largesse des clients, mon père engrengea en quelques mois, une véritable petite fortune qu'il crut bizarrement gagnée par son seul génie. Car mon père avait toujours cru qu'il avait du génie, mais ne savait pas à quel endroit exact. Alo-rs avec tout cet argent, comme tombé du ciel et gagné si facilement, son égo surdimensionné fut vite réconforté, n'est-ce pas? Mais à vrai dire tout cela me faisait pas bien rire, car dans cette af-faire, je ne gagnais rien sinon que quelques pistsols qui ne valaient pas grand chose. Et s'il faisait exprès de me payer si mal, c'était bien évidemment pour éviter que je m'enfuisse de cet enfer, bref, de son emprise. Oh le monstre, il avait pensé à tout! Mais une chose agréable me surprit, suite à la réussite de ses affaires, c'est qu'il s'arrêta de me frapper et j'en fus très heureux!

Voyant mes conditions de vie s'améliorer, j'étais plus sûr de moi au point de pouvoir discuter sans être écoeuré avec les clients. On parlait de choses et d'autres et c'étaient tous des libertins qui venaient des familles riches de Genève, mais aussi de l'aristocratie française. Ils étaient tous très cultivés malgré leur vice impardonnable. Moi je devais leur servir du vin et de la nourriture quand ils m'en demandaient, etc. Mais le plus difficile pour moi fut toujours le moment où il fa-llait chercher les filles en ville qui se prostitueraient ensuite pour mon père moyennant argent, bien évidemment. Et pour cela, j'avais une voiture à cheval bâchée qui m'évitait d'être repéré par les au-torités ainsi que par le voisinage qui, il faut le dire, devenait de plus en plus jaloux de la réusite de mon père. Je ne veux pas rentrer dans les détails, mais j'avais une peur affreuse d'être reconnu pour des raisons évidentes. A chaque sortie, j'enfilais un habit de cocher avec un large chapeau enfoncé sur la tête. J'ai oublié aussi de vous dire qu'un associé, celui de mon père, m' accompagnait à chaque fois pour me surveiller. Ah sacre bleu, iI y avait de sacrés brins de filles, de vraies beautés et le spécialiste c'était lui, la brute, comme je l'appelais. Car ils les maltrait-aient quand il les trouvaient pas assez bien habillées ou propres pour les clients qui étaient tous des aristocrates. Plusieurs fois, j'en fus témoin où aucun dialogue ne fut possible entre nous et je lui répondais uniquement quand il m'adressait la parole, sinon jamais. Et puis sachant que j'étais le fils du patron, il était bien obligé de me respeter et ceci par la crainte de perdre ses revenus, c'était clair. Comme j'étais très curieux de nature, j'empruntais souvent les livres que ces gens de la haute laissaient traîner sur les divans et sur les tables.

Ainsi, j'ai pu lire des livres qui avaient été censurés par le conseil culturel de Genève, comme des livres hérotiques : les folles nuits de la duchesse Guttenbruch, blanches fesses et les sept mains, mais aussi des livres d'une grande intelligence comme le prince de Machiavel et enfin, l'un de mes auteurs préférés, Plutarque. Je les lisais tous au bord du lac perché sur un arbre que j'app-elais mon donjon naturel. Mon nez dans les feuillages et mes yeux sur le lac, où parfois ils se perdaient, quand le soleil jouait avec les vagues et les sommets enneigés.Voilà en peu de mots en quoi mon bonheur suffisait. Après les avoir dévoré un par un, je les remettais à leur place com-me si de rien n'était. De toute façon, j'étais bien obligé de jouer leur jeu et malgré ma répugnance à les voir faire leurs saloperies dans la maison maternelle à cause de cette peur ridicule de me faire traiter de petite nature par ces gens. Il est vrai aussi que j'ai toujours été très sensible, mais physiquement toujours prêt à me défendre pour sauver ma peau. Mais il arrivait que certains jou-rs où l'envie de vomir ne fut pas loin, lorsque je pensais que ces gens faisaient leurs cochonn-eries dans la même chambre où ma mère avait souffert, puis sombrée dans le neant en me laissant seul au monde. Durant ces instants insoutenables pour moi, oui, je l'avoue,  j'ai pleuré!

Combien de fois les bords du lac furent témoins de toutes mes larmes répandues sur mon passa- ge ainsi que ses eaux troublées par mes pleurs comme par une pluie torrentielle? je ne peux plus les compter, mes amis. Mais la seule chose que je peux vous dire, c'est que dans cette vie person-nne n'a versé autant de larmes que moi et ça j'en suis certains!

Mon père choquait son monde et se moquait complètement des conséquences psychologiques sur sa propre famille. Voyant qu'il avait le vent en poupe, il décida du jour au lendemain de se faire appeler par son entourage, monsieur le prince de Genève, ce qui fut considéré encore com- me une de ses extravagances. Mais comme il fréquentait tout le gratin de Genève, il fut logique et tout à fait normal qu'il eût lui aussi son heure de gloire. Bref, en s'habillant à la mode de Paris que beaucoup de gens enviaient et jalousaient terriblement. J'avais comme l'étrange pressentim- ent que le malheur allait encore nous tomber dessus et pour la simple raison que c'était trop beau et trop exagéré de sa part pour que cela durât bien longtemps, me disait alors ma petite voix in-térieure. Et qu'il jouait sûrement un rôle qui n'était pas le sien, mais qui semblait lui plaire énor-mément. J'en rigolais parfois tout seul, quand je le voyais déambuler en ville avec sa cape en da-im, sa grande épée à la ceinture et son chapeau où 3 plumes symbolisaient sa réussite toute réce-nte, bien fragile, il faut le dire. Car sa réussite, il la devait uniquement aux vices et aux caprices des aristocrates ni plus ni moins et qui le remerciaient en retour par de l'argent. En fait, tout ça, c'était bête et méchant. Et les gens des environs avaient du mal à croire que mon père fréquentait du jour au lendemain tout ce beau monde, alors qu'il n'était que le fils d'un paysan! Ce beau ma-nège dura 2 ans, le temps que ses amis les protègèrent. Puis un jour, on appris que les autorités du parlement de l'ordre moral avait envoyé des espions afin de savoir exactement ce qui se pass-ait chez nous : où d'après des rumeurs, il règnait une étrange activité ou le diable avait parait-il établi ses quartiers!

La surprise fut de taille, puisqu'ils déclarèrent notre maison investit par le diable et qu'il fallait la brûler! La vindicte populaire ne se fit pas attendre et je vis 3 jours plus tard ma maison partir en fumée sous les acclamations d'une foule en délire attisées par les hurlements d'un prêtre exorci- ste qui crut voir dans les flammes dévorant ma maison, comme les signes de la présence du diab-le! J'étais choqué, oui, véritablement choqué! Et tout cela me confirmait que le malheur de notre famille ne faisait que continuer comme il avait commencé, c'est à dire depuis belle lurette. Mon père fut aussitôt arrêté puis jeté en prison et moi je profitai de tout ce désordre ambiant et famil-liale pour imiter mon frère. Mais avant de quitter définitivement ces lieux de malheurs, j'étais aller prévenir Tatie Susanne pour lui expliquer tout ce qui venait de se passer et, bien évidemm-ent, sans trop entrer dans les détails pour ne pas l'éffrayer. Choquée par tout ce que je lui appre-nais sur les activités diaboliques de mon père, elle me plaignit beaucoup et m'en voulut terrible-ment de n'avoir rien fait pour éviter tout ce drame à notre famille qui se voyait desormais traînée dans la boue par toute la population des environs. J'étais véritablement outré par tout ce qu'elle venait de me dire et compris, par ses mots très dures à mon encontre, qu'elle ne m'avait jamais véritablement aimé. Mais j'abrégeai notre discution pretextant que je devais partir d'ici le plus rapidement possible pour éviter les represailles de la population sur ma personne. Puis je lui demandai un baluchon et quelques victuailles pour régler mon départ pour un très long voyage!

Elle ne broncha pas et partit à l'intérieur de la maison. Quelques minutes plus tard, elle revint et me donna ce que je lui avais demandé et, bizarrement, m'embrassa sur la joue! Surpris par son geste, je fis un mouvement de recul en ne comprenant pas son attitude. Mon dieu, mais pourquoi avait-elle attendu tout ce temps et surtout cette occasion funeste pour me montrer un peu de ten-dresse? l'interrogeai-je du regard. Soudainement, elle baissa les yeux comme surprise par sa fau-te. Puis ne sachant pas quoi me répondre, elle me dit : Bon voyage, Jean-Jacques! Bon voyage! et rentra chez elle comme si je n'avais jamais existé! Je ne sais pas pourquoi, mais j'étais une nou-velle fois convaincu que perssonne ne m'aimerait sur cette terre. Et si mon bonheur pût exister sur cette terre, je ne le devrais qu'à moi seul et qu'à mes seuls efforts, pensai-je en toute lucidité.

C'est avec ce sentiment bien étrange que je franchis d'un pas méfiant les portes de la ville de Ge- nève le 28 Juin 1728 où la grande horloge marquait 3 heures de l'après-midi.

Aussitôt les portes franchies, je m'enfonçais dans cette nature sauvage avec l'espoir d'y finir ma vie au fond d'une grotte, comme un vieil ermite. Etrangement, cette idée ne m'était pas venue co- mme ça par hasard, mais qu'elle avait germé tout doucement dans mon esprit au cours de mes innombrables promenades au bord du lac où j'avais inconsciemment organisé ma future liberté. Qui me permettrait de vivre, une bonne fois pour toute, très loin de cette humanité à l'origine de tou-tes mes souffrances. Et cette idée d'être libre un jour m'avait procuré des moments inoubli-ables de bonheur au fond de mon coeur en sachant que je pouvais désormais la réaliser au fond de ces bois où j'y voyais tous les matèriaux à la portée de mes mains. Et puis comme j'étais très timide et d'une nature assez sauvage, la solitude ne pouvait alors que me convenir où je prév-oyais prendre congé définitivement des Hommes pour me consacrer exclusivement à des travaux de longue haleine comme d'astronomie, de botanie ainsi qu'à la composition d'un livre de philos-ophie destiné aux hommes et aux femmes qui avaient été jusque là maltraités par cette humanité hysté-rique et méchante.Tout ceci alors occuperait mes longues journées qui ne seraient dictées que par les saisons et les besoins vitaux de manger, boire et dormir. Ah, mon bonheur, je l'avais enfin à ma porté et pour cela, il me suffisait seulement de trouver un endroit idéal pour l'y établir que je souhaitasse le plus éloigné de la ville de Genève pour ne pas être importuné par de méch-ants individus qui pourraient me voler ou me distraire de mes occupations favorites! Je décidai tout naturellement de m'écarter de la route principale, que j'avais empruntée depuis mon départ, pour me perdre par des chemins de traverses où aucun être humain n'avait osé emprunter très certaine-ment par peur de l'inconnu. Bref, je passai toute l'après-midi à chercher cet endroit mir-aculeux.

Oh surtout loin des hommes! me crait alors ma petite voix d'enfant. Et plus je me perdais à l'inté- rieur de cette nature profonde, plus je sentais mon coeur se gonfler d'allégresse et de solitude enfin retrouvée où je remerciais au passage le ciel m'inondant de sa clarté chaleureuse. Puis je me décoiffais afin de rompre avec les modes étranges de nos civilisations décadentes pour être enfin en accord avec la nature où je buvais l'eau à la rivière avec comme seul récipient le creux de mes mains, puis je me jetais sur chaque fleur pour en respirer le parfum subtil et abreuver mes yeux de leurs couleurs éclatantes en ce beau moi de juin où les libelulles me tournaient autour comme pour me caresser de leurs ailes multicolores. Bref, j'étais ivre de bonheur, mon ami, en retrouvant le goût de vivre que les Hommes avaient éssayé en vain de m'ôter depuis ma naissance Oui, j'étais véritablement soulagé de laisser derrière moi comme un poids énorme, celui de la so-cièté des Hommes! C'est avec la légèreté d'un jeune faune que je m'enfonçais dans les sous-bois en m'imaginant le repas extraordinaire que j'allais pouvoir me faire le soir même en ramassant sur mon passage des fruits sauvages sous la végétation épaisse des framboisiers et des limonadie-rs d'Europe central. Sans bien m'en rendre compte, je goûtais là aux premiers fruits de ma liberté dont je savourais déjà tout le nectar et tout le réconfort après des années de souffrances passées au millieu des gens antipathiques que j'avais rencontré à Genève. Sur d'anciens remparts romains, qui sortaient de terre comme ça au milieu des bois, je récoltais mes premières grappes de raisins aux couleurs étrangement antiques que le soleil avait doré par ses rayons doux du matin et arde-nts de l'après-midi.

A travers ses rayons étincelants, j'apercevais à l'intérieur de chaque sphère de lumière, la vie en suspension qui n'attendait que la main du voyageur et surtout sa bouche gourmande pour être en- fin engloutie dans de sombres entrailles multicolores. Tout en marchant paisiblement, je découv- rais que la nature était bonne pour l'Homme dit naturel et non pour cet homo-sapiens des villes modernes qui était perverti par l'urbanisation et la cohabitation forcée avec sa propre espèce. Où à la longue, celui-ci ne pouvait que devenir méchant et finir malheureux entre ses quatres murs. Puisqu'il devait vivre, non selon ses idées, mais en adoptant celles des autres pour ne pas être ha-rcelé par ces derniers qui entre nous formaient un ensemble de goûts assez vulgaires voir mépris-ables. Cette majorité informe agissait d'une manière dictatoriale sur chaque individu afin qu'il se fonde en elle et perde ses qualités propres. Par conséquent, l'Homme naturellement sensible et intelligent ne pouvait alors que souffrir de cette inclusion forcée, puisqu'il ne pouvait par ses qualités propres s'intégrer à cette masse informe et sans aspirations supèrieures. Ainsi, je découv- ris dans ma solitude des pensées simples en ne forçant jamais mon esprit contre lui même. Et que cet esprit des choses me semblât tout à fait approprié pour connaître la vérité sur le monde et non sur ses apparences.

La nuit tomba soudainement autour de moi en m'obligeant à marcher à l'aveugle en suivant le bruit de mes pas froissant les feuillages, quand j'aperçus, juste à l'orée du bois, une petite clair-ière dont la clarté lumineuse semblait attendre les derniers retardataires de la journée. Sans trop me poser de questions inutiles, je m'y dirigeai comme un petit insecte qui, par ses courses fréné-tiques à travers la campagne et les bois, avait nécessairement besoin lui aussi de repos. Avant de me jeter exténué de fatigue et de sensations nouvelles dans ma grosse couverture, je remplis mon sac de feuilles fraîchement arrachées aux arbres pour m'en faire un oreiller. Que vous dire d'au-tre, mon ami, que ce fut pour moi ma première nuit en liberté! et je m'en rappelle comme si c' était hier. Car cette nuit, j'avais assisté à un spectacle qu'on pourrait appeler de surnaturel qui bouleversa d'une façon brutale tous les plans que je m'étais assigné depuis mon départ. Lisez la suite, vous allez comprendre.

Bref, je dormais paisiblement quand un bruit de branches cassées me sortit brutalement de mon sommeil ainsi que le nez hors de ma couverture. Etrangement, je ne vis aucun loup sortir du bo-is, mais une brume légère qui commencait à envahir tout l'espace de la clairière où j'étais térrori-sé par l'idée qu'il pourrait s'agir d'un feu de forêt qui allait me parvenir d'un instant à l'autre et me griller comme une saucisse! Mais n'ayant plus aucune force dans les jambes, je décidai d'atte-ndre la mort, si l'on peut dire. Mais à ma grande surprise, je ne vis aucune flamme arriver sur moi et la fumée bizarrement n'altérer aucunement ma respiration! Au point de me retrouver que-lques minutes plus tard complètement noyé dans cet épais brouillard dont la composition m'était jusque là inconnue! Ce brouillard en plein mois de juin me surprit à tous les égards en me forç-ant à replonger sous ma couverture pour réfléchir un peu mieux, mais aussi, pour éssayer de comprendre ce qui se passait réellement à l'extérieur. Cette minute me sembla durer une étern-ité, puis comme j'étais curieux de nature, je jetai un dernier coup d'oeil dehors. Et là, oh surpri-se, le brouillard autour de moi avait complètement disparu et découvris avec stupeur que le décors avait lui aussi changé! Et au lieu de me retrouver au milieu de ma petite clairière, je me retrouvais assis sur les marches d'un vieil amphithéatre romain où à mes pieds se dressaient des colonnes brisées par la marche du temps comme pour implorer le pardon du ciel et celui des dieux de l' Olympe. La lune, comme un ciel cyclope, éclairait ce spectacle où des éclats de voix traversaient la nuit. J'étais en même temps surpris et horrifié de voir tant de beauté à mes pieds! Une tragédie semblait se dérouler sous mes yeux et j'étais saisi par le frisson des songes. Sur la scène, il y avait une femme qui étrangement portait sur elle sa robe de mariée dont le triste éclat me laissât présager du drame réel de sa vie en étant noire comme la mort!

La jeune femme pleurait, mais je ne savais pas exactement si c'était pour un mari défunt ou bien pour un enfant disparu. Tout ceci me jeta dans d'horribles doutes, car je ne pouvais pas non plus allez le lui demander au risque de briser le déroulement de cette tragédie, qui je savais voulait me délivrer un message de haute importance. Ainsi restais-je assis sur les marches transi de froid et de peur.

Sur son douloureux visage, dont je ne pouvais percevoir les traits, un voile léger ondulait au ryt-hme du vent et de ses pleurs qu'une main blanche et tremblante essuyait les larmes avec un mo-uchoir aussi noir que la mort! Voyant ce spectacle si désolant pour elle, je ne pus retenir bien longtemps mes larmes où j'avais l'horrible sensation de les voir s'écouler de mon cœur sans mon consentement! Au bout de quelques minutes, après avoir épuisé toutes ses larmes, la jeune fem-me respira profondement et sembla se figer dans un profond silence. J'étais au bord de l'asphixie général, puis soudainement elle prit la parole et me dit : Jean-Jacques, Jean-Jacques, rejoins-moi! Non, pas maintenant, mais plus tard à la fête des fleurs! puis se tût. Assommé parce que je venais d'entendre, je restais pétrifié d'horreur, mais aussi d'amour après avoir entendu mon nom prono-ncé par cette personne inconsolable. Mais pour une raison inconnue, qui ne voulait pas semble-t-il respecter ses commandements, je voulus la rejoindre pour la serrer contre mon coeur et la con-soler. Et c'est en me relevant sur mes jambes que celles-ci tout à coup me lâchèrent et que je dégringolai comme un pauvre pantin sur les marches de l'amphithéatre jusqu'au pied de la scène. Avant de m'évanouir, je m'aperçus que mon héroïne avait disparu!

Le lendemain matin, en ouvrant mes yeux au milieu des bois, une étrange question me tenaillait l'esprit : Mais qui était-elle exactement? Etait-ce ma mère ou bien une inconnue? Bien évidem-ment, c'était pour moi impossible d'y répondre à cette heure-ci, car je ne savais pas si j'avais seu-lement rêvé ou réellement assister au drame de cette nuit. Bref, j'éssayais de ne plus y penser en écoutant autour de moi la nature sauvage qui m'invitait à un concert d'émerveillements, quand une brise légère agitait la cime des arbres en laissant échapper sous ce plafond végétal des mill-iers de chants d'oiseaux faits de trilles et d'un gazouillis en apparence incompréhensible, mais qui célèb-rait le bonheur d'être libre! Tout ceci fut pour moi d'une grande pureté et malgré la grande confusion qu'il pouvait en ressortir, mais qui n'allait durer qu'un cours instant, le temps que les humeurs s'assagissent et que le soleil ait donné à tous le tempo, l'heure au cadran aux Hommes et l' éternité aux bêtes de la forêt. Je savourais ainsi ces instants, comme le premier Homme sur la terre!

A propos de ce rêve étrange, je me demandai quelle importance il fallait lui donner? Et si tout ceci n'avait été qu'un délire provoqué par ma fuite de la maison maternelle qui me forçait de de-voir chambouler tous mes plans d'un seul coup? Fallait-il tous les abandonner ou bien en garder quelques un en cas où ça tournerait mal? En y réflechissant un peu plus profondément, je voyais que mon jeune âge de 16 ans et mon manque réel de culture dans le domaine de l'astronomie et de la botanie me forçait d'une certaine façon à remettre à plus tard ma future vie de solitaire ou d'hermite. Et je me disais, non sans une certaine joie, que si mes malheurs devenaient trop insup-portables pour moi, je pourrais toujours me retirer à tout instant hors de cette humanité hystér-ique et m'enfonçer dans l'extême solitude des bois. Cette idée me paraissait viable et intéressante à tout point de vue. Pour résumer, je pouvais retourner vers cette démoniaque humanité, mais sans trop m'y investir afin que la séparation n'en soit pas trop douloureuse pour moi. En fait, j'étais assez fier de mon résonnement et je l'acceptais comme un principe qui ne serait jamais violé par moi même, puisque jamais déclaré ouvertement à autrui. Avant de reprendre mon che-min vers ma destinée, je visitais les alentours de la clairière pour trouver quelques nourritures et me caler l'estomac.

A mon grand bonheur, je découvris au milieu de cette végétation baignée par le soleil matinal, des mûriers d'une hauteur inimaginable pour le citadin que j'étais resté malgré ma nuit passée à la belle étoile. J'en dévorais un bon kilo en moins de 10 minutes où jamais de ma vie, j'en avais mangé de si bonnes sans qu'elles me donnassent la colique. J'étais enfin nourri suffisamment pour reprendre ma route. Mais une question dévorante occupait mon esprit : Mais où se tenait la fête des fleurs exactement? Pour vous dire la vérité, j'en savais rien. Et la seule façon pour moi d'y répondre était de reprendre tout naturellement la route principale que j'avais empruntée hier après-midi où je savais que les idées ne manqueraient pas à nouveau de m'assallir. Car j'avais souvent remarqué chez moi que le seul mouvement de mes jambes, au cours d'une marche bien rythmée à travers la campagne, m'apportait souvent la réponse à mes questionnements intuitifs.

Ce matin le soleil tapait dure sur le sol où la poussière soulevée par mes pas me désolait plus que tout. Mais le comble dans toute cette histoire, c'est que je ne savais pas où j'étais exactem-ent. Bref, aucun panneau sur la route pour m'indiquer la bonne direction à suivre qui m'obligeait à voir du monde afin de lui demander cette adresse insolite, celle de la fête des fleurs. J'avais, co-mme vous le voyez, besoin de l'assistance humaine pour trouver ma réponse et ceci me mit tout naturellement dans un grand embarras vu ma grande timidité. J'aurais tellement souhaité faire autre chose, comme aller nulle part et surtout ne pas aller au devant de ce cette humanité où j'y voyais déjà tous les pièges qu'elle allait me tendre et m'entraîner dans des histoires impossibles voir inextricables où, moi le pauvre Jean-Jacques, j'allais une nouvelle fois payer les pots cassés vu ma pauvreté pécuniaire et le peu de relation que j'entretenais avec mes semblables, c'est dire ma très grande solitude sociale pour être clair avec vous. Redoutant cette nouvelle confrontati-on, je décidai de retarder au maximum ma décision en allant me reposer de l'autre côté de la rou-te où j' avais aperçu des troncs d'arbres former une sorte de cachette qui me permettrait alors de réfléchir sans crainte d'être dérangé ou du moins aperçu par quiconque. Et si surprise eut lier, je la voulus à mon avantage, ceci était très clair dans mon esprit. Ainsi je pus m'endormir comme un bébé entre mes arbres protecteurs.

1 heure plus tard..

Un bruit de charrette me sortit brutalement de mon sommeil (car j'avais comme entendu le bruit de ses cerclages en fer casser les cailloux du chemin). Aussitôt, je me glissai le long du tronc po-ur y voir un peu plus clair. A travers la végétation, je pus découvrir sur la route, non pas une ch-arrette, mais tout un convois de véhicules tirès par des chevaux et des ânes. Ma surprise fut gr-ande, je ne le vous cacherai pas. Sur chacun de ces véhicules, il y avait des inscriptions assez étr-anges où il était question du tour du monde en 80 jours grâce à la machine du professeur Spou-tnik, mais aussi de l'homme le plus fort du monde qui avait réussi, d'un seul coup de poing, à terrasser l'éléphant bleu du Bengal! Sur d'autres véhicules, on voyait déssiné sur de grands cha-ssis et d'une manière très naive, les exploits qui s'y rapportaient. Un homme serieux aurait pu en rire et s'en moquer largement, mais moi qui me trouvait dans une situation de grande détresse, je trouvais cela très beau et très noble de leur part de vouloir distraire le monde par le rêve et par le voyage si injustement entreaperçu par notre faible imagination. Tout ceci était peint dans d'admi-rables couleurs qui brillaient sous l'éclat du soleil. J'étais aux anges, mon ami, en étant soudain-emlent transporté dans un autre univers que celui que je connaissais trop bien pour l'avoir, selon moi, déjà trop enduré! Et d'apercevoir enfin une autre chose que le monde réel pouvait nous off-rir, cela me remplissait de joie d'apprendre que le monde n'était pas si maussade qu'on le préten-dît, mais immense par sa disparité d'êtres originaux qui réussissaient malgré tout à créer autour d'eux, un monde extraordinaire afin que ce monde souffrît moins. Etrangement, je me sentais co-mme un des leurs et, sans trop réfléchir, je sautai immédiatement par dessus les troncs d'arbres avec un grand enthousiasme afin d'aller à leur rencontre.

Ohé, Ohé, Attendez-moi! Ohé, Ohé, j'arrive! cria-t-il en courant vers la route. Voyons, voyons! dit-il d'un ton sérieux.

Mais étrangement personne ne semblait l'entendre ni l'attendre non plus, comme si le convois ne se souciait guère du monde extérieur, semble-t-il. Il dut alors courir jusqu'à la première voiture pour pouvoir s'expliquer sur sa situation quelque peu extravagante, comme vous le conviendrez. En dépassant les véhicules, qui roulaient alors à faible allure, il remarqua que certains laissaient échapper à travers de sombres grillages toutes sortes de cris d'animaux plus ou moins féroces. Prenant peur, il s'en écarta tout naturellement pour ne pas être agrippé par de possibles bras velus et fourchus. Mais bizarrement, quand il arriva tout près de la voiture de tête, le cocher et son jeu-ne accompagnateur( un garçon dont le front était cerné par un bandeau en soie d'or) ne firent au-cunement attention à lui et malgré tout le mal qu'il se donnait pour se faire comprendre. En leur parlant en même temps de la fête des fleurs et de l'éléphant bleu du Bengal! Puis tout à coup ses jambes s'entremélèrent dans des branchages qu'ils y avaient sur le bord de la route et Jean-Jac-ques tomba dans le fossé où il disparut entièrement de la vue de tout le monde. Aaaaah! entendit-on soudainement résonner au milieu des bois.

Pendant un cour instant, il crut s'être évanoui; mais en tapotant autour de lui, il s'aperçut que sa chute avait été amortie par un amas d'herbes fait de fougères et de fleurs sauvages. C'est mon jour de chance! lâcha-il. Il était sur le point de se relever, quand tout à coup il se sentit soulevé par des bras robustes comme par un géant. Mon dieu, mais qu'est ce qu'il m' arrive? C'était en fait l' homme de la première voiture qui lui était venu en aide. En jetant un coup d'oeil en arrière, il remarqua que tout le convois s'était arrêté pour lui! jublilait-il sournoisement.

-Et alors, mon garçon, rien de cassé?
-Non, non, ça peut aller, à part mes jambes qui me font rudement mal!

-Laisse-moi regarder, lui dit le jeune garçon qui était déscendu lui aussi de la voiture. Celui-ci souleva la jambe de son pantalon pour voir s'il ne saignait pas.

-Ouille! cria Jean-Jacques.
-Mais t'as mal où exactement? Moi, j'vois rien. A part quelques bleus sans gravité, dit-il.
-Mais j'ai mal quand même, c'est à l'intérieur!

L'adulte et l'enfant semblaient consternés par les plaintes injustifièes du pauvre Jean-Jacques. Mais comme ils se méfiaient de tout ces gens du voyage( d'un possible guet-apen ou d'un coup fourré au milieu des bois), ils regardèrent autour d'eux pendant une bonne minute, mais rien d'e- xtraordinaire n' arriva.

-Mais c'est rien, mon p'tit gars! lui dit l'homme pour le rassurer.

-C'est rien? Mais c'est vous qui le dites! Vous auriez pu quand même vous arrêter quand je vous le demandais, non? leur cria-t-il à la figure.

L'homme et l'enfant se regardèrent un instant, mais cette fois-ci avec des yeux hébétés par ce qu' ils venaient d'entendre. Un peu plus, c'était de leur faute s'il était tombé dans le fossé! pensèrent- ils comme indignés. Ce garçon devait être bien idiot pour dire de telles choses, sachant qu'il était très difficile d'arrêter un convois d'une vingtaine de véhicules en même temps où des accidents pouvaient avoir lieu et des animaux se faire écraser par les fourgons ou tout simplement s'échap- per dans la nature et imaginer tous les dégats qu'ils pourraient faire aussi bien sur les cultures que sur les habitants en les tuant ou en les mangeant! Jean-Jacques semblait encore plus naïf que ces gens du voyage qui malgré tout voulaient garder les pieds sur terre. Ils se demandaient même s'ils n' avaient pas affaire ici à un grand égoïste? Cette question sembla restée comme en suspend au fond de leurs yeux qui étaient magnifiquement maquillés de lumière. A l'arrière, le convois semblait montrer de l'impatience à reprendre la route et on entendait une sorte de grogne généra-le, comme une protestation vivante venant aussi bien des hommes que des animaux que la chale-ur avait rendu nerveux. Les hommes avaient lâché les brides et s'éssuyaient le front baigné par la sueur. L'homme et le jeune garçon avaient tout naturellement tourné la tête en direction du co- nvois en signe de compréhension.

-Que pouvons nous faire pour toi? lui demanda l'homme.

-Heu, en fait, j'sais plus!
-Comment, tu sais plus?

-Oh oh, mais ne vous fâchez pas comme ça, messieurs! C'est bête à dire, mais je crois que la chu- te m'a fait perdre la mémoire.

Oh merde alors! s'exclama l'homme en regardant le jeune garçon qui à ses côtés semblait être son fils par la forme de leurs yeux en forme d'amande très allongée ainsi que par la remarquable cou-leur d'un bleu turquoise jusque là inaperçue dans nos campagnes françaises. Il avait aussi la ress-emblance des corps où celui de l'enfant présageait un futur corps d'athlète taillé pour les jeux du cirque. Le jeune garçon, pris par la balourdisme de Jean-Jacques, ne manqua pas alors de lâcher un petit rire; mais voyant son père lui faire un signe d'incompréhension, il reprit à nouveau son air grave. Tous les deux regardaient maintenant Jean-Jacques, qui semblait affolé par cette situa-tion, bizarrement, en se grattant la tête comme pour en extirper la vérité que les autres attendai-ent avec impatience de connaître jusqu'à secouer ses vêtements pour voir s'il elle n'allait pas tomber de ses poches, comme par magie! Bref, tout ceci fut bien long et très pénible pour ces gens du voyage habitués au mouvement et à l'éfficacité. Un peu plus, ils se demandaient s'ils n' allaient pas l'embaucher comme comique dans leur cirque?

-Ah si, je m'en souviens maintenant! lâcha-t-il soudainement.

-Ah enfin! lâchèrent en cœur l'homme et l'enfant.
-Oui, oui, en fait, je voulais vous demander où se trouvait la fête des fleurs?

-Quoi, la fête des fleurs? Mais tu n'es pas fou, mon garçon? Tu nous a arrêté pour ça? Mais tu aurais pu nous le demander en marchant!

-Oui. Mais comme vous ne vouliez pas m'écouter, je pensais qu'en vous parlant de l'éléphant bl- eu du Bengal, j'avais une petite chance, non?

L'homme devant ces propos farfelus serra aussitôt les dents ainsi que les poings. Bref, il n'en fa-llait pas plus pour le mettre en colère, pensa-t-il furieusement. Pendant ce temps là, à l'arrière, on s'impatientait vraiment où les gens exposés au grand soleil avaient de nouveau lâché leurs brides enduites par la sueur et les animaux jeté des cris sauvages à travers les grilles de leurs ca-ges surchauffées. Jean-Jacques, éffrayé par tout ce vacarme, prit peur et fit un pas en arrière qu-and soudainement le jeune garçon sortit son couteau! Pris de terreur, il recula à nouveau et bas-cula dans l'amas d'herbes d'où il était sorti. Immédiatement, sa chute provoqua une cascade de rires chez l'homme et le jeune garçon.

-AH!AH!AH! Mon garçon, mais arrête de trembler comme ça, on va pas te tuer!

-Ah oui? Ah oui? répéta-t-il sous l'effet de l'émotion. D'accord, d'accord, je me relève.

Dès qu'il se remit sur ses jambes, le jeune garçon s'approcha et lui dit : Tiens, prends-le! Celui-ci venait de lui tendre son couteau pour qu'il le prenne. Mais? s'écria son père qui ne semblait pas comprendre le geste de son fils. Mais une réaction toute naturelle de sa part sachant que ce cou-teau au manche finement ciselé, c'était lui même qu'il lui avait offert pour ses 15 ans. Et le père semblait choqué par la générosité de son fils et de plus pour un inconnu. Mais voulant respecter entièrement le choix et la liberté de son fils, il approuva de la tête la déscision prise par celui-ci.

-Tu sais, si je te le donne, c'est par gentillesse et parce que tu es seul au milieu de ces bois. La nuit dernière, nous avons dû nous défendre contre des brigands qui s'étaient cachés à la sortie de la forêt d'Annecy. Et nous avons dû sortir quelques bêtes féroces de leur cage pour les faire fuir. Mais toi qui es bien seul, je ne pense pas que tu pèseras bien lourd si tu les croisais. Alors prends ce couteau et mets le à ta ceinture en cas où l'on voudrait intenter à ta vie. Jean-Jacques, étonné par tant de générosité, le prit et le glissa sous sa ceinture de cuir.

-Je te remercie, mon prince! lui dit-il en baissant la tête comme en signe de respect. Il était véri- tablement touché par le geste de ce jeune garçon, qui semblait avoir le même âge que lui et poss- éder déjà de si grandes qualités humaines, pensa-t-il plein de vénération.

-Au fait, la fête des fleur se passe à Annecy tous les quinze du mois. Et si tu marches bien, tu po- rrais y être en 2 jours.

-Houhha, merci, mon prince! Oh oui, merci pour votre bonté! dit-il en lui baisant les mains où il ne put s'empêcher de repandre ses larmes sur ces mains qu'il tenait toujours entre les siennes. Le père, voyant que cette scène durait un peu trop longtemps pour lui et le convois, les arracha viol-emment des mains de Jean-Jacques.

-Allez, Arcan, viens, il est temps de partir! Toutes ces pleurnicheries commencent vraiment à m' énerver! lâcha-t-il en regardant le convois qui les attendait avec impatience.

-Oui, père, je vous suis..

Jean-Jacques, choqué par la dureté du père, se rassurait par lui même en connaissant desormais le nom de ce jeune garçon que le destin avait mis sur sa route. Il s'en rappellera toute sa vie, se jurait-il ému jusquaux larmes. Se sentant une nouvelle fois abandonné par les autres, il les regar-dait s'éloigner d'un air rempli de dépit. Quelques instants plus tard, le convois s'ébranla et reprit sa route vers une destination qu'il ignorait lui même. Puis fixant une dernière fois la voiture de tête qui s'éffacait à l'horizon, il leva les bras au ciel et cria : Arcan, Arcan, jamais je ne t'oublier-ai, sois en certains! Mais avec le bruit assourdissant des chariots personne en fait ne pouvait l' entendre ni même le voir où la poussière soulevée par ces derniers avait transformé la petite ro- ute en champ de carrière. Jean-Jacques, complètement dépité, repartit se cacher dans sa tannière à quelques mètres de la route pour pouvoir respirer un peu d'air frais, mais surtout pour pouvoir réfléchir tranquillement sur la prochaine étape de son voyage : Annecy où la fête des fleurs dev- ait se tenir. Couché dans l'herbe fraîche, il finit par s'endormir et bizarrement la main posée sur son petit poignard!

CHAPITRE 2

JEAN-JACQUES ET LES POUVOIRS MAGIQUES DU POIGNARD D'ARCAN

Le lendemain matin..

Mais? Mais? se demanda-t-il brusquement, quand posant la main sur sa ceinture, il s'aperçut que son petit poignard avait disparu! Mais c'est quoi cette histoire de fou? lança-t-il très en colère contre lui même par la perte d'un objet auquel il tenait beaucoup. Pendant un instant, il se crut en train de rêver; mais ne voulant pas y croire vraiment, il se pinça afin de le vérifier. AÏE, non d'une pipe, mais je suis bien réveillé! Puis il se mit à quatre pattes en regardant autour de lui afin de voir s'il ne l'avait pas perdu en passant sa main sous l'herbe épaisse jusqu'à visiter les espaces vides qu'il y avait entre les troncs. Mais non, il n'y était pas! Furieux, il se releva aussitôt sur ses deux jambes comme pour prendre de la hauteur face à cet évènement qui commençait vraiment à l'énerver et si tôt le matin. Mais comment est-ce possible? Pourtant hier, non? Arcan, un rêve? En fait, il ne savait plus où se trouvait la frontière entre le rêve et la réalité et s'en prenait mainte-nant à lui même contre cette capacité à rêver un peu trop facilement, pensait-il dégoûté par ses propres dons. Puis tout à coup une lueur éblouissante l'aveugla! Merde, c'est quoi ça? se deman-da-t-il en se protègeant les yeux. Hum, hum, ça à l'air de venir d'en face..allons voir. Faisant un pas devant lui, il vit soudainement disparaître la lueur et à son grand étonnement vit apparaître en même temps son petit poignard planté dans le tronc d'arbre dont la lame jetait ses derniers écl-ats de lumière dans les sous-bois! Ah, je t'ai enfin retrouvé! lâcha-t-il comme soulagé de repren-dre posséssion de son bien. Oh oui, oh oui, merci dieu de la forêt dont le fils s'appelle Arcan! clama-t-il pris par je ne sais quelle folie poétique.Voulant ensuite le saisir, il le relâcha aussitôt, car celui-ci était brûlant comme du feu! Essayant à nouveau, le poignard vibra sous ses doigts et se mit à lui parler.

-Arrête, jeune garçon!

Jean-Jacques, stupéfait d'entendre parler pour la première fois de sa vie un poignard, s'éffondra dans l'herbe.

-Scamustichpolich! lâcha soudainement le poignard.
-Quoi, qu'est ce tu racontes là?

-Je te disais dans ma langue : Pas bien courageux ce garçon pour qu'il s'éffondre à la moindre de mes paroles!

-Oui, mais comprenez bien, mon cher poignard, que c'est la première fois de ma vie qu'un poi-gnard me parle et me fait en plus des remarques déplaisantes.

-Certes, certes, mon garçon. Mais n'oublie pas que si Arcan t'a donné ma belle personne, c'est po-ur te rendre service, car je possède des pouvoirs magiques!

Ca, j'en doute pas vu la démonstration que tu m'as faite toute à l'heure.Vraiment très impression- nante cette lueur aveuglante. Mais est-ce seulement cela vos pouvoirs magiques?

-Ah!Ah!Ah! Je crois que je suis tombé sur un garçon qui ne manque pas d'humour et cela me pl- ait beaucoup. Non, non, mes pouvoirs magiques ne se limitent pas uniquement à cela, car je peux voir aussi bien dans l'avenir que dans le passé.

-Quoi, qu'est ce que tu racontes là?

-Oui, tu as très bien entendu et je ne vais pas te le répeter pas une seconde fois! dit-il en hauss- ant le ton.

-Si tout cela est vrai, j'aimerais bien le voir de mes propres yeux, si cela n'est pas trop vous dem- ander, mon cher poignard?

-Mais sans aucun problème, mon garçon. Viens, approche-toi et regarde la lame où tu verras to- us les évènements de ta vie qui se sont déroulés depuis ta naissance jusqu'à aujourd'hui, c'est à dire jusqu'à ta rencontre miraculeuse avec le jeune Arcan. Et sans cette heureuse rencontre, tu errerais encore au milieu de ces bois. Mais maintenant, tu es sous de bonnes mains.

-Oh, c'est facile à dire quand on est un poignard! dit brutalement Jean-Jacques.

-Allez, arrête de parler et amène-toi! dit-il comme échauffé par ses propos.

En s'approchant du poignard, il remarqua que le manche était surmonté d'une tête d'ours dont les orbites étaient serties par deux petites emeraudes. Hier, il n'y avait pas fait attention, constatait-il surpris par cette nouvelle découverte. Puis tout à coup, les deux petites emeraudes s'illumièrent et la gueule de l'ours s'ouvrit en grand pour lui dire : Regarde, mon garçon! En s'approchant de la lame, il vit une image se former où l'on présentait un enfant à une femme alitée qu'elle embrass-ait une dernière fois avant de sombrer dans le néant. Oh, ma pauvre maman! implora-t-il quand il reconnut à travers ces images sa propre mère lui donner son dernier baiser. Oh, méchant poigna-rd, mais comment oses-tu me montrer une telle chose? lui cria-t-il dessus. Le poignard, impassi-ble, ne lui répondit pas, mais lui montra une nouvelle scène où l'on voyait une maison partir en flammes où des gens criaient de joie à la vue de ce beau spectacle. Mais, c'est ma maison qui brûle..et les gens je les reconnais, ce sont mes voisins! Saperlipopette, mais le poignard a dit vrai, il a de réels pouvoirs magiques! s'écria-t-il avec un grand étonnement. De nouvelles images défilaient sur la lame brillante du poignard où l'on vit une femme habillée toute en noire qui pleurait un mouchoir à la main. Cette femme implorait Jean-Jacques de lui venir en aide afin de découvrir le meurtrier de son mari. Stupéfait par le tour des événements, il savait désormais pourquoi on l' appelait à la fête des fleurs. Le poignard reprit la parole et lui dit : Vois-tu, si cette jeune femme t'est apparue en rêve, mon garçon, c'est pour que tu viennes à son secours!

-Mais je ne suis pas un inspecteur de police, moi! lâcha-t-il furieusement.
-Oui, je le sais bien...mais ta vocation est trouver la vérité et qu'elle que soit sa nature.
-Mais je ne suis pas le bon dieu, non plus! dit-il d'un air navré.

-Je le sais très bien...mais tu a été désigné par le destin pour accomplir cette noble tâche et j'en suis désolé..

-Mais toi qui sais tout et qui vois tout, pourquoi ne le ferais-tu pas toi même? 

-Parce que personne ne me croirait. Une chose importante à te dire, c'est que seuls les garçons qui ont le cœur pur peuvent m'entendre. Pour les autres, je ne suis qu'un vulgaire couteau à tran-cher du pain ou du saucisson, te dire, une triste occupation! Pour ne rien te cacher, j'ai aussi servi auprès d'un assassin, mais j'évite d'en parler car ça me rappelle de trop mauvais souvenirs. Sur la lame défilait maintenant de nouvelles images où l'on y voyait une femme en un autre lieu sur un petit pont de bois où elle semblait attendre comme son sauveur.Vois-tu, elle t' attend à la fête des fleurs et regarde comme elle est belle!" Jean-Jacques s'approcha un peu plus près de la lame et vit une jolie jeune femme habillée d'une robe d'une blancheur éclatante et tenant une om-brelle pour se protèger du soleil. Mais crois-tu qu'elle m'attend vraiment? lui demanda-t-il avec fébrilité.

-Sois en certains, mon garçon. Et dès qu'elle te verra elle te reconnaîtra, car elle aussi à rêver qu' un jeune garçon vienne un jour la sauver de sa solitude; son mari défunt ne lui a malheureuse- ment pas laissé d'enfant. Tu seras donc pour elle celui qu'elle n'a pas eu. Mais il n'y aura pas seu- lement cela entre vous et elle fondera sur toi de grands espoirs qui sera de rétablir la justice au sein de son pays en retrouvant l'assassin de son mari. Et quand tu l'auras fait emprisonner, elle t' adoptera comme fils. Ainsi vous vivrez tous les deux heureux jusqu'à la fin de vos jours. N'est- ce pas cela que tu as toujours désiré au plus profond de ton coeur, mon garçon?

-Oh oui! s'écria Jean-Jacques. Mais comment te dire, mon cher petit poignard, que tout cela me semble trop beau pour être vrai. Et pour ne rien te cacher sur mes sentiments, je ne crois pas être la bonne personne qu'elle attend!
-Comment?
-Oui, parce que je suis bien trop peureux pour remplir cette noble tâche.

-Arrêtes de douter de ton propre courage, mon garçon! Et si tu parles ainsi, c'est que tu ignores ce qu'est d'être aimé par une femme. Mais quand tu le seras, ton courage renaîtra et tu seras alors prêt à braver la mort pour qu'elle te dise des mots si doux à entendre pour un homme.

-Certes, certes, mais pour l'instant personne ne m'aime à ce que je sâche, hum? dit-il comme po-ur se justifier.

-Fais toi aimer par celle-ci et après on verra. Marie Christine est malheureuse et elle t'attend..
-Elle s'appelle Marie Christine?
-Oui.

2 jours plus tard, il arriva à Annecy juste au moment où la fête des fleurs commencait. La ville était alors inondée de touristes et de commerçants qui venaient vendre, non pas seulement des fl- eurs, mais tout ce qui était nécéssaire à la réussite d'une fête populaire digne de ce nom. Il y avait aussi bien de la confiture parfumée aux pétales de roses que des essences naturelles de myosotis ou autres confectionnées en petit flacon à l'attention de ces jeunes demoiselles de passage dans la ville. Important à signaler: les autorités avaient interdites les étales de viandes grillées durant ces festivités pour des raisons évidentes d'odeurs pouvant gâter le fête.

Hum..comme ça sent bon! dit-il en inspirant à plein poumons l'air de la ville d'Annecy. Hé ben, c'est bien la première fois que j'apprécie l'air d'une ville, car d'habitude ça sent plutôt mauvais. Mais ici les gens ont l'air plutôt propres et c'est miraculeux. Curieux de tout, il remarquait avec émerveillement que tout était fleuri : les balcons ainsi que le seuil des maisons où de ravissantes jardinières avaient été disposées harmonieusement pour le bonheur du passant. Et les plus entre- prenants d'entre eux avaient carrément décorés les facades de leur maison avec des guirlandes de fleurs tombant comme des cascades colorées! Les passants émerveillés s'y arrêtaient et jetaient des Oh! et des Ah! d'admirations. Jean-Jacques lui aussi n'y manqua point d'y participer en pens-ant à toute cette ambiance bonne enfant qui était du bonheur pour lui. Bref, c'est beau, c'est naïf et c'est tout ce que j'aime, pensa-t-il en arrivant aux abords du lac. Comme il y avait un petit cre-ux, il s'avança devant une étale où il y avait vu des fromages. Heu..combien pour petit morceau de brie? demanda-t-il au commerçant. 1 sou, m'ssieur! Bon, je vais le prendre, dit-il, en sortant la somme de son baluchon et cette fois-ci sans faire de grimace en trouvant le prix pas trop exces-sif. Merci, répondit le commerçant. Pour accompagner son repas, il trouva non loin d'ici, un ma-rchand de pain, puis retourna s'asseoir près du lac. Sortant son petit poignard pour couper son pain, à peine avait-il percé la croûte que le poignard se mit crier son indignation!

-Oooh, mais ça va pas la tête? lança-t-il tout furieux.
-Mais quoi, qu' est-ce que j'ai fait de mal! Faut bien que je mange, non?
-Sûrement, mais sans moi!
-Comment sans toi?

-Oui, t'as très bien entendu, sans moi. Et je te rappellerais, si tu l'avais oublié, que je ne suis en aucun cas un vulgaire couteau de cuisine, mais bien un poignard magique! L'aurais-tu déjà ou- blié, petit garnement?

-Ah, c'est vrai et  je m'excuse très sincèrement!
-C'est bien, mon petit..
-Mais alors, comment je vais faire pour couper mon pain?

-Très simple, mon petit. Prends ton pain et casse la croûte sur la pierre qui est juste à côté de toi. Ainsi ton pain débarrassé de sa croûte sera tendre comme de la mie.

-Youhaa, je n'y aurais pas pensé, mon cher pognard! C'est fou, comme tu es ingénieux..

-Mais c'est normal, j'ai servi dans l'armée et me suis battu sur je ne sais combien de fronts.

-Ah oui? Et  tu peux m'en parler un peu, hum?
-Mange plutôt, car ce ne sont pas des histoires qu'on peut raconter aux enfants.

-Quoi, moi, un enfant? Mais j'ai 16 ans, mon cher petit poignard! dit-il d'une manière arrogante en montant sur ses grands chevaux.

-J'en doute point. Mais pour moi, tu n'es qu'un enfant qui ne sait rien encore de la vie!

-Moi je ne sais rien de la vie? Alors là, tu me déçois vraiment, mon petit poignard. Tu sais, j'ai déjà vu des choses éffroyables!

-Certes, je ne dirai pas le contraire. Mais elles ne sont rien par rapport à celles que j'ai vécues sur la tranche de ma lame. J'en ai encore le souvenir glacé au fond de ma mémoire. Tu sais, les gorg- es tranc..ah non, j'arrête, c'est trop dure pour être raconté à un garçon de 16 ans, finit par dire le poignard dont les yeux, faits de deux petites emeraudes, s'assombrirent soudainement. La gueule de l'ours elle aussi se referma comme pour garder silence. Jean-Jacques, très ému, posa alors le poignard sur la pierre qu'il avait à côté de lui afin qu'il se remette de ses émotions, puis se retou- rna sur les eaux du lac en admirant son étendue jusqu'aux rives en face où des forêts de sapins s' étendaient à perte de vue. Oh que c'est beau! dit-il comme emporté par ce spectacle grandiose. Il remarquait que les eaux du lac reflétaient à merveille les couleurs du ciel où un gros nuage blanc stationnait au dessus comme un vaisseau qui avait du mal à lever l'ancre. Quelques instants plus tard, une brise légère brouillant les eaux le fit disparaitre. Pendant qu'il était occupé à toutes ces observations, la foule dérrière lui ne semblait pas désemplir la rue principale où les marchands tenaient boutiques. On pourrait même préciser que le marché aux fleurs n'était pas un marché comme les autres, qui ces derniers sont souvent bruyants par la clameur des marchands ainsi que remplis d'odeurs de fruits et légumes proche de l'écoeurement. On pourrait dire ici que les gens avaient trop de finesse pour ne pas marchander le prix d'une rose! Quand il eut fini son repas, Jean-Jacques prit son baluchon et le mit sous sa tête en guise d' oreiller.

1 heure plus tard..
-Hé petit, vite, réveille-toi! lança soudainement le petit poignard.
-Mais quoi? Mais qu'est ce qu'il y a encore? demanda Jean-Jacques à moitié dans les vaps.
-Mais regarde devant toi!

En se frottant les yeux, il remarquait avec étonnement l'apparition d'un petit pont de bois juste à sa gauche là où la foule s'était vaporisée comme par enchantement. Au milieu de celui-ci, il y avait une jolie jeune femme qui semblait attendre je ne sais quoi. Celle-ci portait une robe d'une éclatante blancheur ainsi qu'une ombrelle qu'elle faisait tourner gracieusement sur son épaule.

-Mon dieu, Marie-Christine!
-Eh oui, mon garçon! s'écria le petit poignard d'un air enjoué.
-Mais dis-moi ce que je dois faire?

-Primo, mon garçon, va acheter une rose là bas et prends une rose blanche et surtout pas une ro-uge!

-Ah oui et pourquoi?
-Ce serait long à t'expliquer. Mais fait ce que je te dis et tout ira pour le mieux.

Jean-Jacques, quelque peu décontenancé, partit chercher cette rose blanche que son ami le poi- gnard venait de lui conseillé d'acheter. Quelques minutes plus tard, il revint avec sa rose blanche qu'il tenait au bout des doigts presque d'une façon maladroite.

-Ca y'est, je l'ai!

-Fais voir.

Le petit poignard la regarda fixement et demanda qu'on la lui fasse sentir. Aussitôt la gueule de l' ours, ornée de ses deux petites émeraudes, s'illumina et lâcha des paroles venant semble-t-il d'un autre monde.

-Rasmutic, Calabra, Tipordu, Absoulsas!
-Mais qu'est ce que tu racontes là, poignard?
-Heu..non, non, rien!
-Je disais seulement qu'elle sentait rudement bon ta rose!
-Ah d'accord, répondit-il plus ou moins rassuré.

Ce qu'il ignorait, c'est que le petit poignard venait d'envouter la rose par des paroles magiques, afin que la jeune femme puisse le reconnaitre. Car sans ce pouvoir magique, elle ne serait pour lui qu'un simple inconnu. Le voyant hésiter encore à y aller, il le rouspéta. Mais vas-y, non de dieu, tu ne vois pas qu'elle t'attend?

-Heu, t'es sûr? Parce que moi, j' veux pas passer pour un idiot avec ma rose à la main.

Celui-ci était tétanisé par l'idée de se présenter devant cette jolie personne qui attendait au milieu du pont. Mon dieu, mais fais vite, Jean-Jacques! Si elle part du pont, ça sera fini pour toi et pour moi aussi. Mais grouilles-toi, non de dieu!

-Bon, j'y vais! dit-il en prenant son courage à deux mains et en réajustant dans un même mouve- ment ses vêtements et son maintient pour se diriger vers le petit pont avec sa rose au bout des do- igts. Plusieurs fois, il faillit rebrousser chemin; mais ne voulant point décevoir son ami, le poig- nard d'Arcan, il résista à sa timidité maladive. Se trouvant maintenant sur le pont, il marchait d' un pas mesuré et discret pour ne pas éveiller le moindre soupçon. En quelques secondes il se trouva tout à côté d'elle, mais étrangement, la jeune femme ne fit point attention à lui et conti- nuait à regarder en bas du pont où il y avait très certainement des poissons.

-Madame? Madame? lâcha-t-il timidement.

Celle-ci tout à coup se retourna et, le voyant avec sa rose blanche à la main, lui demanda ce qu'il voulait?

Heu..c'est pour? Heu? Heu..c'est le rêve qui..

La jeune femme, qui ne comprenait rien à ce qu'il disait, lui demanda son âge.

-Mais quel âge as-tu, mon garçon?
-Heu..16 ans, pourquoi?
-Et tu me disais que c'est le rêve qui?
-Oui, c'est le rêve qui m'a conduit ici pour que je vous rencontre.
-Mais de quel rêve veux-tu me parler, mon garçon?
-Mais du rêve du poignad d'Arcan!

Tout à coup, il sentit cogner quelque chose dans sa poche où visiblement le petit pognard s'était mis en colère contre lui et contre le dévoilement de leur petit secret. Jean-Jacques le comprenant rengagea aussitôt la discution sur un autre sujet.

-Oui, en fait, j'voulais dire que je cherchais une âme charitable pour s'occuper de moi, car je n' ai plus de famille! De nouveau le poignard cogna dans sa poche.

-Et bien sûr, tu penses que demander cela au premier venu ton souhait sera exhaussé? Tu es bien naïf, mon garçon, et puis je te connais même pas!

Jean-Jacques, touché dans son orgueil, sentit soudainement le sang lui monter au visage. La jeu- ne femme, gênée et se sentant coupable d'avoir provoqué une telle chose, le regardait maintenant avec des yeux attendris et remplis de sentiments maternels. Elle lui prit alors la rose et la porta au bord de ses lèvres qu'elle respira longuement et lui dit : Mais de quel rêve voulais-tu me parl- er, mon garçon? Jean-Jacques, qui était sur le point de s'éffondrer, lui répondit: Mais de notre rê- ve, bien sûr! La jeune femme, surprise par ce qu'elle venait d'entendre, lui demanda soudaineme- nt son nom : Mais comment t'appelles-tu?

-Je m'appelle Jean-Jacques et je suis là pour vous sauver!

La jeune femme referma aussitôt son ombrelle et lui prit violemment le bras pour l'entrainer loin de la foule pour ne pas être entendu. Un endroit calme fut rapidement trouvé à l'ombre vu que les gens préféraient plutôt marcher au soleil. Christine, impatiente, lui demanda alors de lui raco-nter son rêve et Jean-Jacques dut s'executer afin qu'il ne soit pris pour un imposteur. Car plus d 'un s'était présenté à elle pour la dépouiller de sa fortune : fortune qui lui était tombée du ciel grâce à son frère Paul Varenne qui s'était éxilé en Amérique suite à des heurts qu'il avait eu avec la noblesse des environs durant son adolescence. Reconverti dans la céréale, il était devenu riche et lui versait une rente annuelle de 10 000 livres sterling. Avec cet argent, elle avait pu s'acheter un petit domaine où elle acceuillait les éclopés de la vie, bref, c'était sa grande faiblesse d'aider les gens dans le besoin. Ainsi elle avait pu sauver d'une mort certaine un nombre impressionnant de manants ou de serfs qui s'étaient enfuis de chez leur maître en leur donnant le couvert ainsi qu'un toit pour dormir, le temps qu'elle leur fasse des papiers pour partir loin de la région et mê-me en Amérique. Bien évidemment, la noblesse du coin n'était pas tout à fait d'accord avec cette femme dont les moeurs socialisants dérangeaient plus que tout en prodiguant des cours de franç-ais et d'anglais aux pauvres afin de mieux les armer pour l'avenir. Emanciper les gens, c'était po-ur elle une noble cause. Car Marie-Christine était une femme moderne et intelligente qui savait pertinement qu'on ne pouvait pas rester avec toujours les mêmes gens au pouvoir qui dictaient leurs lois aux plus faibles jusqu'à la fin des temps. Bref, beaucoup de gens lui en voulaient pour cette raison et étaient prêts à la ruiner pour qu'elle arrête son activité qui sentait la révolution. De plus, elle était jolie, ce qui forcément attirait pas mal de convoitises sur sa personne et faisait surtout travailler l'imagination des êtres malfaisants et malhonnêtes pour s'enrichir.

Marie-Christine se voulait aussi bien lucide dans ses affaires de coeur que d'argent et malgré sa grande générosité d'âme. Son défunt mari, Pierre Libe, journaliste de profession, avait été retrou- vé assassiné dans la forêt de Montmorency par des cueilleurs de champignons. Effondrée par cet- te nouvelle, elle avait eu quelques jours auparavant comme un pressentiment où des animaux de sa bergerie avait été égorgés durant son absence à la proprièté. Elle avait pensé alors à un renard ou bien à un loup. Mais son métayer, Grandin, lui avait certifié qu'il n'en avait pas vu depuis fort longtemps dans la région, ce qui confirmait ses doutes. Pour elle, l'assassinat de son mari était co mme signé par l'aristocratie du coin, mais n'en avait aucune preuve pour l'instant. La nuit même du drame, elle fit un cauchemar où elle vit son mari poursuivi par trois cavaliers dont les armoi- ries avaient été éffacées pour ne pas être reconnues. Celle-ci, impuissante, assistait à cet odieux assassinat crapuleux. Le deuxième rêve qu'elle fit nous ramène directement à la vie de Jean-Jac- ques qui, bien éffectivement, avait perçu au-dela de l'espace l'appel douloureux de Marie-Chris- tine. Depuis ce jour, elle ne faisait que chercher son sauveur dans la région et ne l'avait pas trou- vé. A ce propos, plus d'un s'était présenté à elle pour soi-disant lui raconter son rêve, mais elle, ne soufflant aucunement le sien, attendait qu'on le lui raconte. Mais ce fut souvent des histoires tirées par les cheveux qu'on lui racontait et sa seule réponse fut de dire : Je suis désolé, mais votre rêve ne ressemble aucunement au mien! Le bohémien ou l'escroc repartait bredouille sans avoir pu tirer le moindre renseigenment sur lequel il aurait pu broder une histoire invraissem-blable.

Par ces temps difficiles, c'est fou comme le nombre de voleurs de rêves s'était multiplié dans les rues de la ville d'Annecy et dans ses environs! pensa-t-elle en regardant le pauvre Jean-Jacques qui ne savait pas par où commencer. Pour elle, son rêve était simple comme  un désir de justice qui l'a motivait plus que tout, non pas seulement à cause de la mort de son mari, mais en général. Et seul un cœur pur pouvait comprendre les motivations du sien sachant que l'esprit ne devait pas rentrer en ligne de compte, car celui-ci était souvent méchant et vicieux alors que le coeur d' un jeune garçon avait encore toutes ses qualités de bravoures et d'honnêtetés, ce que Marie-Ch-ristine savait intuitivement. A ce propos, on remarquait souvent dans les sociètés les plus cultiv-ées que l'esprit avait malheureusement remplacé le coeur pour des raisons évidentes d'évolutions sociales et intellectuelles. Et le plus fâcheux dans toute cette histoire, c'est qu'elles ne s'en aper-çevaient même pas! et pensaient avoir toujours du coeur alors qu'elles n'avaient que de l'esprit, bref, des idées auxquelles il fallait mettre de la chair autour. Ceci étant, bien évidemment, un jeu très cruel auquel s'adonnait les gens de cette socièté dite raffinée où l'esprit était beaucoup plus cruel que le coeur qui, paradoxalement, connaissant ses faiblesses en évitant souvent qu'un sim-ple conflit se transforme en génocide pour le genre humain. En nous replongeant dans l'Histoire, on pouvait dire sans bien se tromper qu'il y avait eu moins de morts au temps de l'antiquité, époque pourtant très cruelle, qu'au cours de ces derniers siècles où l'esprit humain fut des plus cultivé et raffiné. Ceci étant, bien entendu, en totale contradiction avec l'idée que s'en faisaient les intellectuels qui persistaient à croire( ici s'exprimait leur orgueil démesuré) que leurs idées fussent bonnes pour l'humanité, alors qu'elles étaient mauvaises et souvent fausses pour le bon-heur de celle-ci.

Je n'irai pas jusqu'à nier que le progrès n'apportait pas d'améliorations à la vie des hommes, non. Mais je dirai tout simplement que le prix payé était abominable puisque au prix de millions de morts! Marie-Christine, qui était intelligente, avait lu aussi Platon qui disait en gros la même ch-ose qu'il était contre tout progrés aussi bien dans le domaine artistique que militaire pour des raisons évidentes de stabilité sociale. Pourtant, elle avait cru pendant longtemps que le système aristocratique était le meilleur des systèmes pour organiser la socièté des hommes. Mais elle av-ait dû vite déchanter, quand son frêre Paul eut des heurts avec la Baronie du coin. Car celui-ci était tombé amoureux de la fille du baron de Vals, mais ce dernier fit tout pour le persécuter afin qu'il n'ait pas sa fille. Pour elle, cela montrait ni plus ni moins que la nouvelle aristocratie n'était plus celle dont elle avait lu les exploits dans les livres anciens où les valeureux chevaliers du moyen-âge défendaient la veuve et l'orphelin au péril de leur vie. Courage, honneur, justice, tels étaient alors les signes de leur grandeur d'âme. Malheureusement, ces temps de la générosité ét-aient fort loin et ces âges d'or avaient été remplacés par ceux des vanités et des privilèges : priv-ilèges dont les nouveaux aristocrates s'ennorgueillaient grâce à leur richesse patrimoniale au lieu de préférer l'estime et l'amour de leurs sujets. Marie-Christine savait que tout ceci était grand gâchis en considérant que l'aristocratie avait elle aussi ses beautés et surtout ses avantages politi-ques qui la rendait supérieure à tout autre système qu'il soit démocratique ou républicain : puis-que les problèmes de successions ne se posaient plus grâce à la sucession légitime par le lien du sang. Ceci évitait tout naturellement qu'on se batte pour la prise de pouvoir et assurait à la popu-lation une certaine stabilité politique en vu du bonheur social.

Mais avec ce desamour, qu'elle avait ressenti entre ces nouveaux aristocrates et leurs sujets, elle savait que le pire était à venir. Car si dégradation il y eut de la société, celle-ci serait desormais liée à leur bêtise et à leur caprice de monarque. L'assassinat de son mari avait bien évidemment renf- orcé en elle toutes ses convictions. Revenant doucement à elle, elle aperçut Jean-Jacques qui semblait toujours hésiter à lui dire sa prophétie. Ce dernier, la voyant revenir à la réalité, lui dit subitement : Madame, je suis là pour vous aider à retrouver l'assassin de votre mari, le jour-naliste Pierre Libe!

Oh mon dieu, je t'ai enfin trouvé! lâcha-t-elle comme sauvée des eaux. Viens près de moi mon garçon et appuie-toi sur mon coeur. Jean-Jacques, ému jusqu'aux larmes, s'empressa vivement de serrer contre son coeur sa bienfaitrice. Marie-Christine, à nouveau heureuse, lâcha des larmes de bonheur sur ses joues. Quant à lui, ces instants lui parurent éternels en retrouvant une mère protectrice : une mère qui lui avait manqué jusque là pour qu'elle fasse éclater un jour son génie. Le petit poignard dans sa poche avait tout entendu et se réjouissait maintenant de cet heureux dénouement sachant que tous les deux avaient desormais un toit où dormir ce soir.

-As-tu faim, mon garçon? Veux-tu une glace, une patisserie ou boire un chocolat, maintenant que nous nous quitterons plus jamais?

-Un choux à la crème, j'dirais pas non! dit-il comme affamé par ce bonheur inattendu.

-Viens, prends ma main! lui dit-elle. Il lui prit la main et tous les deux ressemblaient maintenant à deux enfants dont les visages respiraient le bonheur retrouvé. Puis ils coururent à travers la fo- ule en riant comme des fous tout en lui inspirant quelques peurs par cette liberté bien trop natu-relle.

-Tiens, y' a une patisserie là bas, allons y!

Nos deux tourtereaux se jetèrent bruyamment sur les sièges installés sur la terrasse où les gens à côté, apparemment bousculés dans leurs petites habitudes, s'esclaffèrent devant ce couple bien étrrange, composé d'un adolescent et d'une jeune femme. Une serveuse ne tarda pas à venir pour prendre leur commande.

-Pour moi, ce sera un choux à la crème et un bol de chocolat, dit Jean-Jacques d'un ton assuré.

-Pour moi, ce sera un thé au citron avec une viennoiserie, dit Marie-Christine d'un ton naturel.

-Bien, Monsieur et Madame, je vous apporte tout ça dans un instant, dit la serveuse.

Devant eux, la foule défilait dans un brouhaha inextricable et couvrait la plus part des conversa- tions intimes. Marie-Christine se pencha vers Jean-Jaques et lui souffla à l'oreille : Je suis heure-euse! qui ce dernier, ému et oubliant sa grande timdité, lui répondit:  Moi aussi! et se regardèrent pendant quelques instants dans les yeux, puis tournèrent leurs regards vers l'horizon comme par pudeur. Ensuite la serveuse arriva avec un grand plateau et leur servit leur commande. Jean-Jac-ques, affamé, sauta aussitôt sur son choux à la crème et s'en mit plein autour de la bouche, ce qui la fit éclater de rires, Ah! Ah! Ah! Mais arrêtes de manger comme un goinfre, on a tout le temps! Hum, hum, comme c'est bon! ne put-il que lui répondre. Très embarrassé, il reposa son choux sur la soucoupe, puis passa sa langue autour de sa bouche comme un petit animal sauvage. Ma-rie-Christine, tout en s'époumant de rires, devinait que Jean-Jacques n'avait pas beaucoup d'édu-cation, mais cela ne la dérangeait aucunement. Car cet enfant était tout simplement naturel, ce qui constituait pour elle une très bonne base pour assurer sa future éducation, pensa-t-elle. Jean-Jacques, qui était à dix milles lieux de ce que pensait sa bienfaitrice, s'essuya ensuite la bouche avec la manche de sa redingote. bref, il n'en manquait pas une pour se faire remarquer! pensa-t- elle en dévisageant la foule. Elle n'avait pas commencé à tremper sa viennoiserie dans son thé qu'il avait déjà tout mangé et but son chocolat dans un vacarme assourdissant. Et leurs voisins de table se demandaient à quelle espèce animale il avait affaire pour être si mal élevée? Snobisme, snobisme! semblait-il leur répondre en se tapant maintenant sur le ventre comme en signe de sati-sfaction. Devant ce tableau vivant, Marie-Christine semblait heureuse d'avoir trouvé cet enfant, ce petit animal qui dérangeait quelque peu la population de ses préjugés. Je crois que nous avons de grands projets à faire ensemble! lui souffla-t-elle à l'oreille. Oh oui, je le crois, moi aussi! répondit-il d'un ton clair et assuré. Satisfaite par cette réponse, elle plongea sa brioche dans son thé et mordit dedans.

Dans sa tête mille choses se bousculaient, alors que dans celle de Jean-Jacques régnait plutôt un calme olympien, bref, une sorte de grande délivrance qui était de savoir que ce soir il savait où il irait dormir avec son petit poignard qui de temps en temps cognait dans sa poche en guise de contentement. C'est vrai que c'était un peu mesquin de la part de ces deux là. Mais quand on était sans famille, un toit pour la nuit n'était-elle pas la plus grande récompense de la journée? Et de plus si le couvert était offert, mais qui pourrait s'en plaindre, hum? Le sourire aux lèvres, il reg-ardait maintenant sa bienfaitrice comme un don du ciel jusqu'a la comparer à une fée envoyée par les dieux, afin qu'il puisse réaliser son rêve d'être un jour un génie envié par la Terre entière. En se disant cela, presque d'une manière mégalomaniaque, il savait que ce génie qu'il attendait surg-ir hors de lui serait le résultat de l'amour et de la raison et non, comme certains pourraient le cro-ire, de la pure mégalomanie qui ne donnait aucun genie, mais seulement de la suffisance ou de la prétention et certainement pas ces qualités hors du commun qu'on attendait tous. Car pour lui, le génie c'était l'alliance sacrée entre l'amour et la raison et s'il lui manquait un de ces deux élèm-ents, le génie ne pourrait jamais éclater d'une manière famboyante chez un individu ou bien dans une sociète, ce qui était parfaitement juste, n'est-ce pas? Car la justice devait être au service de tous les Hommes et non au service de tous ces aristocrates qui avaient aujourd'hui la main mise sur la justice en vu de servir leurs seuls intérêts. Et sur ce point là, il avait comme des com-ptes à régler avec celle-ci, avec cette aristocratie qui depuis un siècle persécutait sa famille protestante aussi bien sur un plan religieux que financier. Pour lui, c'était un crime abjecte qu'il fallait lui faire payer un jour de même que cette religion catholique complice de ce génocide. Parfois ses sombres pensées le submergeaient entièrement, au point de devenir subitement un monstre pour lui même et faisait tout, bien évidemment, pour le cacher.

Marie Christine, qui à ses côtés avait ressenti toute cette noirceur dans son regard, fut inquiète pendant un instant et lui demanda s'il allait bien : Jean-Jacques, vous allez bien? Lui, surpris da-ns le fond de ses pensées, répondit : Heu..Heu? Oui, oui, ça va bien! Mais je crois que j'ai mangé trop vite et j'ai comme un mal à l'estomac. C'était à prévoir, mon gros chat. Tu as mangé comme un goinfre. Oui je le sais bien, mais j'avais tellement faim. A l'avenir, mon ami, apprenez à réfréner vos instincts et votre faim, car c'est votre destin qui est en jeu, n'est-ce pas? Lui, surp-ris qu'elle ait tout compris, lâcha presque honteusement : Oui mère et à l'avenir, je ne vous cac-herai plus rien. Celle-ci, les yeux brillants de tendresses et d'autorités, ne put alors lâcher son regard sur le pauvre Jean-Jacques qui devinait soudainement que son avenir ne dépendait que d' elle. Pris par l'emotion, il posa subitement sa tête sur l'épaule de sa bienfaitrice où les gens au-tour d'eux semblaient crier au scandale : Mon dieu, mais quelle impudeur, ce garçon! Mais que-lle honte et en plus en public! Marie Christine, quant à elle, semblait savourer ce bonheur et son visage rayonnait d'une éclatante joie de vivre. Tout à l'heure, nous prendrons ma calèche pour rentrer à la maison, dit-elle le sourire aux lèvres. Je vous suivrai jusqu'au au bout du monde! lui dit-il la tête toujours posée contre son épaule. Aller, lève-toi, gros chat paresseux! lâcha-t-elle comme exaspérée par ses effusions de tendresse. Mais lui, paralysé par ce bonheur, ne semblait plus rien entendre en étant submergé par cet amour qu'à une mère pour son enfant où il redécou-vrait l'amour maternel qu'il n'avait jamais connu! Sur le point de s'endormir, blottie contre son enfant, mais voyant la situation devenir ridicule devant cette foule qui commençait à s'a-masser devant ce spectacle pitoyable, elle se leva subitement en tirant Jean-Jacques par la manche. Allez, viens, je crois qu'il est temps de partir, mon enfant! Lui, assommé par ce bonheur inattendu, ne put rien dire et la suivit presque comme un petit chien.

La calèche attendait patiemment le retour de sa maitresse aux bords du lac où Xavier, le cocher, admirait la beauté du lac d'Annecy qui le maintenait comme éveillé, ce qui était pour lui une ast-uce comme une autre pour ne pas être surpris en train de dormir par sa maîtresse. En cas où l'a-ttente fut trop longue, il descendait de la voiture et faisait quelques pas ou bien allait s'occuper de ses bêtes comme pour les encourager à garder la position de stationnement. Depuis que sa maîtresse était partie faire le marché aux fleurs, il avait fait ce rituel au moins cinq à six fois, mais ne s'en était plaint à aucun moment. Car travailler pour sa maitresse, c'était pour lui comme du pain béni, après qu'il avait connu en tant qu'orphelin la maltraitance chez son maître d'appr-entissage qu'il avait dû fuir pour échapper à son calvaire. Errant seul sur les routes de campagne et mourant de faim, un jour le destin voulut l'aider en le mettant devant les grilles de la propriété de Marie-Christine où sur une plaque à l'entrée était inscrit : Bienvenue au Domaine de l'Espéra-nce! Fasciné par cette plaque pleines de promesses, où son destin semblait être inscrit, son coeur ne fit qu'un tour et décida d'y demander l'aumône en tirant sur la chainette où tinta le son d'une cloche comme celui de la providence! La suite, il la connaissait très bien et était très heureux au-jourd'hui que son histoire ait bien tournée. Quant aux autres malheureux, qui étaient fort nombr-eux dans ce monde, mais que pouvait bien faire sa maîtresse malgré sa grande générosité devant toute cette misère inépuisable? se demandait-il inquièt en remontant sur son siège. A peine avait-il oublié cette douloureuse question qu'il entendit subitement derrière lui la voix de celle-ci : Xavier, retournons à la maison! Bien, Madame! lui répondit-il sans se soucier du jeune garçon qui l'avait entraperçu en se retrournant avec discretion. Desormais attentif qu'ils soient tous les deux bien installés, il tira avec tact et douceur sur les brides( car ils traitaient bien ses bêtes) et la calèche partit sans accoups en suivant en premier lieux les bords du lac, puis coupa par un petit chemin qui menait à la proprièté de sa maitresse, installée sur les hauteurs d'Annecy où elle surplombait le lac.

Cétait seulement à une demi-lieue d'ici. Et Jean-Jacques, transporté de ravissements à bord de cette calèche aux sièges rembourés et aux portières décorées par de petits anges, se demandait si on ne l'emmenait pas au paradis? Curieusement les gens qui défilaient devant lui se demandaient en le regardant s'il n'avait pas affaire à un roi ou un prince? Pour la première fois de sa vie, il fai-llit pleurer, non pas de douleurs, mais de cette joie immense d'être enfin reconnu par les autres à sa juste valeur! Et ses larmes de bonheur, qui n'attendaient qu'à ruisseler chaudement sur ses jo-ues, Marie-Christine fit semblant de ne pas les voir en regardant droit devant elle où de jeunes hommes lui faisaient des révérences en tirant leur chapeau au passage. Mais étrangement, elle y resta comme insensible et quasiment froide à leurs yeux doux en gardant la tête haute. Mais p-our combien de temps? se demandait-elle tiraillée sans cesse entre la pureté de son coeur et ceux de ses désirs charnels. Parfois elle avait le sentiment de vivre un véritable calvaire, comme une sainte qui désirait toucher le corps d'un homme pour échapper à la monotonie de sa vie et surto-ut au poids énorme d' une vie sans jouissance physique. Car si la nature avait donné aux homm-es et aux femmes un sexe, ce fut bien évidement pour qu'ils s'en servit un jour, non forcément pour se reproduire, mais bien pour leur permettre en tant que créature d'atteindre la jouissance. Car jouir, c'étai oublier pendant un bref instant toutes les misères du monde et surtout ses propr-es souffrances où ses pensées devenaient au fil du temps un poids énorme à supporter. Et la nat-ure étant bien faite leur avait donc donné( afin qu'ils ne se suicident pas ou deviennent fou), cette capacité d'éffacer cette memoire encombrante grâce à la jouissance physique. Le désir de vivre, c'était uniquement ceci, c'était l'envie de jouir de la vie et de tous ses organes, comme une bête fait de chair et de sang. Et la chair de Marie-Christine criait parfois sa souffrance de ne pas être consoleé, caressée par la main d'un homme et envoyée au septième ciel! Elle tombait alors dans un grand abattement en attendant une sorte de resurrection qui pouvait surgir d'elle même, comme d'un miracle intérieur. Peut-être de sa joie de vivre ou bien d'un combat de justice?

En fait, elle ne savait pas exactement d'où ce miracle pouvait provenir et l'aider à supporter son martyr. Elle avait comme le sentiment que cette capacité à supporter l'insupportable avait comm-encé après la mort de son époux, Pierre Libe, journaliste de profession qui avait été assassiné dans la forêt de Momorency, non loin de Paris : où il devait assister à un colloque sur la liberté de la presse avec ses confrères de la presse écrite. En ce lieu, elle possédait une petite maison pour qu'il puisse avoir un pied à terre ainsi que ses amis libres penseurs. Mais étrangement, il av-ait disparu juste avant ce colloque d'où ses amis républicains et hommes de bonne volonté pro-jetaient de faire une véritable révolution dans la presse écrite en publiant un journal à l'échelle nationale. Afin de faire entendre partout la voix du peuple où elle était étouffée pour des raisons évidemment politiques et économiques de la part de l'aristocratie française et même on pourrait dire Européenne. Car ces gens de la "haute" consideraient toujours les gens sans noblesse appare- nte comme des sujets de sa royale majesté auxquels on accordait pas le droit de penser par eux- mêmes! Pierre Libe et ses amis de bonne volonté souhaitèrent que tout cela changeât le plus rapi-dement possible afin que ces derniers ne fussent plus considérés comme des serfs, mais bien co-mme de véritables citoyens participant à l'avenir de leur pays. Entre nous, Utopie ou bien suicide politique pour le peuple? Car le peuple peut-il être vraiment representé dans toutes ses formes, mouvances et particularités ou seulement caricaturé afin de ne pas repondre à ses exigences mo-nstreuses de libertés? Et en lui donnant la parole ne risque-t-on pas d'entendre une sorte de bro-uhaa indéfinissable? Est-ce pour cela que le pouvoir fort aura toujours de l'avenir pour tous les monarques de la Terre afin de limiter les exigences monstrueuses du peuple? Marie-Christine ét-ait parfaitement consciente de tous ces paradoxes, mais s'attachait toujours à ses lectures de jeu-nesse où les exploits de ces valeureux chevaliers defendaient au péril de leur vie, la veuve et l'or-phelin. Pour elle, ces temps étaient bien évidemment révolus avec cette nouvelle aristocratie im-bue de tous ses pouvoirs, mais qui peut-être un jour reviendraient sous une nouvelle forme? se demandait-elle en regardant Jean-Jacques, qui à ses cotés pouvait representer cette possible rel-éve de ces chevaliers au coeur pur.

Ne nous le cachons pas, mais en ce moment Jean-Jacques, avec son petit poignard caché dans sa poche, avait l'air plutôt ridicule devant les exigences, non encore entièrement dévoilées par sa bi- enfaitrice. En pensant à tout cela, elle ne manqua pas d'étouffer un petit rire et qu'il prit pour un moment de bonheur. Et de là qu'elle le transforme un jour en conquérant de la liberté, il y avait comme une montagne à gravir! Mais pour en revenir à l'assassinat de son mari, Pierre Libe, qui fut découvert au fond d'un torrent par des cueilleurs de campignons, le corps transpercé de plusi-eurs coups de lame. Etrangement, la police qui avait été affectée à cette affaire, avait trouvé dans l'une des poches du journaliste la langue de celui-ci coupée avec une extrême precision aini que sa main sectionnée posée sur son coeur, comme s'il s'agissait d'un rite satanique ou bien d'une mise en garde laissée par les assassins contre tous ceux qui voudraient imiter les agissemements de ce pauvre journaliste, un fervent défenseur de la liberté de la presse. En fait, on n'en savait rien et la police fut alors très embarrassée d'être tombée sur genre d'affaire qui sentait l'étrangeté voir la magie noire. Mais ne voulant pas tomber dans ce genre de supestition (ou un possible maqui-llae du meurtre eut été fait pour tromper les enquêteurs), elle choisit tout simplement d'exercer son métier qui était de chercher les indices pouvant les mener sur la bonne piste. En retournant la main du journaliste, elle découvrit à sa grande surprise sur la paume de celui-ci, un étrange tato-uage en forme de tête de mort! Pour elle, cela commencait vraiment à en faire un peu trop pour une seule et même journée! pensa-t-elle et mit l'affaire sur le compte d'un fou ou d'un obsédé sexuel. Et il ne fut pas impossible que son mari ait été à un rendez-vous de sodomites, comme l' avait suggéré un journal royaliste, la couronne, afin de discréditer et de jeter dans la boue l'hon-neur du journaliste et ami de la liberté.

Trouvant cette affaire un peu trop complexe à gérer, la justice la confia à l'inspecteur Pugnac de la police royale de Paris et à l'inspecteur Labroque de la police prestigieuse d'Annecy le vieux, afin que les deux hommes puissent collaborer et faire avancer l'affaire grâce à leurs enquêtes res-pectives. Mais pour l'instant aucune piste sérieuse n'avait été trouvée et l'affaire se trouvait tou-jours au point mort.

L'inspecteur Pugnac, homme dévoué corps et âme au service de la police royale de Paris dont les ornements étaient faits d'une couronne et d'un aigle tenant entre ses serres un petit animal (un la-pin ou un renard, on se savait pas trop exactement!) avait ses bureaux au dessus de la Seine au 37 rue des Ornières. Et chaque matin, il ne manquait jamais de faire son petit rite qui consistait d' aller à ses fenêtres, puis de regarder la ville de Paris et toutes ses rues avec des yeux térrifiants, comme si sa vue eut été dotée de l'oeil perçant de l'aigle afin de prendre sur le fait tous les voy-ous ou criminels qui sévissaient dans la ville du roi de France, celle de sa majesté Louis 15. Sur son bureau était entassé un nombre impressionnant de dossiers concernant des vols, des rapts, des viols, des assassinats ainsi que des dénonciations sur de soi-disant ennemis du Roi qui proje-taient de l'ass-assiner lors des prochaines célébrations qui auront lieu à Paris. Après avoir longu-ement jeté ses regards haineux sur les faubourgs crasseux de la ville de Paris, il se retourna brus-quement sur son bureau( il est vrai très encombré) et fixa en particulier un dossier qui concern-ait l'assassinat du journaliste Pierre Libe qu'il n'avait pas fini de lire la veille. Et semblait en ce moment très dubitatif le concernant. Car hier après-midi, il avait reçu de Versailles une note très intrigante lui ordonnant de classer l'affaire, bref, de l'archiver, ce qui l'avait mis un peu en rogne au debut. Mais bon, si c'est le roi qui l'exige, j'obéirais comme je l'ai toujours fait, pensa-t-il en sachant parfaitement tenir son rang et son rôle qui était d'assurer la sûreté du royaume. Pourtant, c'est bien dommage! dit-il en se mordant les lèvres. Car il avait fait rapatrier ici, dans son bureau personnel, toutes les pièces à convictions concernant l'affaire et avait mis dans des bocaux, rem-plis de formol, la langue du journaliste ainsi que la main. Fasciné et intrigué en même temps par ces objets visqueux qu'il avait posé sur des étagères, il traversa la pièce d'un pas rapide et se mit à regarder cette main flottant dans le formol où une tête de mort apparaissait sur la paume. En la regardant très attentivement, il se disait que les médecins légistes avaient fait un excellent travail en la déployant comme il fallait afin qu'on puisse en voir tous les détails. Puis faisant tourner le bocal entre ses mains, il fut intrigué par deux lettres, un R et un F tatouèes sur les extrémités des doigts du défunt!

L'inspecteur Pugnac, qui n'était pas né de la dernière pluie, se mit brutalement à réfléchir sur le sens cacher de ces deux lettres; mais avant d'y parvenir, il grinça des dents et lâcha dans une lang-ue inconnue des mots qui semblaient imprégnés de magie noire : Pustor, calisch, bastraga, noro-ton! et entra dans une sorte de transe où son corps fut pris de terrifiantes secousses au point qu'il s'écroula au sol presque évanoui! Haletant et bavant un liquide noir entre ses lèvres, l'inspecteur en se relevant semblait s'être transfiguré en un étrange animal où son nez avait maintenant l'asp-ect d'un bec d'aigle et ses mains munies de griffes acérées et ses yeux, qu'il ouvrit subitement, avait la couleur d'un acier étincelant à faire froid dans le dos! En regardant à l'intérieur, on vit apparaître comme dans un film, les différentes affaires qu'il avait dû résoudre durant toute sa ca-rrière qui bien évidemment étaient pleines de crimes et de sang! Puis celui-ci, auscultant sa mé-moire, s'arrêta soudainement sur une affaire pouvant se rapprocher de celle qu'il était en train d'étudier. Il s'agissait d'une imprimerie clandestine à Clichy-sous-bois où il avait découvert sur des documents les mêmes initiales, un R et un F apposés sur le parchemin comme étant la signat-ure de son auteur. Le propiètaire de l'imprimerie, un certains Ratus Furius, dit le rat furieux, fut aussitôt arrêté et mis en cause sur l'origine de ces documents ou tracts en tout genre qui lançai-ent, ne nous le cachons pas, des appels au meurtre et en particulier sur le Roi de France où une prime de 1000 écus or serait remise à celui qui arriverait à lui couper la tête! Le Roi, mis au courant sur cette odieuse conspiration sur sa tête en fit une affaire personnelle, au point qu'il ch-oisit lui même le châtiment que devra subir ce Ratus Furius, cet imprimeur de malheur, un vrai démon, comme il l'appelait! Le Roi choisit donc pour lui, non point la roue sur la place publi-que, ni la décapitation à la hâche par un bourreau, ni les coups de fouets que l'on pouvait à force de soins guérir, mais de le mettre sous une presse afin qu'il dénonce ses complices et qu'il se repente!

L'inspecteur se souvenait très bien de cette affaire où le bourreau fut tellement pressé d'en finir que la tête du pauvre homme éclata sous la presse ainsi que ses boyaux qui se déverssèrent com-me un paquet d'immondices sur le sol. Ce Ratus Furius n'avait eu ni le temps de dire un seul mot ni même de dénon cer un seul de ses complices. Le Roi fut bien évidemment informé avec gran-ds détails sur la boucherie, ce qui l'avait mis de très bonne humeur tout en nous conjurant moye-nnant une prime en pièces d'or de traquer où qu'ils soient tous ses fauteurs de troubles, ces petits révolutionnaire du dimanche, comme il aimait les appeler. Mon équipe et moi, voulant toucher absolument la prime en or, retournèrent dans l'imprimerie et découvrimes dans l'arrière boutique trois livres volumineux frappés chacun d'une tête de mort et des initiales RF! Ces trois livres av- aient chacun un titre bien prècis. Le premier s'appelait la Genèse, le second, la Révolution et le troisième, l'Epanouissement. Tout ceci, nous jeta bien évidemment dans des troubles inextricabl- es au point qu'on envoyât ces trois volumes à Versailles et plus précisément aux autorités royal- les de la censure. J'appris quelques jours plus tard que ces livres avaient été très scrupuleusement décortiqués par les censeurs et les avaient déclaré comme immoraux et dangereux pour l'intégri- té du royaume. Puisque dans le deuxième volume, celui de la révolution, une prophétie annonç- ait clairement l'avènement d'un nouveau monde, quand la tête du Roi, celle du seizième de ce nom, aura été décapitée et mise sur une pique! Le Roi, Louis le quinzième de ce nom, notre Roi bien aimé, fut attérré d'entendre cela de la bouche de ses censeurs et décida qu'on brûlât tous ces livres infâmes. Les autorités royales de la censure avaient été elles même conviées à effectuer ce travail : travail qu'elles prirent avec un très grand plaisir, ne nous le cachons pas. Aussitôt, on en-tassa dans un coin discret du jardins du Roi beaucoup de bois auquel on mit le feu et y jeta à l' intérieur les trois volumes. Le feu fut tellement impressionnant que les censeurs et le Roi, inv-ités à cet autodafé, rièrent à grands éclats de voir le feu monter presque au ciel!

Le feu extraordinairement dura toute une journée. Et le lendemain, le jardinier, qui était censé nettoyer l'endroit, découvrit dans les cendres encore chaudes les trois volumes en parfait état! et partit sur le champ les porter au Roi. Celui-ci, les apercevant sous le bras de son jardinier et fra-pper de la même tête de mort, faillit tomber dans les pommes! Mais aussitôt les domestiques am- enèrent les sels et les eaux parfumées pour ramener le Roi à la vie.

En racontant cette petite anecdote à son collègue, à la taverne du Puit sans Soucis, situé en bas de l'hotel de police, l'inspecteur Pugnac ne manqua pas de lâcher un petit rire et que l'autre imita aussitôt; non pour se moquer du Roi, mais pour tout simplement décompresser de toutes ces affaires de crimes et de sang ou bien étranges qu'ils devaient traiter en apparence sans état d'âme, ce qui en vérité n'était pas le cas.

-Allez chef, buvons un coup! lança Lagruge en levant son verre.

-Alors buvons au Roi de France! rectifia l'inspecteur en cognant son verre contre celui de son co- llègue tout en regardant d'un œil méfiant, toute la compagnie qui se trouvait dans la taverne et où pouvait se cacher des conspirateurs.

-A Louis le quinzième de ce nom! lança-t-il à toute la compagnie qui aussitôt leva son verre en criant : Vive le Roi! L'inspecteur, qui était un homme très intelligent, avait vu d'un seul coup d' oeil ceux qui les avaient levé d'une manière très naturellement et ceux qui visiblement avaient eu du mal à le faire. Mais ne voulant pas être plus royaliste que le Roi, il lâcha cette idée de sa tête et se retourna vers son ami pour tout simplement discuter avec lui, boire, manger et tout en se do nnant des informations mutuellement.

-Vous savez, mon cher Lagruge, dit l'inspecteur en tritouillant dans son assiette un tablier de sap- eur, j'appris après cette vaine tentative de destruction par le feu de ces livres infâmes que le Roi avait exigé de ses censeurs qu'ils les mettent à l'épreuve de l'épée, de la hache et du couteau!

-Tout ça? répondit son collègue en écarquillant les yeux et qui avait pensé qu'un simple arrach- age de feuilles aurait largement suffit. Mais ont-ils au moins essayé d'arracher tout simplement les feuilles? lui demanda-t-il d'une façon fort naïve.

-Mais ça été fait, mon cher ami.

-Et alors?

-Et alors et alors? Eh ben, les feuilles ont résisté!

-Comment elles ont résisté? Oh sainte mère de l'Eglise, mais comment est-ce possible? se dem- andait Lagruge en levant les yeux au ciel. Est-ce possible que ce soit le diable lui même qui les auraient écrites?

-Je n'en sais rien. Mais on me rapporta que les feuilles étaient faites dans une matière jusque là inconnue, même de nos plus grands savants.

Ce dernier, qui semblait sonné par tout ce que son chef lui avait raconté, vida d'un trait son verre et resta comme ça dans un état quasi extatique pendant un bon petit moment. L'inspecteur, quant à lui, avait coupé un bon morceau de tablier de sapeur et qu'il mit dans sa bouche avec une gour- mandise non dissimulée.

-Et l'épreuve de l'épée, de la  hache et du couteau, comment s'est elle passée? lui demanda-t-il subitement.

-Oh, dit-il, en mâchouillant un morceau qu'il avait du mal à avaler et qu'il mit sur le bord de son assiette, vous savez ça pas été facile. Car il a fallu trouver les armes les plus tranchantes du roy- aume pour avoir au moins une chance d' en finir avec ces livres de malheur.

-Et les a t-on trouvé?

-Oh oui, car le Roi avait à sa disposition les meilleurs armuriers du royaume. Et on fabriqua pour l'occasion les lames les plus effilées pour l'épée, la hache et le couteau qui serviraient alors à mettre en morceaux ces livres de damnés.

-Et comme se fit l'épreuve?

-Oh ce fut assez simple, voyez-vous, en accrochant ces livres à des chaînes afin que les meill- eurs lames du royaume puissent les transpercer avec leurs armes affûtées comme des rasoirs.

-Et alors, ça a marché, hum ?

-Malheureusement, non! dit l'inspecteur en ravalant le morceau qu'il avait mis sur le bord de son assiste. En fait, ces livres semblaient indestructibles d'après les dires des plus valeureux chevali- ers du roi et lui conseillèrent d'essayer plutôt l'épreuve des balles.

-L'épreuve des balles?

-Oui, c'est bien cela. Et le Roi, désemparé par toute cette histoire invraisemblable, convoqua au- ssitôt dans son cabinet le conseil de guerre, afin qu'il trouve une solution d'exterminer ces livres. C'était bien là son expression et qui, d'après lui, mettait en péril direct toute la monarchie des Bourbons!

-Quoi, toute la famille royale? Mais c'est pas possible que trois malheureux bouquins puissent mettre en péril tout le royaume, sachant que le Roi tire son pouvoir de dieu lui même, non? demanda-t-il d'une manière ahurie à son chef.

-Mon ami, vous avez entièrement raison, et si le Roi détient ses pouvoirs de dieu lui même, cela veut dire tout simplement que ces livres sont l'oeuvre du diable! Oui, l'oeuvre du diable! dit-il avec une voix terrifiante.

-L'oeuvre du diable? Mais comment est-ce possible?

-Personnellement, je n'en sais rien. Mais quand le ministre de la guerre fut convoqué auprès du Roi pour cette raison, celui-ci prit la chose à la lègère en n'y croyant pas du tout et lâcha même un petit rire devant le conseil; ce que le Roi n'apprécia guère. Mais il put se ratrapper en lui pr- oposant l'épreuve des balles et, si cela ne marchait pas, l'épreuve du canon.

-Quoi, l'épreuve du canon? Mais c'est fou, cette histoire! lâcha Lagruge en piochant avec ses doi- gts un petit morceau de lard dans son assiette.

-Oui, je sais, dit l'inspecteur en le regardant un peu abattu, mais bon ils n'avaient pas trop le cho- ix, n'est-ce pas?

-Sûr qu'ils n'avaient pas trop le choix après toutes ces épreuves dignes d' une comédie de Dante, dit le policier qui voulait montrer à son chef qu'il avait un peu de culture.

-Heu, vous connaissez Dante? lui demanda-t-il l'air très curieux.

-Euh, oui, je l'ai lu un peu comme tout le monde. Mais dans sa divine comédie y'a quelque chose qui me dérange. C'est sa démarche farfelue pour soi-disant sauver son salut éternel que je trou- ve terriblement excessive pour être véritablement sincère. Mon dieu, mais tant d'épreuves pour un seul homme, cela ne voulait-il pas nous dire qu'il était damné depuis sa naissance? demanda- t-il étrangement à l'inspecteur Pugnac.

-Euh oui, ce que vous dites me semble très intéressant. Mais vous vouliez faire allusion à quoi exactement? lui demanda-t-il sentant comme un rapprochement avec le sort du Roi et de la mon- archie des bourbons.

Comprenant la balourdise qu'il venait de dire, Lagruge rectifia en disant : Euh, en fait, je voulant dire que Dante en tant que poète était condamné d'avance. Car tout le monde sait qu'un homme qui rêve trop est condamné à la misère et forcément aux tentations du diable. Alors que notre Roi bien aimé, qui est né avec toutes les richesses du ciel, ne peut que répandre le bien sur la Terre, n'est-ce pas?

-C'est bien, mon ami, vous parlez bien et c'est pour cela que j'aime votre compagnie.Vous n'êtes pas comme tous ces manants et ces misérables qui n'attendent qu'une chose qui est de vous voler et de vous assassiner par derrière! prononça méchamment l'inspecteur avec des yeux injectés de sang.

-Ah! Ah! ria Lagruge en regardant d'un air cynique autour de lui des gueux qui mendiaient une pièce pour boire une pinte de bière.

-Ah! Ah! ria à son tour l'inspecteur en lançant une tape sur l'épaule de son ami. Les gueux, ça ne mériteraient pas de vivre! dit-il comme un couperet.

-Sûr qu'ils mériteraient plutôt une corde au cou, quand on voit leur inutilité dans le royaume, n'est-ce pas?

-C'est bête à dire, mais ils ne servent strictement à rien, sinon à empuantir votre environnement, ah ah!

-Dites chef, mais pour en revenir à notre discution, comment s'est passée l'épreuve des balles et du canon?

-Oh, mon ami, ne m'en parlez pas! Voyez-vous, lorsqu' on chargea les mousquets avec du plomb de 45 et qu'on tira dessus, les balles s'écrasèrent comme de la mie de pain sur ces livres de damn- és et on a dû passer directement à l'épreuve du canon; ce que le chef des armées croyait être la so- lution finale pour enfin se débarrasser de ces livres écrits par le diable. On alla donc dans un cha- mp accrocher ces livres sur une grande cible en bois, puis on tira dessus avec les meilleurs can- ons du royaume appartenant à notre majestueuse marine royale. le Roi était présent bien évidem- ment, car il voulait absolument voir sa victoire, celle du bien contre sur le mal comme il avait dit à son entourage. Mais après le tir et la fumée dissipée, on retrouva les livres à une cinquantaine de mètres plus loin, mais toujours en parfait état! Le Roi faillit devenir fou une nouvelle fois et convoqua sur le champs, non ceux qui avaient échoué, mais cette fois-ci les ordres religieux afin qu'ils fassent disparaître la malédiction.

-C'est fou! dit le policier.

-Oui, mais comprenez, après avoir tout essayé, il était tout naturel de convoquer les saints hom- mes pour lutter contre le diable, n'est-ce pas?

-Oh oui, bien sûr et le Roi a eu entièrement raison! dit Lagruge en essayant bizarrement de tord- re sa fourchette avec ses doigts, et quelle fut leur decision?

-Eh ben, ils décidèrent de couler les trois livres dans du plomb, puis d'enfermer le tout à la Bas- tille!

-Ah voilà enfin une bonne résolution! dit-il après avoir retrouvé le sourire et tout en faisant un signe à l'aubergiste pour qui lui serve un autre verre. Quelques instants plus tard, l'aubergiste vi- nt près de leur table et servit aussi l'inspecteur Pugnac, auquel il fit un petit coup d'oeil, comme s'ils se connaissaient.

-Allez, chef, buvons à? Heu? Eh ben, à toi l'aubergiste! lança-t-il soudainement presque en état d'ébriété, non provoqué par l'alcool, mais tout simplement par l'histoire invraisemblable que lui avait raconté son chef.

-Dites, chef, pensez-vous que toute cette affaire pourrait avoir un lien avec le collier de la reine, le masque de fer et de l'évasion du conte de monté Cristo? lui demanda-t-il soudainement

-Chut, mon ami, taisez vous, on pourrait nous entendre..dit l'inspecteur à voix basse comme se méfiant des espions. Mais ne vous inquiétez pas, on y réfléchira. Oui, c'est ça, on y réfléchira de- main, lui dit-il pour se débarrasser momentanément de cette affaire qui sentait la magie noire (mais qu'il aurait tant souhaité élucider pour son propre plaisir de policier afin de plaire à son Roi qui l'aurait aussitôt décoré de la médaille du meilleur inspecteur du royaume). Mais ne rêvo- ns pas! se dit-il, les yeux mi-clos tournés vers toute la compagnie, sachant bien que les autorités royales lui avaient retiré l'affaire pour des raisons très obscures et qu'il n'arrivait pas bien à com- prendre : lui, l'inspecteur Pugnac, l'un des plus fins limiers de la police royale de Paris!  

En se levant de table, on remarquait que l'inspecteur Pugnac était un homme de haute taille, mais avait bizarrement le dos voûté. Puis tournant ses yeux furieux vers la socièté on vit enfin son vi- sage : un visage qui semblait taillé à la hache, mais n'était pas sans beauté et que mêmes femmes auraient pu trouver beau, si sa bouche n'exprimait pas quelques mépris pour elles. On avait le se- ntiment que l'inspecteur avait des origines aristocratiques lointaines, mais que son sang s'était al- téré par un mauvais mélange peut-être avec celui de la populace. Et il y avait de fortes chances qu'un de ses aïeuls eût forniqué avec une femme de chambre ou bien avec une prostituée. C'était la forte impression qui se dégageait de l'inspecteur, quand celui-ci se leva de table où dans ses yeux on y décelait comme une revanche à prendre sur les hommes et sur la société.

Puis regardant l'heure à sa montre gousset, il dit à son adjoint : il est 19 heures. Demain, on se revoit pour l'affaire du petit maréchal?

-Pas de problème chef! dit Lagruge en le regardant partir de la taverne, tel un démon.

Débarrassé de son chef, il se sentit comme libéré d'un grand poids de pouvoir enfin disposer de lui même, de penser par lui même, de mettre ses coudes sur la table et de se saouler jusqu'à roul- er sous la table s'il le voulait! pensa-t-il en s'affalant sur celle-ci comme épuisé par toute cette affaire qui sentait le satanisme. L'affaire du petit maréchal(dont l'inspecteur lui avait parlé avant de partir, n' avait bien évidemment aucun rapport avec l'affaire des trois livres frappés d'une tête de mort et qui semblait mettre en peril toute la monarchie des bourbons), parce que celle-ci n' était qu' une simple affaire d'escroquerie : où le petit maréchal était un escroc se faisant passer pour un aristocrate issu de la branche directe de la famille royale, soit Messire Maréchal Comte de Paris qui soit-disant avait des mines d'or dans le Poitou et cherchait bien évidemment des in- vestisseurs pour les exploiter. Ce petit maréchal était si fort qu'il avait lui même saupoudré d'or les terrains qui, apparemment, renfermaient de grosse quantité d'or et avait, encore plus fort, en- foncer quelques pépites dans le sol afin de prouver au futurs investisseurs que cette affaire était très sérieuse. Il était évident que lui seul savait où se cachait ces pépites!

Il alla même jusqu'à les inviter sur place et, truelle en main, déterrer sous leurs yeux quelques pépites étrangement grosses et qu'il montrait aussitôt à toute l'assistance enflammée d'apprendre que le Poitou pouvait renfermer autant de gisements d'or! Les paysans d'à côté, voyant toute cet- te coterie, se demandaient bizarrement ce que faisaient tous ces nobles, les pieds dans la boue comme fascinés par un homme de petite taille, habillé en maréchal de France, et dont le poitrail était recouvert de décoraions qui semblaient peser bien lourd. A chaque contributeur, il leur de- mandait 10 000 Frs or, ce qui n'était rien par rapport à ce qu'ils allaient gagner. En gros, il avait plumé les plus grandes familles de la noblesse de France et avait disparu de la circulation en emportant avec lui au moins 3 millions de francs or, ce qui était une somme considérable au reg- ard de la justice, des banques et surtout pour ceux qui avaient été floués. On recherchait donc un homme de petite taille et qu'on avait vu, parait-il, d'après des témoins et autres espions, train- er dans le marais, un des quartiers les plus infâmes de Paris d'après son chef, l'inspecteur Pugnac. Il était évident pour Lagruge qu'un homme de petite taille devait être un nain pour son chef qui lui était de grande taille, pensa-t-il, non sans étouffer un petit rire. Et s'imaginer tous les deux dans le quartier du marais en train d'arrêter tous les nains, qui pourraient ressembler au petit ma- réchal, serait pour lui comme une grosse farce : lui, l'un des meilleurs inspecteurs de la police royale de Paris! ironisait-il sur son chef qu'il appréciait pourtant( mais qu'il avait senti terribl- ement humilié par les autorités de Versailles qui lui avait retiré l'affaire sur l'assassinat du jour- naliste Pierre Libre et sur ces mystérieux livres sataniques). Je pense qu'il devait le ressentir au fond de lui même comme une terrible injustice d'avoir été mis à l'écart de cette affaire qui pour- tant semblait le fasciner, au point d'éveiller en lui je ne sais quoi. Mais je pense l'avoir vu dans ses yeux, comme une haine lointaine venant des âges des plus reculés de l' humanité!

Pierre Lagruge, en parlant ainsi de son ami, ne s'était pas bien trompé. Car lorsque celui-ci sortit furieux de la taverne, des gens crurent entendre derrère lui comme le bruit d'une tempête. Bref, celui d'un homme qui avait été honteusement humilié en se retrouvant aux petites affaires du ro- yaume, c'est à dire aux faits divers!

Quelques jours plus tard, l'inspecteur Labroque reçut la même missive que l''inspecteur Pugnac qui lui ordonnait d'arrêter toutes ses investigations sur l'assassinat du journaliste Pierre Libe. En lisant ce courrier, portant le sceau royal, celui de sa majesté Louis 15, il fut tellement déçu par ce qu'il avait sous les yeux qu'il s'éffondra littéralement sur sa chaise, complètement dépité et il y avait de quoi. Car l'inspecteur Labroque, qui était beaucoup plus jeune que son homologue Pari- sien, comptait beaucoup sur cette affaire pour se faire connaître du grand public qui pour lui se trouvait à Paris et non dans sa petite ville d'Annecy le vieux, où les gens avaient dans leurs têtes des petits rêves d'épiciers, ce qui n'avait pas de quoi l'emballer. Et comme tout romantique, il rê- vait tout naturellement de gloires et de richesses, ce qu'on ne pouvait pas lui reprocher, n'est ce pas? Et par cette missive, il avait la dure impression de redescendre plus bas qu'il était monté de- puis son entrée dans la prestigieuse police d'Annecy, qui était avant tout au service du Duché de Savoie et non au service du royaume de France, comme il était entendu. Mais profitant d'une paix relative entre les deux royaumes, des accords en matière de justice et de criminalité avaient été signés entre le duc de Savoie, Charles-Emmanuel 3 et le Roi de France, Louis 15 : accords qui, bien évidemment, ne pouvaient être que temporaires vu les relations houleuses qu' entreten- aient nos deux monarques remplis de rêves étincelant de victoires. Mais profitons de cet instant, mon cher lecteur, pour faire un peu d'histoire et pour vous dire que des accords similaires avai- ent été signés dans le passé entre la maison de Savoie et le royaume de France, et plus précisé- ment, entre Louis 14 et Victor Amédée 1 pour le cas des Vaudois, où le premier avait ordonné au premier de les exterminer jusqu'aux derniers! Je sais qu'une telle violence de la part du Roi de France put surprendre, mais les ordres de la France furent bien été exécutés par la maison de Savoie, au point que la secte des Vaudois, guidée entre autre par un certains Pierre Valdés, fut ra yée de la carte du jour au lendemain. Mais si vous le voulez bien, essayons de comprendre ce qui avait poussé Louis 14 et l'Eglise romaine à vouloir exterminer cette secte, pourtant chrétienne, mais dont le discours irritait les règles du dogme, ceux du Vatican. La première fois qu'on enten- dit parler de cette secte, ce fut à Lyon près de l'église Saint-Nizier : Eglise dont les lyonnais con- naissent bien l'histoire et en particulier sur ses deux clochers dont l' un n'a jamais pu être terminé à cause des commerçants lyonnais qui, par avarice et par amour de l'argent, arrêtèrent de financer la fin de sa construction. Si bien, qu'au lieu d'avoir deux clochers identiques en pierre sculptée comme l'avait souhaité l'architecte, un des clochers se retrouva simplement recouvert de tuiles romaines; ce qui ne nous le cachons pas est très efficace pour éviter les fuites d'eau à l'intérieur de l'église, mais reste un défaut très visible et que les badeaux ne manquent jamais de remarquer quand ils viennent faire un tour sur la place Saint-Nizier. Mais pour en revenir à notre sujet, c'est sur cette place qu'un certains Pierre Valdés fit parler de lui pour la premiere fois : un fou illuminé d'après des témoins et qui haranguait la foule afin qu' elle écoute les vraies paroles de l'évangile de sa bouche, bien évidemment. Et il eut tellement de succès auprès des gens de la rue, que l'Eglise de Saint-Nizier semblait se vider de jour en jour et que le curé en était presque rendu au chômage et se demandait si ce Pierre Valdés n'était pas le diable qui promettait le bonheur à tous les passants qui le suivraient? Plusieurs fois, le bon curé était venu le voir pour lui dire qu' il ne devait pas prêcher devant son église, car s'était interdit dans les usages de l'église catholique et lui avait même demandé s'il avait les diplômes requis pour enseigner la foi chrétienne? Mais à chaque fois,Valdés lui répondait que c'était le Christ qui parlait par sa bouche et que Dieu n' avait pas besoin du pape ni du Vatican pour dire la vérité aux hommes! Aussitôt le curé alerta l' archevêché de Lyon sur le cas Valdés et en conclua qu'il avait affaire ici à un gourou qui organ- isait une sorte de secte afin de concurrencer l'Eglise romaine et catholique; ce qui fut intolérable pour elle et pour le Vatican qui sentit par là une possible dérive de la religion chrétienne. Pierre Valdés et ses adeptes furent alors expulsés du royaume de France et, disons la vérité, furent exc- ommuniés par le pape Alexandre 3 et durent s'exiler dans le royaume de Savoie rejoindre d'autres communautés chrétiennes qui refusaient elles aussi de se soumettre à Rome. Cette communauté, qu'on allait appeler plus tard celle des Vaudois, espérait bien trouver la liberté de culte dans ce pays de Savoie; mais ce ne fut point le cas car ils furent persécutés puis exterminés jusqu' aux de- rniers. Mais si vous le voulez bien, mon cher lecteur, revenons sur le passé de notre cher inspec- teur Labroque afin de connaître un peu mieux ce jeune homme ambitieux, de son vrai nom Remy Labroque, né à Annecy dans une famille de paysans qui travaillaient depuis plusieurs générations sur les terres du comte de Buffort d'où elle tirait sa subsistance, mais aussi, assurait au comte des revenus substantiels afin d'accroître sa fortune personnelle. Sur ses terres, on y cultivait tou- tes sortes de choses allant de la pomme de terre jusqu'au choux ainsi que des fruits de saison comme le raisin, l'abricot etc, etc et sans oublier un gros élevage de volailles qui assurait au co- mte une grosse partie de ses revenus annuels.  

Tout cela pour dire que l'avenir du jeune Rémy ne pouvait être en aucun cas glorieux, mais plu- tôt assez terne comme vous le conviendrez; lui qui rêvait d'un destin auréolé d'étoiles, mais de- vait suivre inexorablement les pas de ses parents et ancêtres, ceux de ces paysans qui étaient att- achés à la terre, non par amour, mais uniquement par nécessité, malheureusement, à moins des circonstances extraordinaires en fissent changer le cours du destin. Mais bon, le jeune Rémy con- naissait bien la paysannerie du coin de même que les terres du Baron de Vals qui se trouvaient à quelques lieues de là où le frère de Marie-Christine, Paul Varenne, avait eu des heurts avec ce de rnier, car celui-ci était tombé amoureux de son unique fille, Cléantine, qu'il adorait au point de vouloir pour elle un grand mariage digne de ce nom, afin d'ajouter à sa lignée une branche avec peut-être la famille royale des Bourbons. Mais bizarrement, la jeune fille se terrait aussitôt dans son silence quand son père essayait de lui en parler. En fait, ce qui semblait retarder ce mariage et que le Baron ne pouvait comprendre, c'est que son unique fille se trouvait fort jeune (elle n'avait alors que 16 ans) pour envisager cet arrangement entre les grandes familles de la noblesse mais aussi, parce qu'elle était tombée amoureuse d'un jeune garçon, Paul Varenne, un fils de paysan qu'on appelait tous ici le coureur des bois. Et pas un nom d'herbes, de fleurs, d'un buisson ne lui échappait ni même celui d'une bête de la foret et des étoiles n'en parlons pas! il semblait toutes les connaître comme sa poche. Des gens du coin disaient même que la nuit il sortait pour parler aux étoiles ainsi qu'à toutes les bêtes de la foret et qui se regroupaient autour de lui pour l'éc- outer raconter d'étranges histoires dans une langue qui n'était connue que de lui seul et de ses amis, mais que les hommes ne pouvaient comprendre.   

Un homme, si intelligent soit-il, et present n'aurait très certainement rien compris à cette langue issue des âges les plus reculés de la création de la Terre  où le jeune coureur des bois et la natu- re enchantée s'entretenaient. On se demandait parfois s'il n'était pas sorcier? Certains avaient mê- me écrit des lettres anonymes au curé de la paroisse Sainte Justine comme pour le dénoncer. Ma- is le bon curé, le père Blanchard, avait souri devant cette plainte où il avait perçu dans cette pet- ite histoire des choses bien charmantes et qui  ne faisaient en fin de compte de mal à personne, surtout pas à Dieu, notre seigneur à tous, avait-il dit dans un de ses sermons un dimanche à la pa- roisse. L'amour que portait Cléantine pour le jeune coureur des bois devint si fort et si étrange qu'on se demandait si le jeune garçon ne l'avait pas envoûté, au point d'aller le rejoindre toutes les nuits au milieu de la forêt entouré de ses amis, les bêtes, le ciel et les étoiles? Et afin que son père ne s'aperçût point de son absence, elle glissait sous ses draps des oreillers ainsi que des cou- vertures pour simuler sa presence. Monsieur le Baron, qui avait perdu sa femme au cours d'une partie de chasse sur ses terres, où il avait lui même causé sa mort en croyant tirer sur un faisan caché derrière un buisson(et c'est pour cela qu'il se maudissait à mort depuis ce triste jour) ne se rendit pas compte de cet amour que sa fille gardait cachée pour le jeune coureur des bois. Et des bruits couraient, qu'aussitôt la forêt franchie, les deux enfants se transformaient l'un en chevreuil et l'autre en biche et c'est ainsi que le Baron ne s'aperçut de rien ni ses trois fils, non plus. La nuit un mystère semblait les protéger des adultes. Mais un jour, oubliant le secret de leur amour, s'a- musant comme des enfants, le Baron les surprit entre train de se rouler dans l'herbe comme deux jeunes amants! Celui-ci furieux, et ne pouvant contenir sa colère, lui lança violemment son bâ- ton sur le crâne et qui se transforma tout à coup en serpent! mais que le jeune coureur de bois évita de justesse en s'enfuyant à travers les champs. 

Courant vers les bois pour s'y réfugier, il crut entendre derrière lui comme l'orage se lever ainsi que la foudre d'un diable s'abattre sur lui. Je te suivrai jusqu'en enfer! entendit-il craquer au des- sus de sa tête tout en posant un pied léger dans les bois où il se transforma soudainement en che- vreuil!

Oui, bien sûr, vous allez me dire une fois de plus que j'aie inventé cette histoire pour vous tenir en haleine, mon cher lecteur. Mais détrompez-vous, car j'ai moi même entendu relater cette hist- oire de la bouche de mes proches ainsi que par les gens de mon pays. Vous dire que je ne suis point un menteur, mais seulement un messager d'histoires populaires et qui bien sûr fera dresser les cheveux de ceux qui n'ont comme philosophie que celle de la raison, comme on en voit fleu- rir aujourd'hui à tout bout de champ dans le royaume de France, comme ce Voltaire à qui je vou drais bien donner des coups de batons, tellement sa philosophie me semble insipide vu qu'elle est dénuée de toute magie. Mais bon, laissons passer ces choses qui n'auront bien évidemment auc- un succès, ni dans le royaume ni dans l'Europe toute entière. Pour poursuivre mes propos, il est vrai que l'épisode du jeune coureur des bois, qui se transforme en chevreuil pour échapper à la haine vindicative du baron, pourrait vous paraître douteux, voir délirant; je peux aussi le conce- voir. Mais ne point y croire ferait de vous un être dénué de toute imagination, bref, un triste in- dividu qui n'aurait comme unique croyance que la dure réalité, soit un homme ou une femme qui serait jeté tous les jours en enfer! ce que je ne souhaite pas pour vous, naturellement Mais restons optimistes, mon ami, car ce que je voudrais vous faire comprendre et saisir, c'est cette possibilité de vous faire voir les choses bien différemment et sous un angle tout à fait neuf. Éc- outez-moi maintenant et laissez de côté votre raison qui, il faut le dire, vous égard de jours en jours sur des chemins bien funestes. Ecoutez-moi du fond de votre coeur et acceptez de croire à mon histoire fantastique, car vous allez ressentir à cet instant une force surnaturelle vous subme- rger, au point de vous faire voir la réalité, non comme la vérité, mais bien comme une réalité pa- rmi d'autres!"  

Ainsi s'exprimait étrangement l'inspecteur Labroque qui, malgré sa profession pleines de dures réalités, semblait avoir encore du mal à se debarasser de toutes ces superstions populaires, hérit- ées depuis sa plus tendre enfance auprès des gens de la campagne, qui par un manque évident de culture étaient oblligés d'inventer des histoires invraisemblables à partir d'une petite histoire qu' on aurait pu lire dans les pages des faits divers d'un petit journal local. Il est vrai aussi qu'on ne pouvait pas imputer la faute au père Blanchard ni à l'Eglise catholique de n'avoir pas su les dé- barrasser de toutes ces superstitions qui ramenaient toujours le diable là où on ne l'attendait pas. Mais bon, écoutons-le parler maintenant, car têtu comme un Savoyard, il ne veut surtout pas que vous le suspectiez d'être un charlatan : lui l'inspecteur de la police prestigiuese d'Annecy qui a tout de même la tête sur les épaules, ce qu'on ne pouvait pas lui contester. "Oui, je peux aussi concevoir que tout cela puisse vous paraître suspect. Mais je peux vous certifier que Paul Vare- nne a bien existé, Cléantine aussi et que le baron de Vals et ses 3 fils sèment toujours la terreur dans les environs et sont considérés par les gens du coin comme une famille de démons! Mais je ne pense pas vous apprendre quelque chose de nouveau sur ce sujet, n'est-ce pas? Vous savez, si les petites gens mettent des monstres dans leurs contes populaires, c'est qu'il y a forcément quel- que chose de vrai là dessous. Mais mon devoir de reserve m'interdit pour l'instant de vous en dire plus et j'espère bien que vous le comprendrez. Mais ce que je voudrais vous dire, mon cher lect- eur, c'est qu'avant d'être inspecteur à la police prestigieuse d'Annecy, j'ai exercé différents méti- ers et qui sont, je ne vous le cacherai pas, mais directement liés à toutes ces histoires fantastiques que j'ai pu entendre durant mon enfance. Ainsi je fus journaliste à Paris, puis détective. Mais n' allons pas trop vite et retournons chez mes parents où, après en avoir discuté avec eux( j'avais alors 21 ans), je pris pour la première fois la voiture à cheval sur une si longue distance.

Quelques jours auparavant, je m'étais renseigné au relais de postes, rue de la poule caillée, au ce- ntre ville, pour connaître les horaires et les prix pour Paris. Et un employé me reçut très cordia- lement en m'indiquant qu'il y avait trois départs par semaine et que ça me coûterait 2 écus or : somme qui était dans mes moyens vu que j'avais économisé depuis l'été dernier le fruit de mon travail chez le comte de Bufford. Mon voyage passerait obligatoirement par Lyon, m'avait-il dit, sachant que c'était la seule route dans le royaume de France en état de me porter en toute sécu- rité jusqu'a la capitale et que ce parcourt me prendrait 6 jours; ce qui me semblait très correct. Mais ne me rassura en aucune façon sur les conditions de mon voyage, vu que j'avais lu des réci- ts de voyageurs pas très élogieux sur ces carrosses ou berlines, où le tangage permanent mettait tout le monde dans l'incommodité allant jusqu'au vomissement collective. Mais bon, l'employé, voyant ma pâleur envahir mon visage, me rassura en me montrant sur un catalogue les nouvelles perfections des voitures où la nouvelle suspension faisait, parait-il, des miracles sur les estomacs des voyageurs, bref, une avancée sans commune mesure pour le transport du futur! Rassuré, je pris mon billet comme on prend un billet de loterie dont mon avenir semblait en dépendre total- ement. Bien égoïstement, je gardais en moi ce secret jusqu'a la dernière minute, afin de goûter à ce plaisir de me savoir libre, bref, celui de pouvoir quitter enfin les terres du comte où j'étais un esclave à perpétuité. Mon seul regret, c'était de devoir quitter mes parents, mon frère et ma soeur pour lesquels j'avais un attachement véritable. Mais bon, si Paris m'ouvrait ses portes et toutes ses perspectives d'avenirs, me disais-je, que m'importait la terre de mes ancêtres où ils n'avaient jamais été heureux ou respectés! Pendant plusieurs jours, avant mon départ et après avoir fini mon travail aux champs, j'allais me promener sur une butte qui surplombant le lac d'Annecy où, couché dans l'herbe, je rêvassais à ma future liberté ainsi qu'a ma future réussite sociale.  

Mon dieu, quel doux plaisir mon âme semblait se remplir et se complaire! Parfois, pris par ce ve- rtige étrange, je m'évanouissais et me réveillais quelques heures plus tard quand la nuit comm- encait à tomber autour de moi. Mon rêve semblait alors plus fort que la réalité et plusieurs fois je faillis renoncer à ce voyage. Mais la dureté de mon travail le lendemain, sur les terres du com- te, m'obligeait à me renier et ne faisait que consolider ma résolution de partir et d'échapper à mon destin funeste. Un soir, à table, je pris la decision de leur annoncer mon départ; ce qui mit tout le monde dans l'embarras vu que chacun y voyait de ma part comme de la folie ou bien une certaine lâcheté à ne pas vouloir suivre le chemin tracé par nos ancêtres et qui travaillaient depu- is 6 générations sur les terres du comte de Bufford. Mon frère Alain et ma soeur Chloé étaient quant à eux très enthousiasmés par cette nouvelle; mais mon père calma un peu leur ardeur en le- ur faisant comprendre que cela faisait pour lui deux bras en moins à la ferme. Quand à ma mère, elle resta muette pendant une bonne partie du repas afin de ne pas exprimer ses sentiments. Mais quand on passa au fromage, l'ambiance se réchauffant un peu, j'ai pu leur exprimer en toute con- fiance les raisons de mon départ pour Paris (et qui n'étaient pas farfelues comme ils le croyaient) mais réellement solides comme le sont celles d'un savoyard construisant à la force de ses mains sa propre réussite sociale; ce qui aussitôt dégela l'ambiance autour de la table et rassura mon père et ma mère sur mes réelles intentions. Pour fêter cela, mon père ouvrit une bouteille de vin blanc, un Ripaille et qu'il gardait toujours pour la fin de l'année et puis, la joie en famille enfin retrouvée, on entama une nouvelle tomme de Savoie et on veilla ce soir là jusqu'a très tard. Je vous avouerai du fond du coeur, mon cher lecteur, que je ne souhaitais laisser avant mon départ la moindre peine à mes parents, et c'est pour cela que je pris le temps de défendre ma cause pen- dant une bonne partie de la soirée.

N'ayant aucun métier valorisant entre les mains, sauf celui de la paysannerie, je savais qu'a Paris la vie serait rude. Oui, rude, mais d'une toute autre façon où, dans cette majestueuse cité du Roi de France, Louis le quinzième, seule comptait la brilliance de l'esprit et surtout la croyance que tout fut possible en termes de réussite, allant même jusqu'à employer la superstition pour y parv- enir. Et puis sachant que j'étais un amoureux fou d' histoires fantastiques et que je pouvais bro- der la mienne au milieu de ces monarques fortunés, je sentais un destin fabuleux s'ouvrir devant moi. Comme vous le voyez, j'étais têtu comme un savoyard, mais armé d'une folle imagination; ce qui ne pouvait que m'aider à réussir dans cette cité où mes yeux brillaient déjà de mille feux! La première idée qui me vint à l'esprit était de devenir écrivain à Paris; mais sentant la tâche d'u- ne énorme complexité, vu que je ne connaissais pas assez bien les moeurs des parisiens et des pa- risiennes pour avoir une petite chance de succès auprès d'eux, je choisis donc une profession se rapprochant au plus près, bref, de journaliste, et qu'en faisant quelques bons articles dans les jou- naux, où mêlant récits judiciaries et histoires fantastiques, ma plume serait comme reconnue et m'ouvrirait toutes les portes de la gloire. Vous dire alors que les ambitions de fortunes en tout genre ne me manquait pas! Mais sincèrement pouvait-on me le reprocher, moi qui pour l'instant n'avait vécu depuis mon enfance que derrière le cul des vaches? Et puis l'âge de 21 ans n'était-il pas le temps des ambitions et des rêves démesurés?" Ainsi se présentait à nous Remy Labroque, un petit paysan savoyard rempli d'ambitions et qui ne pouvait que plaire à ces illustres citées ou capitales du monde entier, qui se nourriraient alors de leurs excès ou folies pour devenir la gran- de dévoreuse d'hommes et de rêves. Et tel un aimant puissant, elles allaient les attirer vers elles et les magnétiser dans le même sens que les aiguilles d'une boussole, soit du sud vers le nord, de la province vers la capitale, de la misère vers la richesse.

Mais entre nous, combien d'entre eux y réussiraient sans y perdre leur âme? Et personnellement si cette réussite était à ce prix là, l'accepteriez-vous? Mon cher lecteur, je vous laisse le choix de la réponse. Quant à notre jeune aventurier Remy Labroque, ce choix avec le diable ne semblait lui poser aucun problème. Quelques jours avant de partir pour Paris, en se promenant dans la forêt d'Annecy, il trouva un collier au milieu des feuilles mortes où était accroché une petite médaille en or. Surpris par sa découverte et par les 2 fémurs croisées qui étaient gravés dessus, il ne put s'empêcher de la ramasser et de la glisser autour de son cou. Un signe du destin! s'était-il acclamé en pensant à l'or qu'il pourrait revendre pour ne pas mourir de faim à Paris. La veille de son départ et un fois couché, Remy ne trouvant pas le sommeil, s'était mis à astiquer sa médai- lle avec frénésie, puis s'était endormi en la tenant entre ses lèvres comme un enfant suçant le bi- beron de sa destinée.

Ne voulant pas que je fasse des frais excessifs pendant les 6 jours que durerait mon voyage, ma mère me prépara dans un grand panier, tout un ensemble de victuailles composé d'abricots, de noix, de perches péchées dans le lac d'Annecy, d'un poulet entier, d'un gros morceau de tomme de Savoie, des oeufs dures, une grosse couronne de pain, etc. Je savais bien qu'il aurait à chacune de mes étapes une auberge proposant gîte et couverts, mais je comptais me suffire à moi même avec ce panier ainsi que de dormir sur la paille à l'étable pour éviter tout frais excessif. Et bien évidemment, cela serait forcement mal vu par ces aubergistes et autres bourgeois; mais bon à ch- acun ses moyens, n'est-ce pas? Et puis je me ferai discret comme un poisson pour ne pas éveiller chez les autres un certains avarisme de ma part. Vous savez, les gens de la capitale ont tellement de préjugés sur les gens de province et surtout sur les savoyards qu'ils les considèrent comme des têtes de mules.

Mon père m'aida à transporter mon bagage avec sa charrette et qu'il mena jusqu'à Annecy le vi- eux, rue de la poule caillée, où se trouvait le relais de postes. Ma mère n'avait pas souhaité m'accompagner et on pouvait la comprendre et Chloé était restée avec elle pour ne pas la laisser seule à la ferme. Mon frère Alain nous accompagna, mais semble-t-il pour la promenade par son sourire permanent durant le parcourt. Bref, c'est ainsi que je pris ma première voiture à cheval pour un si long voyage, c'était un 10 Juin 1730 et le temps était merveilleux.;

Avant de partir mon père me glissa dans la poche 3 écus d'or en toute discretion, tellement il était pudique; mais non avare et malgré la dureté de son travail. Pense à nous! me dit-il en m' embra- ssant tendrement; quant à mon frère, il me souhaita bonne chance et tout en espérant que je m' amuse follement dans mes nouvelles aventures. C'était lui craché! pensai-je en le regardant une dernière fois dans les yeux; bref, un jeune frère qui sûrement ferait un jour la même chose que moi qui serait de partir du foyer familial. A l'intérieur du relais de postes se trouvait ma diligence belle comme un carrosse et équipée, comme me l'avait dit l'employé, de nouvelles suspensions ainsi que de lanternes pour le voyage de nuit. Six chevaux à l'avant et deux cochers assis en haut- eur attendaient patiemment que tous les voyageurs prissent place. C'était une voiture à huit pla- ces, semble-t-il, quand je vis tant de monde à l'intérieur! ce qui gâcha un peu mon plaisir de vo- yager avec autant de promiscuité. Espérons seulement que les arrêts au cours du voyage nous permettront de respirer un peu d'air! me disais-je en prenant place à côté d'un homme lugubre ressemblant à un croquemort! Faut dire qu'il prit tout son temps pour enlever son chapeau haute forme et qui dévoila un crane dégarni ressemblant à celui d'un vautour et je sentis à ce moment là comme une honte de sa part de le montrer à la jeune femme qui était assise en face de lui et qui était belle comme un amour. Malgré cette chose charmante devant lui, son visage resta blanc omme un linge ou plutôt comme celui d'un mort. A coté de la jeune femme se trouvait, semble- t-il, un bourgeois ou un roturier habillé à la mode, âgé d'une trentaine d'années qui, aussitôt ass- is, sortit de la poche de sa veste à boutons dorés, un petit livre de droit intitulé : principe des droits féodaux sous l'aristocratie. J'ai tout de suite pensé à un avocat ou un juge qui venait de traiter une affaire ou un dossier important dans le duché de Savoie.

Espérons que la discution sera fructueuse pendant ce voyage, me disais-je devant ce tableau où la jeune fille représentait la vie, le croquemort la mort, l'avocat l'habilité à se défendre dans la société et moi la jeunesse qui avait tout à apprendre. Et avant d'arriver à Paris, je souhaitais abs- olument m'informer sur les mœurs des parisiens et des parisiennes, bref, connaître leur façon de penser pour ne pas être pris pour un balourd ou un paysan.

Quand la diligence s'ébranla sous le cri et le fouet du cocher, je me sentis heureux de partir de mon pays, bref, de ce pays que je connaissais trop bien par sa mentalité arriérée et ses injustices séculaires. Et en regardant à travers la vitre, la ville d'Annecy le vieux, défiler sous mes yeux, je ressentis comme un énorme soulagement de la quitter et de la laisser baigner dans son jus telle qu' elle semblait s'y complaire et qu'en y revenant un jour, je savais qu'elle n'aurait rien changé à ses habitudes et à ses discutions sur le prix du cochon et du pot à lait. Mon seul regret était de quitter mon lac et ses forêts de sapin que nous longeâmes pendant un long moment et où j'aper- çus dans les yeux de mes voisins, comme des larmes de nostalgie. Après ces furtives expressions chargées de regrets, chacun rentrait en lui même, plongeait dans ses souvenirs et dans ses pensées pour éprouver des choses plus agréables. Pour l'instant, il régnait à l'intérieur de la diligence un grand silence et je me demandais qui allait bien pouvoir le rompre afin de faire de ce voyage une chose agréable et non un tombeau? Le croquemort, qui était assis à côté de moi, je savais que je ne pouvais pas compter sur lui pour rompre la glace, de même que la jeune fille qui trop impré- gnée de convenances y verrait comme de l'impolitesse, quant à l'avocat, qui semblait investi dans la lecture de son livre de droit, je le sentais complètement indifferent au monde qui l'environnait, me sembla-t-il. J'avais oublié de vous dire, mon cher lecteur, que j'avais pris avec moi mon pani- er à provisions et que je tenais sur mes genoux pour ne pas me le faire voler par les postillons ou cochers.

E au fur et à mesure que le temps passait, je sentais la bonne odeur de mon panier imprégner tout l'espace du compartiment; ce qui ne fut pas apprècié de tout le monde et bien que l'odeur fut des plus délicieuse. Vous avez quoi dedans? me demanda subitement l'avocat qui s'était arrêté de lire en jetant ses regards inquisiteurs sur mon panier garni. Des abricots, des noix, de la perche du lac, du poulet! lui répondis-je d'air triomphant en tenant mon panier comme un petit trésor. Jeu- ne homme tous ces produits du terroir sont bien charmants. Mais je pense que les comestibles devraient rester à l'extérieur de l'habitacle! me lança-il d'un air arrogant et qui semblait connaître par coeur les droits du voyageur en diligence publique. Interloqué par cette chose qui me sembl- ait ahurissante pour le jeune homme que j'étais (qui pour l'instant n'avais jamais voyagé en com- pagnie de ses semblables dans un lieu confiné), je me sentis gêné d'avoir commis cette grosse maladresse. Mais que dites-vous là, monsieur? s'insurgea aussitôt la jeune femme en se tourna- nt vers lui et en voulant prendre ma defense. Mais ce jeune homme est libre de voyager avec son panier à provisions s'il le desire! Et puis moi je trouve que son panier apporte une bonne odeur au compartiment, dit-elle en me regardant délicieusement dans les yeux. Oh oui, mademoiselle, vous avez entièrement raison! lui répondis-je avec le plus de persuasion possible afin que mon avocat comprenne qu'il était en minorité dans le compartiment. Et vous monsieur, demanda-t-il au croquemort, qu'en pensez-vous? Moi, vous savez, cela m'indifferent complètement, vu que j'ai perdu l'odorat depuis que j'exerce mon métier dans les pompes funèbres! dit-il d'une voix mo- rne et chargée de regrets. Un instant, je faillis éclater de rire trouvant la chose très appropriée pour exercer un tel métier ou l'odeur de la mort devait être insupportable à respirer journalière- ment. Mais je suis d'avis avec mademoiselle! dit-il soudainement en lui lâchant un grand sourire. Et je pense qu'il n'y a aucun mal à transporter son bien avec soi et de surcroît des biens comesti- bles où l'odeur, d'après mademoiselle, n'en est que des plus agréable!   

L'avocat, qui ne voulait pas se sentir vaincu, attaqua par le fait que l'odeur ouvrait l'appétit aux voyageurs et qu'ils avaient faim avant l'heure; ce qui était préjudiciable pour voyager dans de bonnes conditions. C'est vrai que de ce côté là, il n'avait pas tort. Mais bon était-ce un crime d' ouvrir l'appétit aux gens, car rien ne les empêchaient d'emmener avec eux leur casse-croûte, n' est-ce pas? Après lui avoir dit tout ceci, dont l'avocat ne pouvait combattre le raisonnement, il s' enfonça dans son siège et reprit sa lecture sur les droits féodaux sous l'aristocratie. De tout fa- çon, comme vous l'aviez senti, mon cher lecteur, je l'avais pris en grippe par ses lectures indi- gestes et dont il allait être le défenseur, bref, de tout ce que j'arbhorrais et voulait fuir. Malheure- sement je sentais que la conversation avait très mal commencé et bien que je fus très content de l'avoir provoqué grâce à mon panier garni. Car personnellement, j'ai toujours pensé que pour cr- éer une quelconque conversation avec son prochain, il fallait creer un incident plus ou moins léger pour décrocher leur mâchoire d'acier ou leur bouche d'ombre. Et comme je vous le disais, mon cher lecteur, étant pétri de superstitions et d'histoires fantastiques qu'on m'avait raconté pe- ndant mon enfance, je souhaitais à tous connaître leur histoire si banale soit elle : car l'étrangeté est souvent là où on ne l'attend jamais. Comme par exemple, chez mon croquemort( que j'avais pris au début pour un mort-vivant) et qui me montrait maintenant son humanité ainsi que la jeune femme( que j'avais cru pleines de convenances) et qui me montrait une liberté de ton au point d'en devenir follement amoureux et puis de mon avocat( que j'avais pris au premier abord pour un homme intelligent) et qui me montrait une bêtise flagrante par sa suffisance. En me baissant pour me gratter le mollet, ma médaille, représentant deux femurs croisés, sortit de ma chemise et sembla provoquer chez mon voisin un sourire démoniaque; ce que je ne comprenais pas très bien, car celui-ci se pencha aussitôt vers moi et me demanda au coin de l'oreille si je faisais partie moi aussi de la maison?

Troublé par cette question, je remis ma médaille sous ma chemise en ne sachant pas de quelle maison il voulait parler. Mais comme j'étais curieux de tout et voulais broder ma propre histoi- re sur celle des autres, je lui répondis : Mais bien sûr, monsieur! ce qui le rassura aussitôt sur mon compte. La jeune femme et l'avocat, qui avaient entendu ma réponse, se demandaient ce qui se complotait en face d'eux entre un jeune homme et un croquemort et leurs regards semblèrent remplis de questionnement étranges; ce qui me rempli d'aise d'interroger leur intelligence ou leur croyance. Le jeune homme et la mort qu'avaient-il de beau à se raconter? se demandait l' avocat se prenant pour l'avocat du diable. Quant à la jeune femme, elle se demandait si en face d'elle ne se tramait pas une histoire homosexuelle ou la naissance d'une amitié au cours d'un voyage en diligence? Et celle-ci me regardait comme jalouse de mon succès auprès des hommes. Mais ne voulant jeter aucun doute aux occupants sur mes orientations sexuelles, je lançai tout haut et tout fort : Mais oui bien sûr que je suis un homme courageux! ce qui mit ausssitôt tout le monde à l'aise, sauf le croquemort qui me prit pour un fou. Mais ne voulant pas le mettre mal à l'aise, je lui lançai un regard complice pour lui signifier le tour que je venais de lui jouer ainsi qu'aux au- tres occupants de la diligence. Oh! Oh! Oh! ria-t-il de tout son coeur au point de s'étouffer lui même; ce qui déclencha chez les autres voyageurs de grands fous rires qui dégela l'ambiance mo- rbide qui régnait depuis le départ. En me tournant vers le croquemort, ma curiosité me poussa à lui demander quel était le but son voyage à Paris? Les autres, surpris par mon impolitesse ou peut-être mon audace, me regardaient alors avec de grands yeux ahuris, tandis que je me cramp- onnais à mon panier garni( qui me donnait tant d'assurance) en attendant le récit de son histoire. Ce dernier étrangement se tourna aussitôt vers l'auditoire pour ne pas se tordre le cou et, prenant un air grave, commença a relater son histoire peu banale, il faut dire le die : Vous savez, je ne vais pas vous le cacher, mais je voyage uniquement à titre professionnel et non pour le plaisir de voyager comme on pourrait le supposer.  

Et vous jeune homme! me lança-t-il en se tournant vers moi, je ne suis malheureusement pas ori- ginaire de votre beau pays de Savoie, mais je suis parisien de souche, bref, un parigot tel qu'on aime les appeler dans votre pays de cocagne. En nous précisant toutes ces choses, il sembla rass- urer l'avocat et la jeune femme( qui devaient être selon moi eux aussi parisiens) par l'expression sur leur visage qui exprimait une forte sympathie pour cet homme au ton solennel."En fait, le but de mon voyage en Savoie était de ramener le corps d'un homme dans son pays natal, parce que les autorités royales ainsi que les ordres religieux avaient refusé son inhumation en Terre de France pour des raisons de satanismes! Aussitôt les yeux de l'auditoire lancèrent comme des éclairs d'in- terrogations et de mystères; leur foi chrétienne étant mise à mal un instant par ce début d'histoire où l'étrangeté mettait tout le monde dans l'embarras, vu qu'on bannissait un homme après sa mo- rt, comme si cela ne suffisait déjà pas ou bien concevable par dieu lui même! s'interrogeaient-ils en attendant la suite du récit. Et puis il faut dire que mon client(qui était le frère du défunt) eut beaucoup de mal à récupérer sa dépouille, vu que cette dernière avait subi d'horribles séances de tortures pour lui faire avouer ses crimes de satanimes ainsi que celle de lèse majesté. Bref, on considérait cet homme comme un espion faisant partie d'une secte qu'on supposait être celle des républicains : une secte que le Roi lui même combattait avec force virulente. Scandaleux! lâcha soudainement l'avocat sans qu'on put savoir s'il trouvait scandaleux, les séances de tortures app- liquées à ce pauvre homme ou bien que la secte des républicains eut des désirs de prendre le pou- voir au Roi. Puis ricanant, il dit: Heureusement que notre Roi est là pour veiller sur notre beau Royaume, ah! ah! ah! Aussitôt je compris dans quel camp il était. Bref, du côté des puissants, ce qui ne me surprit qu'à moitié à vrai dire.

Quand nous recuperâmes le corps au petit matin chez le bourreau, place de la buanderie à Paris, nous nous aperçûmes que le pauvre homme avait eu les yeux arrachés ainsi que les orteils. Mais ce qui nous horrifia le plus, ce fut sa langue qui d'une longueur inhabituelle pendait jusque sa poitrine! Ah quelle horreur! jeta la jeune femme en se mettant les mains sur les yeux comme po- ur cacher son expression. Il faut dire que nous dûmes la rouler pour pouvoir la remettre dans la bouche du défunt, ce qui ne fut pas une mince affaire à effectuer par les collègues. L'avocat, qui avait entendu ce petit détail, passa sa langue sur ses lèvres comme avec délectation.

Il semble, continua le croquemort, que le jeune homme avait su tenir sa langue pour ne pas avo- uer ses complices, mais ceci à quel prix! dit-il en faisant une horrible moue. L'avocat, qui vou- lait ajouter son mot, dit : Cela prouve qu'il était coupable! et comme on dit dans la profession : Une langue bien pendue, c'est le signe qu'on en sait trop! Moi personnellement, je ne peux pas me prononcer sur sa culpabilité, puisque je n'en ai aucune preuve et que mon métier m'interdit d'intervenir dans ce genre d'affaire où les vivants agissent comme ils l'entendent. Mon travail étant seulement de cacher la mort aux yeux des vivants, telle que la socièté l'exige et me paie en contre partie. Noble profession! lança l'avocat qui sentait avoir devant lui un professionnel com- me lui, qui l'un tranchait dans la chair vivante des hommes et l'autre ensevelissait les corps coup- ables ou innocents, ceci n' étant pas son problème ou sa déontologie. La jeune femme, entendant tout ceci, se sentit soudainement gênée d'assister à ce genre de discution macabre et se mit à reg- arder par la fenêtre de la diligence pour penser à autre chose. Puis le croquemort reprenant son récit dit : En fait, ce qui nous impressionna le plus fut de voir que le corps du jeune homme était recouvert entièrement de tatouages et même jusqu'aux fesses! La jeune femme, entendant cela, se retourna aussitôt sur l'auditoire et voulait semble-t-il rattraper le récit.

Cela montre tout simplement qu'il était coupable et qu'il faisait partie d'une secte maléfique! dit l'avocat sûr de ses intuitions. Et en nettoyant le corps pour le mettre en bière, nous vîmes que son dos était tatoué d'un texte comme s'il sagissait d'un rite sacré, et mes collègues en le tradui- sant comprirent qu'il sagissait d'un éloge fait à la démoncratie. Heu, vous voulez dire à la démo- cratie, je suppose? interrompit l'avocat qui pensait à une faute de français. Mais non, mon cher monsieur, je vous dis bien une éloge à la démoncratie ou si vous voulez une apologie faite au pouvoir des démons! Mon dieu! lança l'avocat qui n'en croyait ses oreilles ainsi que la jeune fe- mme dont les yeux furent troublés un instant. Et sur les fesses du défunt étaient tatouées deux lettres, un R sur la fesse gauche et un F sur la droite! ce qui nous parut bien mystérieux pour moi et mes collèges qui n'étions pas nés de la dernière rosée. La jeune femme semblait touchée par le sort horrible de ce jeune homme( qu'elle aurait pu rencontrer dans un café a Paris et lier une ave- nture amoureuse pleine de msytère si elle avait connu le secret de ses tatouages) et se tenait tris- tement la tête comme ballotté par la tangage de la diligence. Je ne vous parlerai pas aussi de ces deux têtes de mort tatouées sur la paume de ses mains pour ne pas noircir trop le tableau, messi- eurs et madame, dit-il en tapotant sur son chapeau haute forme qu'il tenait sur ses genoux. Vous avez entièrement raison, mon ami, il est inutile de trop charger la mule qui en a déjà beaucoup sur le dos, dit l'avocat en me regardant bizarrement dans les yeux. Vous savez, mes amis, moi qui suis un royaliste convaincu et qui a étudié le droit au collège de la Sorbonne, une très célèbre in- stitution léguée par nos pères de l'Eglise, j'ai appris dans ses livres anciens que la démoncratie était à l'origine de la démocratie. Et c'est au 7 iéme siècle avant Jesus-Christ qu'on entendit par- ler pour la première fois d'une secte qu'on appelait la secte des rats furieux.  

Des rats furieux, en êtes vous sûr? demanda le croquemort en mordant dans son chapeau. Oui, oui, entièrement sûr, et je pense que votre jeune défunt en faisait sûrement partie par ce R et ce F tatoués sur ses fesses. Bien, si vous le dites! s'exclama-t-il impressionné par le savoir de l'avocat Et d'après ces livres anciens, c'est ce qui a donné naissance plus tard à la secte des républicains et dont l'avenir dépendait entièrement de l'établissement de la démoncratie à la surface du globe. Entendant cela, pour la première fois de ma vie, je fus impressionné moi même par la version très originale de l'avocat qui nous parlait de l'origine de la démocratie et dont le sort devait être funeste pour tous les hommes.Voyez-vous, mes amis, c'est au cours de l'Histoire que de fins po- litiques, en vu de répandre leur infâme croyance, changèrent le mot de démoncratie en celui de démocrassie avec deux S; mais qui ne fit pas l'unanimité en leur sein en faisant reference avec la crasse populaire et qu'ils changèrent définitivement en démocratie avec cette fois-ci un T pour faire plus propre et plus admissible pat le peuple. Le croquemort, ébahi par cette demonstration faite par l'avocat, laissa tomber son chapeau a ses pieds et le remit sur sa tête comme pour dire : Chapeau bas, messieurs! Chapeau bas, messieurs!

Pendant ce temps là, dans l'autre compartiment de la diligence où les gens avaient entendu la dis- cution, ces derniers entrèrent dans une grande meditation, comme s'ils avaient entendu Dieu leur parler à travers une cloison. Et un grand silence régnait, parce que personne ne voulait montrer ses positions à l'égard du diable où le Roi était par sa fonction ancestrale l'ennemi héréditaire. Jouer avec cela leur semblait comme jouer avec le feu et chacun avait repris ses occupations qu' elles soient manuelles ou intellectuelles, tel que broder un napperon ou bien lire un livre sur la découverte de l'Amérique. 

Après avoir enlevé son chapeau et posé sur ses genoux, le croquemort pris d'une folle envie de continuer son histoire, dit à l'avocat : Vous savez, monsieur, le rapatriement du corps ne fut pas une mince affaire pour moi et mes collègues de la très célèbre maison funéraire parisienne, les frères Coissard. Ah oui et pourquoi? lui demanda-t-il en ne saisissant pas le problème. Parce que pendant notre parcourt jusqu'en Savoie, nous eûmes des pluies diluviennes ainsi que des giboul- ées dignes d'un mois de mars, alors que nous étions au debut du mois de juin, ce qui nous avait bien surpris! Mais moi je pense, avec ce genre d'individu qu'il fallait bien si attendre, non? lui de- manda brutalement l'avocat en voulant lui faire comprendre que son client n'était pas tout a fait ordinaire, mais un ami du diable. Ah!Ah!Ah! je vois ce vous voulez dire! gloussa le croquemort. Mais voyez-vous dans notre profession, nous ne sommes pas du tout superstitieux et je pense qu' il s'agissait là plutôt d'une mauvaise météo qui, je ne vous le cacherai pas, avait bien endommagé notre corbillard. Votre corbillard? Oui, notre corbillard, parce qu'en partant de Paris, nous avio- ns négligé d'emporter avec nous du matériel de dépannage, telle qu'une roue de secours ainsi que des pelles pour nous désembourber d'une route en mauvaise état. Malheureusement, tout ceci nous arriva sans qu'on sût bien pourquoi, mes amis! dit-il en baissant les yeux. L'avocat, qui sen- tait sa supériorité sur les choses concernant la superstition, souria d'un air démoniaque et lui dit : Pourtant, c'était à prévoir avec cet être maléfique, mon ami! Oui, en fait, vous avez peut-être rai- son, cher monsieur; car au cours du voyage nous perdimes un essieu de roue ainsi que le cercueil du défunt! Oh c'est pas vrai! lancèrent soudainement tous les occupants de la diligence, surpris par de tels faits inimaginables et liès à la malédiction. Quant à moi, je gardai mon calme afin d' écouter la suite de son étrange histoire et où le diable avait, semble-t-il, choisi d'intervenir pour des raisons que j'esperai bien élucider.

Le croquemort reprenant son histoire dit : Vous savez ce qui nous parut étrange à moi et à mes collègues, c'est que la plus grande partie du voyage s'était déroulée sans dommages. Mais c'est à partir de la ville de Lyon que tout sembla commencer à mal s'emboiter. Vous voulez dire quoi par mal s'emboiter? lui demanda subitement l'avocat. Oui, je voulais dire que des faits étranges ont commencé à se manifester à l'auberge de "l'hotel-dieu" où nous logeâmes moi et mes collèg- ues. Et c'est pendant la nuit que nous fûmes reveillès en sursaut par l'aubergiste et dont les établ- es avaient pris feu où, il faut le dire, nous avions garé notre corbillard. Et c'est une chance que nous pûmes, grâce a tous les clients de l'auberge, éteindre l'incendie et sauver notre chargement à temps. En fait, le cercueil avait été partiellement brûlé au niveau du couvercle, mais qu'un bon coup de peinture avait suffi à restaurer les apparences! dit le croquemort en laissant échapper un air de contentement et de pragmatisme. Et vous pensez que c'était un simple accident? lui dema- nda l'avocat en se tordant les doigts. Oh oui, je pense, car cette nuit des pluies diluviennes, acco- mpagnées par de la foudre, s'étaient abattues sur la région et avaient mis sans aucun doute le feu à la grange. Bien, bien, si vous le dites! dit l'avocat en lui lançant une étrange grimace. La jeune femme, qui était assise à ses cotés, se demandait ce qu'elle faisait là dans cette diligence qui ress- emblait de plus en plus à un tombeau. Mon dieu, quel étrange voyage! pensa-t-elle en plongeant soudainement sa main dans son sac à main où elle se saisit d'un petit crucifix en toute discretion. Fermant les yeux quelques instants, elle pria le bon dieu qu'elle ne fut point dans un mauvais rê- ve, mais bien dans la réalité où tout voyage avait un debut et une fin, bref, un départ et une arri- vée.   

Assis bien confortablement, avec mon panier garni sur mes genoux, j'écoutais avec de grands ye- ux cette histoire fantastique où le mal et le bien se battaient avec ses propres armes : le diable av- ec ses complices de la secte des républicains et le bien avec son aristocratie d'âme que représen- tait le roi et l'Eglise. Moi même, il faut le dire, j'étais contre cette nouvelle aristocratie qui abus- ait de ses privilèges d'une manière scandaleuse. Mais je ne pouvais nier, que durant mon enfance, j'avais toujours aimé lire les récits épiques de leurs ancêtres chevaliers où ils défendaient la veu- ve et l'orphelin. Il était certains que les temps avaient bien changé et que le diable avait semble-t- il investi du terrain chez la noblesse, bref, là où on espérait moins le voir. Et cela me contrariait véritablement de penser que mes chevaliers d'autrefois avaient été floués par une nouvelle génér- ation d'imposteurs et dont la morale était devenue une nébuleuse sans réalité. Et en cela, je le re- ssentais comme un affront fait à mon enfance et à ma jeunesse où j'espérais de tout mon coeur faire revivre la magie qui m'avait donné tant de bonheur. Quand à la secte des rats furieux ou des républicains dont la doctrine était la raison, bref, le mal incarné et calculé par les hommes, cel- le-ci me faisait plutôt vomir. Car imaginez, mon cher lecteur, ce que serait un monde sans magie et sans histoires fantastiques, sinon un enfer bien réel pour nous tous! Bien évidemment, j'étais contre. Et si je devais choisir le diable comme héros pour les temps futurs, je désirais qu'il soit l' original et non la copie : sachant que le diable fabriqué par les hommes serait pire que celui inv- enté par la nature et la superstition et où le mal et le bien sont les deux côtés d'une même mé- daille, bref, celle de la vérité que Dieu portait autour du cou. Pile ou face? semblait alors me de- mander le diable avec l'histoire fantastique du croquemort. Mais pensez-vous vraiment, mon cher monsieur, que des espions auraient pu vous suivre depuis Paris? lui demanda soudainment l'av- ocat.

Oh oui, il est tout à fait possible que l'on nous ait suivi depuis Paris! Mais de là qu'ils aient mis le feu à la remise, cela me parait fort peu probable, monsieur. Excusez-moi, mais je ne voulais pas vous induire cette idée, dit l'avocat, mais plutôt l'idée que les autorités royales et religieuses ne voulaient en aucun cas voir le corps du damné inhumé sur notre belle terre de France et pour des raisons toutes à fait légitimes, n'est-ce pas? Oui, je peux bien le comprendre. Mais notre trav- ail à nous les pompes funèbres était avant tout de ramener le corps du défunt dans son pays natal et dans son meilleur état et que de le perdre en route eut été comme un manque de professionna- lisme de notre part. Je suis entièrement d'accord avec vous! dit l'avocat en retrouvant une mine réjouie, et que le travail devait passer avant tout pour ne pas laisser la pourriture envahir notre beau royaume, n'est ce pas? Le croquemort, un peu surpris par cette dernière expression, fut un instant interdit et se demandait si l'avocat parlait de la pourriture organique dégagée par les cor- ps en voie de décomposition, ou bien, de cette pourriture idéologique que les rats furieux ou les républicains développaient pour faire tomber la monarchie. Comprenant soudainement la finesse d'esprit de l'avocat, il tourna les yeux à gauche puis à droite comme pour attendre des autres une sorte d'assentiment ou de réppobation. Mais étrangement dans la diligence personne ne dit rien et semblait tout a fait paisible et en paix avec leur monarchie où, Louis le quinzième, âgé seulem- ent de 15 ans venait de reprendre les rênes du pouvoir après la régence du duc d'Orléan. Bref, une monarchie quasi-adolescente et que tout le monde semblait vouloir célébrer la jeunesse promett- teuse. Et puis soyons clair avec les choses, dit l'avocat, notre royauté aime tellement les chevaux qui lui aurait été inhumain de mettre le feu à la grange! Ca c'est certain! dit le croquemort touché par cette attention toute particulière adressée à nos chers amis les animaux et part un homme de loi.

En fait, comme je vous le disais précédemment, reprit le croquemort, c'est en sortant de Lyon, pour aller rejoindre la route de Savoie, que le mauvais temps ne nous lâcha pas d'une semelle! Hi, hi, hi! ria l'avocat qui ne put retenir son hilarité. Un instant, le croquemort crut qu'on se mo- quait de lui et arrêta de conter son histoire. Oh excusez-moi, excusez-moi, mes amis, mais cette histoire me parait si extravagante que j'ai bien peur que le diable eut souhaité la prolonger pour son propre plaisir, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous dire par là? lui demanda le croquemort et dont les mains étaient devenues moites. Heu..je voulais dire qu'une dégradation si soudaine de la météo ne pouvait pas, selon moi, être liée au hasard. A quoi vous voulez faire allusion, monsie- ur? lui demanda-t-il à nouveau en ne croyant pas à la superstition, mais seulement au travail bien fait et rénuméré selon les tarifs officiels des pompes funèbres générales. Un grand silence s'insta- lla aussitot dans la diligence, au point qu'on entendit à l'extérieur le souffle et le galop des chev- aux sur une route qui semblait en bien mauvais état. Moi même, j'étais un peu circonspect sur l' idée que le diable pût volontairement dégrader la météo pour ralentir le convoi jusqu' en Savoie, qui est ma patrie. Mais il est vrai que des pluies diluviennes et des giboulées de mars en plein m- ois de juin avaient de quoi m' étonner et me mettre la puce à l'oreille, bref, que tout ceci ne fut pas bien naturel pour la saison. Et je me mis soudainement à regarder le croquemort avec des qu- estions pleins les yeux, mais auxquelles celui-ci ne semblait pas vouloir répondre avec honnête- té. Même la jeune femme, qui était assise en face de lui, eut quelque doute quant à la véracité de son histoire et un petit sourire narquois se dessinait sur sa bouche délicatement maquillée.

Le croquemort, gêné par tous ces doutes qui régnaient à l'intérieur de la diligence, semblait se cr- amponner à son chapeau haute forme pour ne pas s'évanouir. Mais voulant venir à son secours (car il commençait à me faire pitié), je dis à l'auditoire que le temps dans ma région natale, la Sa- voie, changeait souvent brutalement au point qu'on crût pendant longtemps la région investie par le diable. C'est vrai qu'avec toutes ces forêts profondes et ces lacs étranges, on sentait comme la présence du diable sous chaque buisson! dit l'avocat en inspirant profondèment. Et puis il ne faut pas se le cacher, mais notre Royaume de France a toujours considéré le Duché de Savoie comme la demeure du diable et à laquelle il a fait la guerre à maintes reprises, et on dit a Versailles que cette dernière herbergrerait Merlin l'enchanteur ou autres magiciens occultes qui lui assuraient la victoire à coup sûr. Mais que tout ceci soit dit entre nous, mes amis, rectifia l'avocat qui savait que les relations diplomatiques entre le royaume de France et le duché de Savoir étaient revenues au beau fixe. Mais cela n'empêcha aucunement de faire tousser certaines personnes dans la dilig- ence et dont la liberté de parole irritait quelque peu les opinions bien ancrées. Et puis sans parler de la communauté des Vaudois dont l'ombre plane encore sur toute la Savoie! lâcha l'avocat co- mme pour enfoncer le clou. Oui, cela est vrai, dis-je pour m'introduire dans la disctution. Mais je crois bien, selon les dires des uns et des autres, qu'elle a été complètement démantelée voir an- éantie par les autorités soutenues par le pouvoir de Rome et pour des raisons d'hérésies. Oui, cela est vrai, dit l'avocat, et que ces tous protestants et amis du diable n'avaient reçu que la punit- ion qu'ils méritaient! En disant cela, un froid soudain envahit la diligence sachant qu' il pouvait y avoir parmi eux des protestants et qui sûrement n'avoueraient pas leur confession de peur d'être démasqué. Et pour prouver mes dires sur ce pacte signé avec le diable par la secte des republica- ins et des protestants, dit soudainement l'avocat, j'ai ici un document hautement confientiel qui l' atteste, messieurs et mesdames. Le voici, dit-il en le sortant de sa serviette et en nous le mon- trant.

En le regardant avec des yeux ébahis, tout le monde dans la diligence semblait horrifié de penser que l'on puisse vendre son âme pour forcer le destin. Oh mon dieu, mais comment est ce possi- ble de signer une telle horreur avec le diable! lancèrent les plus fanatiques d'entres eux. Mais c'est un crime infâme qu'ils ont commis là, ces monstres! ajoutèrent les autres en baisant leur petite croix de Jesus-Christ autour de leur cou. A l'intérieur de la diligence régnait alors une sor- te d'indignation mêlée à de la grande ferveur catholique.

Faites-voir! dit le croquemort impressionné par le document. Aussitôt l'avocat le lui passa avec un petit air de triomphe. Tenez! lui dit-il, et vous verrez par vous même, monsieur, que tout ce que je vous ai dit est l'entièrement vérité. En se saisissant de ce document, qui semblait être un vieux parchemin, le croquemort n'en crut pas ses yeux quand il s'aperçut que l'écriture ressembl- ait à s'y méprendre à celle qu'il avait vue sur le dos de son dernier client, bref, sur ce jeune hom- me qui avait été banni de la Terre de France pour des raisons de satanisme. Mais où l'avez vous tr ouvé? lui demanda-t-il soudainement comme emporté par l'émotion. L'avocat, qui sentait sa su- périorité sur les phénomènes concernant la sorcellerie et sur ces sectes sataniques liées à Luci- fer, dit : Mes amis, comme je vous le disais précédemment, je suis professeur de droit au collège de la Sorbonne et qui, ne l'oublions pas, est une admirable institution que nous avait léguée nos pères de l'Eglise catholique. Et de ce fait, j'ai accès à toute heure et sans aucune limitation de temps à sa formidable bibliothèque qui renferme plus de 50000 ouvrages, traitant aussi bien de religion, de philosophie que de sorcelleries et ceci depuis l'aube du christianisme. Et ce travail admirable, ainsi il peut être appelé, ne fut possible que grâce à la ténacité de nos pères de l'Eglise qui de tout temps avaient combattu avec force virulence les manifestation du diable. C'est vrai! lançèrent les plus croyants d'entre eux en matière de religion. Mais que dit exactement ce texte en prologue, cher professeur? demanda le croquemort. Ah, je vois que tout cela vous semble bien mystérieux, dit-il en fouillant précipitemment au fond de sa serviette pour y sortir un texte griff- onné sur une feuille de papier. Voilà, voilà, mes amis, j'ai ce tout qu'il faut pour éclairer vos lan- ternes! Si monsieur est d'accord, j'aimerais qu'il le fasse passer aux autres afin qu'ils voient bien ce dont je veux parler. Faites voir! faites voir! demandait-on expressément de part et d'autre de la diligence. Comme vous le voyez mes amis, ce document est divisé en deux parties. La partie ha- ute est un prologue écrit par le diable lui même et dont le signataire fait allégeance, en lui cè- dant en toute conscience son âme contre richesses et pouvoirs.

Au centre, comme vous le voyez, figurent toutes les concernants qui peuvent être aussi bien des personnes physiques que des partis politiques, organisations ou des sectes sataniques. Et il est évident qu'ils ont dû tous signer cet infâme document avec leur propre sang; ce qui est la conditi- on imposée par le diable pour obtenir tout ce qu'ils veulent sur la terre. Faites-voir! Faites-voir! entendait-on de part et d'autre de la diligence. Après avoir attendu que tout le monde retrouva son calme, le professeur replongea sa main dans sa serviette et sortit, cette fois-ci, un petit miroir qu'il se mit à gesticuler entres ses mains. Mes amis, dit-il, voici l'instrument de la vérité qui va nous permettre de prendre connaissance du contenu de cet odieux document. Car voyez vous, celui-ci, afin de n'être point découvert et compris par nos saints hommes de l'inquisition, avait été écrit à travers le reflet d'un miroir. Oh, à travers le reflet d'un miroir! répétèrent en sourdine les occupants de la diligence. C'est une astuce, bien sûr, lancèrent d'autres qui auraient souhaité commencer une discution sur l'art de la tromperie. Un débat, oui, mais qui leur parut un peu trop intellectuel pour la plus part d'entre eux et qui préféraient mieux poursuivre l'histoire extraordi- naire du professeur. Tenez, jeune homme! me dit-il soudainement en me voyant le document en mains et me tendant le petit miroir. Merci professeur, lui dis-je avec un profond respect. Muni de mon petit miroir, pour prendre enfin connaissance de ce pacte avec le diable, je le placai de biais pour pouvoir le lire comme il faut. Instantanément, je vis les lettres et les phrases se remettrent dans le bon sens, mais sans pour autant comprendre la langue mystérieuse qu'elle renfermait. Voici le texte à l'endroit.

Désolé, professeur, mais je n'y comprends rien! lui dis-je en le regardant d'un air un peu déçu.

Mais c'est tout à fait logique, me dit-il ainsi qu'aux autres occupants de la diligence qui le regar- daient bouches bées. Car le diable emploie une langue qui lui est propre et qui n'est connue seu- lement de ses disciples ou adeptes de la secte satanique. Mais bien sûr! s'écrièrent aussitôt les pl- us ennemis du diable. Et d'après une légende, cette langue dite universelle pour certains, avait été conçue par Satan dans l'antre de l'enfer où il aurait fusionné toutes les langues de la terre pour obtenir ce résultat qui nous effraye tant par son incompréhension. Pourtant, depuis le 7 ème sièc- le avant Jesus-Christ, nos plus grands savants et fervents catholiques avaient essayé de la tradui- re, mais en vain. Et je ne vous cacherai pas, quand je fus admis comme professeur dans cette ad- mirable institution qu'est la Sorbonne, je repris aussitôt les recherches de mes prédécesseurs et qui, sans vouloir me dorer la pastille, m'ont permis d'obtenir des résultats très encourageants qu- and à la traduction des oeuvres du diable et que mes paires n'ont pu que me féliciter. Youhaaa! entendait-on à l'intérieur de la diligence. Alors si j'ai bien compris, professeur, vous connaissez la langue du diable? lui demandait-on de concert. Mais oui! dit-il d'un air professoral. Oh mon dieu, mais c'est un vrai miracle que nous vous ayons dans cette diligence, lancèrent les plus fana- tiques d'entre eux. Vous êtes comme notre sauveur! osèrent même lancer certains qui avaient peur du diable et de ses manifestations possibles en chacun nous. Rassurès, ils se turent pour lai- sser le professeur continuer son cours sur ces hommes et sur ces femmes qui avaient vendu leur âme au diable pour échapper à leur destin de minables. En se saisissant de la feuille de papier, qu'il avait sortie toute à l'heure de sa serviette, il commença à la lire : Voici, messieurs et mesda- mes, les propos du diable quant à son pacte avec ces êtres infâmes qui ont renié Dieu et le Bien pour toujours.

Moi, Satan, ROI des ROIS, du ciel, de la Terre et des ténèbres, offrira toutes les richesses de la Terre ainsi que la jeunesse éternelle à celui qui me cédera son âme en toute conscience. Et pour cela, il lui faudra signer ce document avec son propre sang. Une fois signé, ce pacte est inaliéna- ble et ne pourra être rompu ni par lui même ni par ses enfants qui deviendront aussi mes servit- eurs jusqu'à la fin des temps. Avant de signer, lisez ce serment qui vous ouvrira toutes les portes de la richesse et de la gloire. O Satan, fils de Lucifer et de bélsémuth, nous t'adorons pour tes prouesses et tes générosités versées sur nous les hommes et les femmes, qui de tout temps ont été maudits par les Hommes injustes, mais qui désormais, grâce à tes pouvoirs colossaux, vont pouvoir régner sur la terre et porter le salut de l'humanité vers Toi, O Suprême ROI des ténèbres! Gloire à Satan! Gloire à Satan et jusqu'à la fin des temps!

Pendant cette lecture, où le diable avait écrit le texte avec ses propres mots, tout le monde s'était mis a trembler devant de telles propositions que chacun aurait pu signer s'il avait été un jour dans la dèche. Mais après la fin de cette lecture, où le professeur avait éssuyé quelques gouttes de su- eurs sur son front avec son mouchoir, tout le monde se sentit soudainement délivré de toutes ces tentations que le diable leur avait mis comme sur un plateau en or. Et chacun admirait en lui, bi- zarrement, la pureté de son coeur et son honnêteté qui, jusque là, les avaient empêché de tomber dans le piège du diable et tout en déplorant, malheureusement, une bourse bien dégarnie au fond de leur poche.

Pendant ce long silence, où tout le monde méditait dans son coin, moi qui avait toujours été cu- rieux de toutes ces choses concernant le diable, je ne pus garder mon silence et demandai au pro- fesseur si ce document avait été rédigé en un seul exemplaire ou peut-être en plusieurs milliers? Très bonne question, jeune homme! me dit-il en me reprenant le miroir des mains et en le reme- ttant dans sa serviette.

Puis reprenant la parole, il dit : D'après mes illustres prédécesseurs du collège de la Sorbonne et du tribunal de l'inquisition de 1435, ce document avait été tiré en 66 exemplaires exactement. Mais dont seulement 5 avaient été retrouvés. Et je vous prie de m'excusez, mes chers amis, mais j'ai oublié de vous signaler que ce document était indestructible! Comment indestructible? lui demandait-on avec dans la voix un air de stupéfaction. Oui, j'ai bien dit Indestructible. Et si vous voulez le vérifier par vous même, dit-il, vous n'avez qu'a tirer dessus par tous les côtés et vous verrez qu'il est impossible à déchirer ou à mettre en morceaux. Les gens, ébahis par de tels pro- pos, n'y croyaient aucunement et se mirent à prendre chacun un bout du parchemin et à tirer des- sus dans sa direction, au point que 6 personnes furent au travail. Mais après d'inutiles efforts et de cris de souffrances, le parchemin écrit par le diable garda sa forme initiale et semblait avoir triomphé. Mais je vous l'avais dit, mes amis, leur lança-t-il à la figure, c'est une oeuvre du diable et vous ne pouvez rien y faire, sinon le cacher dans un coffre afin qu'il soit inoffensif. Moi qui avais tiré de toutes mes forces sur le document, j'étais un peu déçu quant aux explications à l' emporte-pièce du professeur et songeait plutôt à l'actualité du document. Mais professeur, ce pa- cte avec le diable est-il toujours actif ? lui demandai-je en toute honnêteté. Soudainement j'aper- çus dans ses yeux une frayeur qui semblait venir d'un monde lointain et mystérieux, comme une terre à laquelle il ne voulait absolument pas aborder le rivage défendu et pour des raisons que lui seul connaissaient. Me cramponnant à mon panier garni, j'attendais bien évidemment sa réponse ainsi que les autres occupants de la diligence.Oui, il l'est! nous dit-il d'un air froid et distant, puis se referma dans un silence de mort. Pendant un instant personne ne voulut y croire et se deman- dait s'il n'y avait pas comme un gros malentendu sur la question que venait de lui poser un peu trop naïvement le jeune homme.

Mais que voulez vous dire par là ? lui demanda soudainement la jeune femme qui se mit étrange- ment à lui serrer le bras pour ne pas y croire. Celui-ci, attendri par son geste, lui lança un sourire un peu crispé et lui dit : Je suis désolé mademoiselle, mais c'est la vérité! Ce pacte avec le diable est toujours valide et malgré les siècles qui nous séparent des signataires. Oh mon dieu! lança-t- elle en jetant les bras en l'air, ce qui mit aussitôt toute la diligence dans un état infernal : où cert- ains se maudissaient d'avoir pris ce carrosse de la mort, alors que d'autres, sortant leurs têtes du véhicule, criaient au cocher de vouloir descendre immédiatement. On sentait l'air devenir irress- pirable dans l'habitacle..et moi qui avait posé cette question toute simple au professeur, je ne co- mprenais pas très bien pouquoi ce feu dans les cervelles, comme on dit. Et à le regarder s'enfonç- er dans son siège, muet comme une carpe, il semblait me reprocher d'avoir mis tout en  dessus- dessous l'intèrieur de la diligence, bref, à cause de ma curiosité un peu diabolique, il faut le dire. Mais la jeunesse n'est-elle pas par définition le temps de l'expèrimentation, alors pourquoi s'en priver quand on en a encore les facultés? Professeur, lui demandai-je avec une étrange audace, donc si j'ai bien compris à ce que vous disiez : N'importe qui d'entre nous pourraient aujourd'hui signer ce document et devenir riche du jour au lendemain? Mais oui, je ne vous dis pas le contr- aire! lâcha t-il comme malgé lui. Mais quelle impertinence, ce jeune homme! j'entendais lancer autour de moi. Donc si je signais moi même ce document, tous mes rêves pourraient se réaliser à l'instant, n'est-ce pas? Mais oui, bien sûr, mais en étant damné en même temps, ce qui ne serait pas un cadeau à vous faire, jeune homme! me dit-il avec un petit sourire ironique. C'est logique quoi! admettèrent ceux qui avaient encore la tête sur les épaules. Et puis de toute façon, on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre! affirmèrent ceux qui avaient encore du bon sens et gardé les pieds sur terre. Mais professeur, pouvez-vous vraiment nous prouver que ce document est réellement actif et non un vulgaire parchemin usé par le temps?   

Mais taisez-vous, jeune homme, vous allez nous attirer le malheur! me lançait-on à travers la cl- oison de la diligence où les autres passagers étaient devenus nerveux. Mais sans problème, jeune homme, donnez-moi un peu de votre sang et je vais vous le prouver immédiatement! me dit-il en sortant une seringue de sa serviette et en me menaçant. Mais professeur, je n'ai jamais dit ça! lui envoyai-je en m'insurgeant contre ses methodes un peu expéditives. Bien, bien, j'aime mieux ça! me dit-il en sortant bizarrement, cette fois-ci, une petite éprouvette remplie d'un liquide rouge et qu'il montra aussitôt à tout l'auditoire. Bon, puisque personne ne veut me croire, messieurs et mesdames, je vais faire devant vous une expérience que je fais seulement devant mes étudiants de la Sorbonne et pour cause. Voyez, dans cette éprouvette que je tiens devant vous, il y a le sang d'un condamné à mort et qui va nous servir à prouver l'existence du diable dans ce parchemin à l'aspect banal, mais qui ne l'est pas en vérité.Youhhaa, le sang d'un condamné à mort! entendait- on de part et d'autre de la diligence. Puis ouvrant le petit bouchon qui le fermait, il prit sa serin- gue et aspira un peu de sang du condamné. Ca suffira! dit-il en voyant la quantité qui semblait lui suffire pour mener à bien cette expérience peu banale. Puis me reprenant le document des mains, il versa une grosse goutte de sang sur le parchemin qui aussitôt sous nos yeux se tordit d'une ho- rrible façon, puis fut pris de convulsions à nous rendre tous malades, puis grinça comme vieux parquet pourri et finit par changer de couleur en devenant rouge incandescent comme la couleur du diable. Après les dernières convulsions du diable, le document se raidit en laissant échapper une odeur de souffre et d'oeuf pourri. Oh mon dieu, quelle horreur! lâchèrent les gens en se pinç- ant le nez. Aussitôt on ouvrit les fenêtres pour laisser partir cette puanteur dégagée par le diable. QCFD! dit le professeur, satisfait, semble-t-il, par son expérience et tout en rentrant son matériel de laboratoire dans sa serviette.

Mes chers amis, poursuivit-il, ceci nous prouve que le diable existe, non bel et bien, mais laid et mal aux pieds de nos habitations et qu'il est prêt à chaque instant à nous séduire pour nous subti- liser notre âme chrétienne et catholique. Bien évidemment, tous les gens dans la diligence furent d'accord avec lui et obtempèrent de la tête pour lui signifier leur assentiment. Mais pour en reve- nir à notre sujet initial, lança le professeur à ses nouveaux élèves totalement conquis, comme vous le voyez, ce pacte avec le diable a été signé par la secte des républicains appelée les rats fu- rieux ainsi que par la secte des protestants et on peut le voir très bien au centre du document, où ils ont apposé leurs signatures respectives, dit-il en nous les montrant tels des signes maléfiques. Mon dieu, mais faites voir! Je veux les voir! s'enrageait-on à l'intérieur de la diligence. Mais ne soyez pas pressé, mes chers amis, je vais vous le faire passer, dit-il en le donnant étrangement au plus ancien, bref, au croquemort qui sur l'instant ne comprit pas très bien ce privilège et le prit avec des mains tremblantes. Celui-ci le posa à plat sur son chapeau haute forme et le regardait avec des yeux remplis de frayeur, et les gens autour de lui se penchaient pour essayer de voir les signatures incriminées, mais sans réellement y parvenir. Avec stupeur, le croquemort dit en faisa- nt une grimace: Désolé, professeur, mais votre document je ne veux plus y toucher. Reprenez-le, je vous en prie ou, peut-être, vous jeune homme qui ne semblez point avoir peur du diable, me dit-il en soulevant son chapeau et me proposant de prendre le document. C'est gentil de votre part, lui dis-je en me saisissant du document avec des mains brûlantes et des yeux fascinés. Voici ce que le professeur souhaitait tous nous faire voir.

Me voyant le document en mains, le professeur me dit: Jeune homme, veuillez montrer à nos am- is, ce dont il est question..et moi sans problème, je montrais à tous avec mon doigt l'ensemble des signatures incriminées et dont je ne comprenais pas vraiment le sens. Je sais, je sais, dit-il en nous voyant loucher sur tout cela comme des aveugles. Mais regardez en haut à gauche et vous verrez la signature de Ratavor qui est l'ancêtre de Ratus furius, le fondateur des rats furieux et de la secte des républicains.C'est vrai! dirent les gens en constatant par eux même la signature qui semblait le prouver. Et juste en dessous, dit-il avec un air de triomphe( obtenu, il est vrai, par ses travaux d'historien au collège de la Sorbonne), nous avons les deux lettres R et F qui nous prou- vent leur allégeance au diable jusqu'à la fin des temps. Tout à fait d'accord avec vous, maître! en- tendait-on maintenant sortir de la bouche des occupants de la diligence. Je vous remercie beau- coup, mes amis, mais vraiment beaucoup. Mais sachez que je suis seulement professeur de droit canonique, théologien et historien à mes temps perdus! dit-il avec un air plein de modestie. Ma- is c'est tout comme, maître! insistèrent les gens voulant à tout prix le vénérer pour son savoir im- mense sur Dieu et sur le diable qui était son infernal concurrent. Mais si vous voulez, vous pou- vez m'appeler professeur Philéas. C'est votre nom? lui demanda la jeune femme qui était assise à côté de lui. Oui, c'est bien mon nom et que j'espère un jour entendre résonner dans tout le Roya- ume, comme un nom illustre qui aura su déchiffrer la langue du diable pour pouvoir le comba- ttre et le mettre à mort! dit-il avec dans la voix une éloquence jusque là jamais entendue parmi les mortels. Aussitôt de grands applaudissements surgirent dans la diligence, au point qu'on crut celle-ci transformée en une salle de spectacle montée sur roulettes! Et parmi tout ce vacarme ambulant, moi le petit Savoyard qui devait me rendre sur Paris, je trouvais le voyage très bien amorcé; ce qui me préfigurait pour mon avenir de très bonnes surprises.

Mes chers amis, dit-il soudainement, mais nous en avons pas encore terminé avec ce document du diable. Et si vous regardez bien à droite, et au même niveau que la signature des rats furieux, vous verrez celle de la secte des protestants. Quelque peu étonné par cette affirmation, je ne voy- ais pas de quelle signature il voulait parler et je le regardais avec de grands yeux interrogatifs, ai- nsi que les gens qui autour de moi ne trouvaient pas la chose si évidente. Voyant notre désarrois, il dit : je sais et je peux comprendre que la chose ne vous paraisse pas si évidente que cela. Mais au juste, y' a t-il quelqu'un d'entre vous qui a lu Martin Luther? nous demanda-t-il subitement comme pour jauger notre savoir ou peut-être nous démasquer. Mais étrangement personne ne dit rien et garda son silence, comme si on leur avait demandé d'avouer leurs pêchès en public; ce qui était pour chacun d'eux sans aucun doute se mettre en danger. Bien, bien, dit-il avec dans la voix une sorte de contentement de savoir qu'il y avait devant lui d'apparents fervents catholiques. Vo- yez-vous, continua-t-il, je suis bien content de savoir que personne d'entre vous ne connaîsse cet allemand de malheur qui est l'apôtre du diable et du protestantisme. Ce Martin Luther, c'est l'a- pôtre du diable? demandèrent les gens. Oh oui et oh combien! leur dit-il en levant les bras en l'air au point d'impressionner toute la compagnie. Eh bien, la signature de la secte des protestants, co- mme vous le voyez sur le document, c'est l'ancre marine qui est dessinée à droite, dit-il en m'obl- igeant à la montrer avec mon doigt et c'est ce que je fis sans problème. Une ancre marine? s' ex- claffèrent les gens dans la diligence, mais c'est pas du tout méchant! lançèrent-ils au professeur Phileas. Oh détrompez-vous, mes amis, car celle-ci est l'emblème du protestantisme et qui, d'ap- rès une légende, appartiendrait à un vaisseau fantôme gouverné par le diable lui même. Par le di- able, lui même? lui demandait-on le souffle coupé.

Oui, et d'après de vieux marins, ce vaisseau de la mort apparaîtrait de temps en temps sur les côt- es de Norvège pour faire son commerce d'âmes vivantes et ainsi remplir ses cales, moyennant, bien évidemment, toutes les richesses de la terre en contre partie. Puis d'après ces mêmes marins, il accosterait dans nos ports et relâcherait ses infâmes serviteurs afin qu'ils nous fassent le plus de mal possible en provoquant des catastrophes en tout genre : tremblements de terre, incendies criminels, tsunamis, attentats à la bombe, guerres civiles, mondiales, crises économiques et le but final étant de faire tomber toutes les monarchies de droit divin pour établir le chaos, bref, tout ce que la secte des républicains et des protestants essayent de faire conjointement depuis le 7 ème siècle avant J-C, finit par dire le professeur Phileas au bord de l'épuisement moral et respi- ratoire. C'est un complot, bien évidemment! lui dis-je sans aucune hésitation. Oh oui, jeune ho- mme, vous avez entièrement raison! C'est un complot de longue date et qu'on doit démanteler au plus vite pour ne pas laisser à nos enfants une vie infernale. A côté de lui, la jeune femme acqui- esça d'un sourire qui illumina aussitôt l'ambiance morbide de la diligence. Mais professeur, ne m'avez-vous pas dit la tout à l'heure que vous en aviez retrouvé seulement 5 exemplaires? lui de- mandai-je curieux de connaître la suite de l'histoire. Oui, cela est vrai et malgré une ténacité sans égale du tribunal de l'inquisition de 1435 pour retrouver les 61 exemplaires manquants, au point qu'ils avaient dû utiliser la torture sur ces adeptes du diable pour qu'ils dénoncent leurs compli- ces, mais tout ceci fut en vain et on ne sut pas bien pourquoi. Ce sont des teignes! lança quelqu' un dans la diligence. Ce sont des voyous! poursuivait-on. Ce sont des cafards qu'on devrait écra- ser avec les pieds! finit par clore ce chapitre d'énumérations envenimées. Bref, dit le professeur, d'après mes connaissances, ce sont des êtres qui se moquent complètement de la torture, puisque d'après le pacte, ils ne ressentent plus la douleur. Comment ils ne ressentent plus la douleur? Mais en êtes vous sûr professeur?

Mais oui, entièrement sûr! puisqu'en signant avec le diable, il leur accordait la jeunesse éternelle donc l'immortalité. Quoi, l'immortalité offerte parle diable, alors que Dieu nous offre seulement une courte vie? Mais comment est-ce possible ce tour de passe-passe ou bien n'est-il qu' un men- songe proféré parle diable? lui demandait-on avec des yeux furieux. Mais si vous ne voulez pas me croire, leur dit-il, demandez à monsieur, en s'adressant soudainement au croquemort qui sem- blait pencher du nez au point de s'endormir. Moi qui souhaitais connaître son avis, je lui donnai aussitôt un coup de coude pour le remettre en selle pour ainsi dire. Heu..oui, oui, qu'est ce qu'il y a? demanda-t-il en reprenant appui sur son chapeau haute forme. Le professeur, semble-t-il, veut connaître votre avis, lui dis-je en le mettant sur le fait accompli. Oui, que vouliez vous sav- oir exactement, professeur? lui demanda-t-il d'une façon un peu cérémoniale. Oui, en fait, je vou lais savoir comment s'est finie votre histoire avec ce jeune damné et dont vous aviez, semble-t- il, perdu la trace sur la route de Savoie. Oui, c'est bien exact, dit le croquemort, heureux qu'on s' intéressât à nouveau à son histoire et qu'il avait eu du mal a terminer devant les doutes des occu- pants de la diligence. Oui, comme je vous le disais précédemment, suite à des pluies diluviennes et à des giboulées de mars en plein mois de juin, nous vîmes sur notre route les torrents se gonfl- er d'une manière horrible, au point que notre corbillard et notre attelage furent embarqués par les flots. Et si nous eûmes la vie sauve, moi et mes collègues, ce fut grâce à Dieu, mais surtout grâ- ce aux arbres en flanc de montagne sur lesquels nous étions montés jusqu'a la cime. Sans eux, je pense qu'on aurait tous péris comme nos chevaux! dit-il d'une manière navrée. Puis relevant l'en- colure, le croquemort dit : De là haut, accrochés aux branches, nous assistâmes impuissants a la disloquation de notre instrument de travail dans ces flots terribles. Quelques heures plus tard, lorsque la pluie cessa ainsi que ces satanées giboulées et les cours d'eau revenus à la normale, nous décidâmes de redescendre des arbres pour essayer de retrouver notre corbillard ainsi que son chargement.

Drôle d'histoire! se demandaient à nouveau les occupants de la diligence et qui s'interrogeaient toujours sur la véracité de son récit. Puis reprenant son invraisemblable histoire, il dit : Au bout de 4 heures de marche en arrière, nous aperçûmes sur la rive, non point les restes de notre corbil- lard, mais le cercueil du défunt. Mais ne m'aviez vous pas dit tout à l'heure, monsieur, que vous l'aviez perdu? demanda le professeur inquiet une nouvelle fois sur les libertés que se donnaient le croquemort. Si, si, dit-il d'une manière emportée, mais ce que j'avais oublié de vous dire, cher professeur, c'est lorsque nous retrouvâmes le cercueil, celui-ci n'avait plus de couvercle et que le mort s'était volatilisé! Oh mon dieu! entendait-on surgir à l'intérieur de la diligence, alors que le professeur riait à gorge déployée, Ah! Ah!Ah! Mais je vous l'avais dit, mes amis, ces êtres infâm- es sont immortels. Tout à fait d'accord avec vous, dit le croquemort en se croisant les doigts sur son chapeau. Mais comment peut-on s'en débarrasser une bonne fois pour toute? lui demanda-t- il avec dans la voix une envie d'en finir. Heu, en fait, je n'en sais rien, lui répondit-il en lançant ses regards hors de la diligence comme pour y chercher la réponse, puis il dit d'un air féroce : Mais il faudra bien un jour s'en débarrasser, sinon nous risquons tous de perdre notre planète ai- nsi que notre humanité! Ébahi par tout ce que j'entendais autour de moi, je ne pouvais garder m- on silence un instant de plus et lui demandai si les 61 exemplaires manquants du diable "tournai- ent" en ce moment sur la planète? Excellente question, jeune homme, me dit-il, et c'est bien là le problème! finit-il par conclure en un silence de mort. Mais au juste, professeur Phileas, comment voit-on si une personne physique ou une organisation malhonnête a conclu un pacte avec diable? lui lançai-je un peu à l'emporte-pièce. A une fortune soudaine et inexpliquée! m' expédia-t-il en pleine figure. Mais c'est évident! lâchèrent aussitôt tous les occupants de la diligence en s'avou- ant être ni riche ni pauvre, mais d'une honnêteté irréprochable envers leur coeur, leur foi et la société de leur temps.

Tout à coup la diligence freina, puis bascula d'avant en arrière et enfin le Huuuu..du cocher finit par leur signaler la pose repas, bien évidemment, attendue par tous ainsi que l'envie de faire ses besoins naturels en pleine nature. Il est midi pile! annonça le professeur en sortant sa montre gousset d'une des petites poches de son veston. Ouf, il était temps! entendait-on pousser par la plus part des gens et dont la première matinée de voyage s'était apparentée à un long voyage au bout de l'enfer, au point que certains, troublés et écoeurés en descendant les marches du véhicu- le, se juraient de ne pas reprendre la même diligence, mais d'attendre la prochaine pour ne pas de voir subir à nouveau cette torture et quel en serait le coût à l'auberge. Bref, tout ceci semblait ru- miner au fond de leurs cervelles comme dans une grosse cocotte minute. L'auberge, où nous dés- cendîmes, s'appelait l'auberge des 3 boussoles; ce qui avait de quoi déboussoler la plus part des nouveaux arrivants; mais sachant que j'avais apporté avec moi mon panier garni, je ne me sentais pas le courage d'y entrer et d'affronter le regard méchant de l'aubergiste, ce que vous pourriez co- mprendre aisément, mon cher lecteur. Donc à peine étais-je sorti de la diligence que volontaire- ment je m'écartai du groupe pour aller m'asseoir dans un coin près de l'etable où l'attelage allait être remplacé par un nouvel. Je savais aussi que l'aubergiste ne m'en voudrait pas vu le nombre de clients qui étaient entrés à l'intérieur de son établissement, l'estomac vide et le gosier sec. Cet- te analyse me parut tout à fait judicieuse et allai de mon propre chef poser mon cul sur un petit talus de verdure et ouvris mon panier garni qui renfermait tant de choses si délicieuses à manger. Les seuls compagnons, qui voulurent bien se joindre à mon repas, étaient les oiseaux, les poules et les canards et que je voyais commencer à graviter autour de ;moi et plus précisement autour de mon panier garni. Pour les oiseaux, que j'avais toujours considérés comme des frères et des soe- urs, ça ne me gênait pas. Par contre, nourrir ces bêtes qui appartenaient au propriétaire de l'aub- erge, il était tout à fait exclu pour moi de les engraisser et à mes frais!

Et puis je savais en toute lucidité qu'il allait les mettre au diner pour les prochains arrivants, ce qui avait pas de quoi m'enthousiasmer. En ouvrant mon panier, une bonne odeur de perche parf- umée au romarin m'envahit aussitôt les narines et me rappelait ma famille que je venais tout ju- ste de quitter. Comme dans un rêve, je revoyais ma mère faire frire à la poêle ces perches que j' avais péchées moi même dans le lac, puis les enrouler dans de grandes feuilles de Rhubarde pour pouvoir les conserver pendant mon voyage. Chaque feuille en contenait deux et en les comptant à l'intérieur de mon panier j'en comptais 4, c'est à dire 8 perches exactement, ce qui avait de quoi me donner du courage pour poursuivre mon voyage vers je ne savais qu'elle aventure extraordi- naire. En dépliant ma première feuille, hum, je découvris mes perches dorées à point ayant très bien tenu le transport. Aussitôt je me rappelais ce que ma mère m'avait dit avant de partir, bref, de consommer en premier les aliments les plus périssables dont les perches faisaient partie ainsi que le pain et les abricots. Quant au reste, qui était composé de pommes de terre, d'un poulet ent- ier, d'un demi-gigot d'agneau, de 6 oeuf dures, d'un gros morceau de tomme de Savoie, de noix, d'amandes et de biscuits de minution, ça pouvait être conservé sans problème jusqu'à la fin de voyage. Me retrouvant desormais éloigné de ma famille protectrice, je compris aussitôt le bon sens Savoyard de ma tendre mère qui m'avait prodigué de si bons conseils pour ne pas gaspiller la nou rriture afin d'arriver à bon port sans dommages. En mettant dans ma bouche, un morceau d' une de ces perches que j'avais péchées dans mon lac adoré, ce fut comme un émerveillement au point que je faillis m'évanouir de gourmandise chargée de nostalgie retrouvée. J'étais bien, assis sur mon talus, loin de la foule et de cette promiscuité qui dans la diligence m'avait semblé pas bien naturelle, mais que j'avais dû tolérer en me mêlant un peu maladroitement à la conversation.

Et bizarrement, j'avais le sentiment d'y avoir bien joué mon rôle en leur faisant décrocher leur mâ choire d'acier ou leur bouche d'ombre, ce qui revenait au même. Satisfait par ma première pres- tation en public, je me sentais taillé pour faire parler mes contemporains et leur extirper la vérité qu'ils ne souhaitassent pas entendre. Déroulant un linge humide dans mon panier, où ma mère avait précautionneusement enroulé une couronne de pain, j'avais la sensation de revenir chez moi et de m'asseoir auprès des miens et où l'odeur du bon pain était inséparable de mon bonheur pa- ssé. Canif en main, j'avais la sensation en perçant cette croûte épaisse et brune d'un geste franc, de percer mon passé et de redécouvrir l'âme blanche de mon enfance dans cette mie immaculée. Couper du pain de cette façon me semblait alors comme un rituel très émouvant pour moi et de surcroît avec mon petit canif qui avait déjà vécu tant d'aventures à mes côtés ainsi qu'auprès de mes camarades de jeu, comme de couper des branches pour faire des arcs et des flèches, puis les tailler à la manière des indiens d'Amérique, puis autopsier des vers de terre pour voir ce qu'il y avait à l'intérieur ainsi que des oisillons morts tombés de leurs nids, faire ses premiers "lancer de couteaux" sur les troncs d'arbres, éplucher ses premières pommes et pèches avec soin pour ne pas en gaspiller la chair si rafraîchissante et juteuse, etc. Bref, tout ce qu'un petit citadin ne pouvait connaître en jouant dans sa rue si bruyante et populeuse. Cette première bouchée de pain, mélan- gée à la saveur de mon poisson préféré, fut pour moi comme un envol vers l'extase de tous mes sens : où mon enfance était indissociable de ces parties de pêches organisées avec mes petits ca- marades que par ces fritures improvisées au bord du lac. L'odeur du feu de bois et des pierres brû lées me rappelait des moments inoubliables de joies enfantines et de camraderie et où la mesqui- nerie n'existait pas encore dans nos coeurs. Bref, une époque bénie qui ne reviendra plus jamais! pensai-je non sans une certaine amertume.

Car la discorde arriva un jour( durant notre adolescence) où certains d'entre nous voulurent s' ér- iger en chef, alors qu'auparavant nous avions tous vécu dans une parfaite société égalitaire. Ceci marqua à tout jamais pour moi la fin de mon enfance et de ses joies insouciantes, par ce change- ment de rapports et de climat entre nous et où la méchanceté de l'adulte allait s'emparer de notre âme pour bien longtemps. Bref, un jour funeste pour moi où j'allais doucement m'écarter de tous mes amis d'enfance et malgré des regrets inexprimables de retrouver cet état de grâce qui était gr- avé d'une manière indélébile au fond de mon coeur. Et il était fort possible qu' aujourd'hui, je ne faisais que rechercher parmi mes semblables, cet état d'équilibre parfait entre nos ambitions per- sonnelles et notre bonheur à tous. Et je compris soudainement que la vie n' avait que cette seule et belle ambition de nous rendre tous heureux, en recréant un monde parfait qui avait appartenu a un monde oublié, bref, à celui de notre enfance." Mâchant doucement sa nourriture entre ses den- ts, Rémy désirait ardemment croquer à nouveau ce bonheur, mais sans réellement en calculer les éfforts, ni même les conséquences que cela induieraient sur sa vie et sur celle des autres. Fut-il possible que la société des hommes ne soit qu'un éternel recommencement ou un retour vers le passé et non, comme on pourrait le penser, vers une marche vers le futur? Bref, une société hu- maine en constante ré-évolution vers son bonheur initial, au temps zéro de nos premières sensati- ons? se demandait tragiquement Rémy en distribuant du pain aux oiseaux et aux canards qui cla- quaient du bec devant de lui. Et le diable quel rôle pouvait-il jouer dans ce retour au temps zéro de la création? Mais quelle avait été sa jeunesse à lui pour avoir autant de haine envers nous les hommes? se demandait-il en mordant soudainement dans sa petite médaille en or suspendue à son cou. Le diable s'était-il violemment affronté avec son frère, le bon dieu et seulement pour se partager le monde en deux entre le bien et le mal?

Intrigué par toutes ces questions qui semblaient lui sortir de la tête comme de la fumée bien my- stérieuse, il se mit à examiner sa médaille très scrupuleusement : où les deux fémurs, gravés en relief, avaient maintenant comme une signification évidente pour lui. La plaçant face au soleil pour mieux la voir, il vit soudainement apparaître une tête de mort au milieu des deux fémurs et dont les orbites lancèrent tout à coup des éclats lumineux très intenses! Youhaa, mon dieu! lança t-il émerveillé en la voyant miroiter au soleil et où ses yeux, fascinés par la couleur rubis des éc- lats, ne voulurent plus la lâcher. Quelques instants plus tard, la tête de mort ouvrit la mâchoire et lâcha une fumée blanche, puis les deux fémurs se mirent soudainement à tourner à une vitesse vertigineuse au centre de la médaille! Et celle-ci devenait rouge incandescente au fur et à mesure que la vitesse augmentait, puis les deux fémurs, pour une raison inconnue, se mirent à ralentir pour s'arrêter sur une position quelque peu étrange, bref, en se confondant l'un et l' autre comme une aiguille de boussole et tout en lâchant un bruit de craquement d'os. Rémy, surpris et très éto- nné, leva aussitôt les yeux dans la direction que lui donnait l'aiguille et vit soudainement apparaî- tre devant lui un homme dont le visage était terriblement obscurci par le contre jour. Est-ce vous Rémy Labroque, originaire de Savoie qui partez à Paris pour réussir? lui demanda étrangement cet homme qui portait un chapeau biscornu sur la tête, une veste d'un rouge éclatant, une chemi- se aux couleurs bariolées, un bermuda tenu par des bretelles ainsi que des sandalettes assorties à l'ensemble. Troublé qu'on sut ses ambitions cachées, il fut pour le moins surprit et lui répondit : Oui, c'est parfaitement exact, monsieur! Mais on sentait chez Rémy comme un malaise à vouloir étendre cette conversation avec cet homme qui semblait vouloir lui cacher son visage pour une raison inconnue. Et en le regardant à hauteur de visage, il ne vit aucun trait sinon qu'un trou noir d'où sortit brutalement ces mots : Et ben, je te souhaite, une bonne chance, Rémy, Ah!Ah!Ah! lâ- cha- t-il d'un air méprisant et tout en disparaissant de la circulation.

Au même instant, les deux fémurs reprirent leur position initiale et les orbites de la tête de mort s'éteignirent de tout feu.

                                 Médaille que Rémy avait trouvée dans la forêt d'Annecy

Brutalement, il se demandait si ce n'était pas le diable qui lui était apparu dans cet accoutrement ridicule? Ses yeux rivés et en même temps fascinés par sa petite médaille, il avait comme le sen- timent que celle-ci avait un lien direct avec le diable, mais ne savait pas bien pour quelle raison. Puis en réfléchissant sur sa découverte, qui fut non moins mystérieuse pour lui au cours d'une promenade dans la forêt d'Annecy, il se demandait à qui elle avait pu bien appartenir vu son poids en or : à un grand prêtre, à un voleur, à un adepte de Satan? Et avait-elle été perdue par hasard ou bien s'en était-on débarrassé volontairement pour ne pas devoir assumer ses pouvoirs magiques ou maléfiques? pensa-t-il non sans frayeur.

Un instant il faillit l'arracher à son cou et la jeter dans l'herbe. Mais étrangement, une voix intèri- eure le lui interdisait afin qu'il ne gâche pas toutes ses chances de réussite à Paris et décevoir ses parents qui attendaient tant de lui. C'était comme si une force magnètique retenait son geste, co- mme si ce métal précieux renfermait en lui des forces de vie et de mort millénairement entremê- lées. Bon, pourquoi résister? dit-il lâchement en la glissant aussitôt sous sa chemise. Pendant un moment, il resta dans l'expectative comme pour mesurer son courage de jeune aventurier. Et mê- me si cette médaille ressemblait en tout point à une boussole pouvant détecter la présence du diable là où il se trouvait, pour autant je n'avais signé aucun pacte avec le lui! se rassura-t-il en pensant au professeur Phileas, qui détenait entre ses mains le document brûlant de convoitises et de maléfices. Avant de finir son repas, par quelques noix et abricots, il la tapota à travers sa che- mise, comme en guise de confiance envers elle et d'amitié non moins redoutable.

Ohé, jeune homme! Ohé, jeune homme! lui criait-on de l'autre côté où Rémy aperçut soudainem- ent l'aubergiste lui faire de grands signes. Puis quand il fut près de lui et non moins essoufflé par sa course et par son ventre énorme( heureusement soutenu par sontablier), il lui dit:Allons, jeune homme, vous n'allez pas rester tout seul dehors, alors que tous vos amis vous demandent à l'inté- rieur! Ah oui? lui répondit-il surpris d'entendre par la voix chaleureuse de l'aubergiste que ses co mpagnons de voyage s'inquiétaient pour lui. Bizarrement, il sentit que ces lieux sonnaient merve- illeusement faux ainsi que remplis de visions hallucinantes, pensa-t-il en se remémorant tout ce dont il venait d'être témoin : où un diable s'était présenté à lui dans un costume ridicule, puis un aubergiste lui montrer un visage fort sympathique( alors qu'il n'avait pas encore gaspiller un seul dans son établissement!) et enfin ses compagnons de voyage se faire du mauvais sang pour lui. Bref, il semblait régner quelque chose d'anormal et d'étrange dans cette auberge au nom si évo- cateur des 3 boussoles. De quoi déboussoler tout le monde! pensa-t-il en suivant les pas casimo- desques de l'aubergiste, après avoir refermé son panier garni sur l'appétit vorace de ces oiseaux de basse- cour.

Mais qu'attendait-on de moi exactement, je me demandai en entrant non sans inquiètude dans l' auberge? A peine avais-je posé le pied à l'intérieur que tout le monde se tourna vers moi et leva son verre, comme pour me souhaiter quelque chose que je n'arrivais pas bien à comprendre. Au milieu de la grande salle, il y avait une longue table où se tenait toute la compagnie et, à l'extré- mité, le professeur Phileas siègeant comme un maitre de cérémonie. Stupéfait par cet accueil si chaleureux pour ma personne, j'attendais bien évidemment une explication à tout ceci( même si celle-ci fut des moins rationnelles, j'étais prêt à l'entendre vu les événements anormaux auxquels j'avais assisté depuis le début de mon voyage). A votre santé, Rémy! me lança soudainement le pr ofesseur en levant son verre dans ma direction et en m'adressant un grand sourire. Aussitôt les au tres convives firent de même en m'adressant un étrange: A votre réussite, Rémy! Mais venez vous asseoir, mon cher ami! me dit-il en me demandant de prendre place à l' autre extrémité de la table comme pour me traiter à égal. Pour le moins, j'étais confus par cet honneur, ne nous le cachons pas, mais surtout troublé qu'on sût mon prénom sans que je l'eusse dévoilé à aucun d'entre eux. Peut-être l'avais-je épelé dans la diligence dans un semi-sommeil? me demandai-je en me dirige- ant, non moins sans frayeurs, vers la table où se tenait toute la compagnie. Après avoir pris ma place, l'aubergiste qui se tenait derrière moi me servit un grand verre de vin comme pour me donner du courage, ainsi que les gens devant moi qui faisaient tout pour me mettre à l'aise en att- endant que le maitre de cérémonie, le professeur Phileas veuille bien me donner la raison de tou- te cette comédie. Un long silence suivit ce grand verre de vin et que je bus d'un trait et qui fut ob- servé, non sans intérêt, par toute la compagnie. Mon cher, Rémy, me dit soudainement le profess- eur, j'ai quelque chose de très important à vous dire. Bien, professeur, je vous écoute, lui dis-je en m'éfforçant de ne pas m'évanouir. Voyez-vous, la médaille que vous portez autour de votre cou et que tout le monde à sûrement remarqué( les gens optempérèrent aussitôt par un hochem- ent de tête) avait appartenu à un grand maitre qui s'appelait Balthazart Mostafor et qui, depuis bien longtemps, nous avait laissé sans nouvelles de sa part.

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais mon statut de professeur au collège de la Sorbonne m'a per- mis d'accéder à son dossier personnel et dont les états de service auprès de l'église catholique fur- ent des plus remarquables, au point d'entrer au Vatican pour une mission très spéciale. Au Vatic- an? Oui, au Vatican, répétaient-on en sourdine autour de la table. Mais sans indiscretion, où l'av- ez-vous trouvée? me demanda-t-il avec une voix pleine de gravité. Ah vous voulez parler de ça! m'écriai-je en la sortant de ma chemise pour la montrer à toute la compagnie qui ne put s'empê- cher alors de la regarder comme un talisman chargés de mystères. Oui, c'est bien celle dont il s'a- git avec une tête de mort en son centre et croisée par deux fémurs, dit-il avec une très grande pré- cision. Surpris par toute cette comédie, jouée autour d'une simple médaille, je lui répondis que j'étais désolé, mais je ne connaissais malheureusement aucun Balthazart Mostafor! Mais où l'av- ez-vous donc trouvée, si ce n'est pas son propriétaire qui vous l'avait léguée? insista-t-il avec un ton maintenant plus menaçant. Sans vouloir vous décevoir professeur ainsi que vous tous réunis autour de cette table, je l'ai trouvée tout à fait par hasard en me promenant dans la forêt d'Ann- ecy, voilà la vérité! leur dis-je en toute franchise( réponse qui, apparemment, ne semblait pas con venir à leurs attentes ni à leurs désirs, puisque le professeur, pouffant de deception, se laissa tom ber de tout son poids sur sa chaise comme abattu). Voyant la grande deception que j'avais causée autour de moi, je ne pouvais pas laisser la situation dans un tel état et lui demandai aussitôt qui était ce maitre Balthazart Mostafor et qu'il semblait vénérer pour des raisons que j'ignorais com- plètement. Ranimé par mon vif intérêt pour cet homme mystérieux, le professeur se ranima et co- mmença à nous raconter son histoire, digne d'une saga fantastique, où dieu et le diable ne pou- vaient s'empêcher de se faire la guerre depuis la création du monde. Tous les gens autour de la table semblaient comme en prière devant le maitre de cérémonie et étaient prêts à boire ses paro- les comme le vin contenu dans un calice. Avant de commencer, mes chers amis, il est impotant pour moi de mettre les choses au clair avec ce jeune homme et qui semble ignorer complètem- ent l'importance de ce qu'il a autour du cou.  

C'est vrai! dirent les convives en le regardant comme une bête curieuse ou comme un messie qui feignait de rien comprendre à son histoire. Maitre Balthazart Mostafor, mon cher Rémy, faisait partie autrefois d'une loge secrète créée par le Vatican, afin de s'approcher du diable pour pouvo- ir l'assassiner! dit-il brutalement en tapant violemment son poing sur la table, ce qui fit sursauter tous les convives à moitié endormis par le vin ainsi que leur conscience, va s'en dire. Et pour y parvenir, reprit-il, le Vatican avait fondu cette médaille avec l'or qui avait été extrait d'une mine située au Mexique et dans laquelle les grands prêtres Aztèques et Mayas avaient enfermé le diable jusqu'a la fin des temps pour qu'il ne nuise plus jamais à personne. Mais un jour, un grand mal- heur arriva sans prévenir par la personne d'un dénommé Cortez. Bref, un fou avide de richesses et de gloires qui, voulant vider toutes les mines d'or du Mexique, allait réussir à libérer le diable de sa prison! Il va s'en dire que le malin ne se pria pas de prendre aussitôt un bateau pour envahir notre vieux continent européen. Tout le monde autour de la table semblait frémir d'horreur par la bêtise irrévocable qu'avait commise un seul homme qui s'appelait Cortez. Il faut vous dire, mes chers amis, qu'un million d'hommes n'aurait pas suffit à faire une telle bêtise; mais lui apparem- ment était très doué et l'avait faite comme par plaisir! finit par lâcher le professeur désabusé par la bêtise humaine. Mais qui est-ce Cortez? lui demandait-on expréssement. Ah je vois que peu d' entre vous connaissez cet irresponsable qui à lui tout seul et aidé seulement par quelques milliers de soldats, décima deux grandes civilisations, celles des Aztèques et des Mayas. A lui tout seul? Mais comment est-ce possible? lui demandait-on sans bien y croire. Je sais, je sais que cela pou- rrait vous paraître invraisemblable, mais il le fit réellement sans l'accord de ses supérieurs, qui se trouvaient à ce moment à Cuba et dont le gouverrneur Velasquez avait comme mission d' établir des colonies et non de décimer les civilisation amérindiennes.  

Quel monstre, cet homme avide d'or et de richesses! entendait-on se propager autour de la table. Mais où est donc né ce fou, professeur? je ne pus m'empêcher de lui demander vu les faits d'arm- es hallucinants de cet homme que j'aurais bien pu nommer monsieur catastrophe, sans problème. Le professeur, ému par ma remarque pertinente, reprit aussitôt son cours d'histoire. Ce fou, com- me vous l'avez si bien nommé, mon cher Rémy, est né en Espagne à Medellin dans une famille de l'ancienne noblesse ayant des liens de parenté avec la famille des Pizzaro qui, n'oublions pas, fai- sait partie de la petite noblesse voulant redorer leur blason. C'est dire qu' il n'y avait pas de fumée sans feu, n'est-ce pas, mes amis? lâcha-t-il en plaquant ses mains contre la table. Bref, peu doué pour les études, il en fit peu et s'orienta tout naturellement vers la carrière militaire et, plus préc- isément, vers la conquête du nouveau monde où, bien évidemment, il y entrevoyait un rêve de ri- chesse afin de redorer le blason de sa famille. A l'époque Charles Quint, qui était le maître de l' Espagne, des 17 provinces des pays-bas, du royaume de Naples et des possessions des Haslbourg, encourageait ce genre d'expédition pour enrichir son empire déjà immensément riche. Fernando Cortez, qui quelques années plus tôt avait abandonné ses études et essuyé quelques dépits amou- reux et ne sachant toujours pas quoi faire de sa vie, vit ici une occasion inespérée d'oublier tous ses problèmes et s'engagea comme conquistador dans l'une de ces expéditions vers le nouveau m- onde. Conquistador? professeur, mais qu'est-ce que cela veut dire au juste, demanda un curieux dans la compagnie. Bien, bien, je vois que votre curiosité mérite quelle soit satisfaite et je vais m'y appliquer maintenant! dit-il en maitre de cérémonie. Conquistador veut dire : un homme qui part à la conquète de l'or en vu de s'enrichir et quelles en soient les conséquences sur le monde! Quoi, vous voulez dire que la catastrophe était prévisible par nous tous et que l'Espagne serait, sans le savoir, le pays qui allait délivrer le diable de sa prison?". Après avoir essuyé quelques gou ttes de sueur sur son front, le professeur dit sèchement: Oui, ceci est parfaitement exact! Oh mon dieu, l'Espagne quelle calamité pour le monde entier! lancèrent certains en levant les bras en l'air, alors que d'autres en pleurant de désespoir.  

Au bout de la table, tel un maitre de cérémonie, il sentit qu'il avait atteint l'apogée de son discou- rs et se tut, en attendant que son auditoire se remisse de toutes ses émotions. Après un long silen- ce pesant, il enchaîna et dit: Quand les grands prêtres Aztèques et Mayas apprirent la terrible nou- velle( que le diable s'était échappé de la mine appelée mina del diablo à cause de ce Cortez de ma lheur), il leur fallut peu de temps pour aller prévenir un prêtre catholique missionnaire qui s'app- elait le père Don José Luis. Ici, bizarrement, pour la première fois de leur Histoire, ces prêtres se comprirent sur Dieu et Don José Luis écrivit, non sans panique, à son archevêque en Espagne ainsi qu'au Vatican pour leur annoncer que le diable venait de s'échapper de sa prison du Mexi- que! Aussitôt la nouvelle enflamma toutes les cervelles, au point que la folie faillit tout empor- ter chez ces saintes personnes.

Professeur, votre histoire est sûrement vraie, car tout a l'heure j'ai vu le diable devant moi en ch- air et en os! lança tout à coup Rémy qui voulait, semble-t-il, surprendre tout le monde. Mais étr- angement, la plus part des convives ne s'en étonna guère et même esquissa un sourire en appren- ant que leur l'homme providentiel se tenait assis à cette table. Surpris et désappointé en même temps, par l'accueil bien chaleureux de son horrible confidence, il se tourna aussitôt vers le pro- fesseur comme pour attendre de lui une explication. Hum, hum, mon cher Rémy, dit-il, en se ra- clant la gorge, il est un fait indéniable que si vous avec pu voir le diable en personne en chair et en os, cela nous prouve à tous que vous êtes notre homme providentiel! Aussitôt les convives s' agitèrent en approuvant la juste analyse du professeur et commencèrent à lever leur verre en vu de fêter l'événement. Professeur, lança soudainement Rémy, mais ce n'est pas de ma faute si le diable s'est manifesté devant moi. Mais c'est la faute à la médaille! cria-t-il en essayant de s'en débarrasser. Non, jeune homme, ne faites pas ça! le menaça-t-il. Mais pourquoi devrais-je la gar- der? répliqua-t-il. Parce que vous en êtes désormais le digne propriétaire, lui dit-il d'une manière solennel. Et maintenant, mon cher Rémy, je voudrais vous demander en toute honnêteté, si vous accepteriez de succéder à maitre Balthazart Mostafor?  

Autour de la table, un silence énorme s'installa au point qu'on entendit les mouches voler. Mais succéder à quoi exactement? lui demanda-t-il en étant plus ou moins abasourdis par cette étrange proposition. Mais de poursuivre le diable et de l'assassiner! lâcha le professeur avec une voix de tonnerre. Mais professeur, vous êtes fou! Mais comment le ferais-je, avec mes mains peut-être? lança-t-il d'un air désespéré. C'est vrai, il a raison! s'exclaffèrent les convives en se tournant vers le professeur avec des yeux réprobateurs. Une dernière chose, mon jeune Rémy, avez-vous trou- vé avec la médaille, une dague en argent? lui demanda-t-il en se tordant les doigts. Une dague en argent, mais c'est quoi exactement? lui demanda-t-il en ne sachant pas ce dont il s'agissait. Une dague, c'est un long poignard ni plus ni moins, lui dit-il en connaîssant parfaitement les détails du dossier sur la loge secrète du Vatican, et celle-ci pour se différencier des autres avait le corps du Christ sculpté sur le manche. Bref, tout un symbole pour pouvoir tuer le diable et ceci pour toujours! lança-t-il en voulant rassurer la compagnie qui commençait à s'irriter de ne pas conn- aitre la fin de l'histoire. Heu, professeur, je suis désolé, mais je n'ai trouvé aucune dague en arg- ent à proximité de la médaille! lui expédia-t-il tout en se soulageant d'un grand poids qui était de ne point pouvoir tuer le diable avec ses seules mains. Et tous les convives, déçus de l'apprendre, semblèrent en vouloir au professeur Phileas qui se crispa aussitôt sur son bout de table. Quant à Rémy, il n'était pas loin de l'hilarité et la cachait sous une bonhomie bonne enfant en demandant un grand verre d'eau à l'aubergiste. Bon, si vous n'avez pas trouvé la dague, il vous sera bien diff- icile de tuer le diable! dit le professeur d'un air embarrassé. Mais si on la retrouvait, accepteriez- vous toujours la proposition? lâcha-t-il sans prévenir. Oh oui, sans problème, répondit Rémy en voulant se faire mousser auprès de toute la compagnie. Ah enfin une bonne nouvelle! lâcha-t-elle d'une seule voix, heureuse d'apprendre qu'un jeune homme courageux était prêt à relever le défit et d'aller tuer le diable quand il aura retrouvé la dague.  

Le professeur dans son coin semblait jubiler et, huilant ses lèvres, il dit à toute la compagnie : Mes chers amis, buvons maintenant à notre jeune Rémy qui, par son courage et sa loyauté envers notre Église catholique, est prêt à relever le défit. Que Dieu le bénisse! Que Dieu vous bénisse! enchaina aussitôt toute la compagnie en levant son verre dans sa direction. A votre réussite! dit enfin le professeur en vidant son verre d'un trait avec un bruit d'enfer. Quant à notre jeune avent- urier, buvant son grand verre d'eau, il espérait de tout son coeur que la dague ne fusse jamais re- trouvée et on pouvait bien le comprendre. Heros malgré lui, il fut aussitôt assaillit de questions par ses voisins de table et qui lui demandèrent comment le diable s'était manifesté à lui et surtout à quoi il pouvait bien ressembler. Enthousiasmé par tant d'intérêts pour son histoire extraordinai- re avec le diable, il ne fut pas long à leur répondre en commençant par ces mots : Au début, je n'y croyais pas mes yeux, quand j'ai vu ma petite médaille s'illuminer de mille feux et le crâne jeter une sorte de fumée blanche !

-De la fumée blanche, vous dites? lui demanda la petite troupe transportée par l'étrangeté.

-Oui, de la fumée blanche, comme si la petite médaille sortait d'un sommeil profond, peut-être des catacombes, je ne savais pas exactement. Puis les deux fémurs, pour une raison inconnue, se sont mis à tourner horriblement vite au centre de la médaille, au point de la rendre rouge incan- desente mais sans pour autant me brûler les doigts! ajouta-t-il pour rester dans le paranormal. Tout le monde semblait stupéfait par son histoire et l'écoutait la bouche grande ouverte et les or- eilles tendues comme des petits animaux de la forêt. Quelques secondes plus tard, les deux fému- rs se sont arrêtés de tourner pour se confondre l'un et l'autre, comme une aiguille de boussole.

-Une aiguille de boussole, vous croyez?

-Oui, du moins ça y ressemblait, dit Rémy en écarquillant les yeux.

Et c'est en levant les yeux dans la direction de l'aiguille que j'ai aperçu le diable devant moi, ha- billé, il faut le dire, comme un clown! lança-t-il au public éberlué.

-Comme un clown, mais en êtes vous sûr?

-Oui, parfaitement sûr..parce qu'il portait un chapeau biscornu, une veste d'un rouge éclatant, une chemise à pois verts, un bermuda tenue par des bretelles et une paire de sandales assorties à l' ensemble! dit-il d'un air médusé.

-Bien, si vous le dites. Mais vous a t-il parlé ou peut-être dit quelque chose le diable? lui deman- dait-on avec empressement.

-En fait, il m'a demandé si je m'appelais bien Rémy Labroque et si je comptais réussir à Paris.

-Et que lui avez-vous répondu?

-Que oui, bien effectivement, c'était bien là mon nom et qu'il avait vu juste.

-Mais comment a t-il su que vous vous appeliez Rémy Labroque?

-En fait, je n'en sais rien, mais qu'il me souhaitait une bonne chance!

-Ah, ça c'était évident qu'il vous parlerait ainsi le diable, avec dans la voix un milliard de tentati- ons pour vous acheter votre âme! lui disait-on avec le cœur plein de jalousies inavouées.

-Et quoi d'autre, mon ami?

-Rien de plus, dit Rémy qui commençait à être un peu fatigué par cet interrogatoire.

-Mais au juste à quoi il ressemblait le diable? lui demanda subitement quelqu'un qu'il n'avait ju- sque là point aperçu parmi les convives. Cet homme le regardait étrangement avec un air cyni- que, comme s'il eut été un complice du diable, pensa Rémy avant de prendre la parole avec toute la prudence du monde.

-En fait, le diable ne ressemblait à rien, parce qu'il n'avait pas de visage! expédia-t-il à toute la compagnie qui aussitôt poussa des cris de frayeurs. Mais je n'en suis pas entièrement sûr, car ce jour là un terrible contre-jour m'interdisait de le voir. Mais il était fort possible qu'il en eut un des plus banals pour pouvoir s'introduire parmi nous et dans tous les milieux. Bref, comme un beau miroir qu'il nous tendrait afin de nous plaire et de nous convaincre de le suivre, rectifia Rémy en voulant rester précis sur les impressions que lui avaient laissé le diable.

-Mais alors, le démon peut nous avoir quand il le veut! s'insurgeait-on parmi la compagnie qui sembla tétanisée par l'idée que le diable pouvait avoir un physique rigolo et ressembler à n'impo- rte lequel d'entre eux, bref, à tout le monde!  

Ah!Ah!Ah! entendit-on rire soudainement à quelques tablées de là où l'aubergiste trinquait avec une personne qu'il semblait connaître, mais qui cachait sa tête sous un chapeau de feutre vert.

Un instant, Rémy crut sentir sa médaille vibrer sous sa chemise comme si elle avait détecté la pr- ésence du diable dans les lieux. Mais posant sa main tremblante sur sa poitrine, à l'endroit exact où elle se trouvait, il s'aperçut avec soulagement que c'était seulement son cœur qui battait un peu trop fort; puis voyant l'homme au feutre vert se découvrir la tête devant l'aubergiste, il se ra- ssura aussitôt en affichant sur son visage un large sourire de contentement. Quelques instants plus tard, le cocher et le conducteur de la diligence entrèrent dans l'auberge pour annoncer la re- prise du voyage. Une heure s'était passée depuis notre arrivée où nous avions mangé, bu et surt- out beaucoup parlé. En sortant de table, j'allai aussitôt récupérer mon panier que j'avais laissé près de l'étable et où se trouvait notre diligence maintenant rutilante de propreté ainsi qu'attelée à de frais et vigoureux chevaux. Tout le monde, en se levant de table, sentit ses jambes peser au m- oins deux tonnes et leur l'estomac bien indisposé à supporter un voyage en diligence et bien qu' elle fut équipée des nouvelles suspensions à ressort du dernier modèle. Mais l'idée de ne rien fai- re après le repas leur semblât une chose plutôt agréable, bref, de faire une bonne sieste jusqu'à l'auberge suivante. Pour ne créer aucun scandale à l'intérieur, tout le monde reprit la place qu'il avait depuis le départ..et à côté de moi se trouvait à nouveau le croquemort plus mort que nature en face le professeur avachis sur son siège, à ses côtés la jeune femme qui avait fermé, semble-t- il, les yeux ainsi que les oreilles pour ne plus entendre parler du diable. Avant de monter, le coc- her me dit, et non sans un air cynique, que je pouvais mettre mon panier garni sur la galerie, car personne ne le mangerait. Assurément! lui dis-je en m'insurgeant contre son indélicatesse. Mais sachant qu'il m'avait gène toute la matinée pour étendre mes jambes, je lui accordais ce privilè- ge en lui faisant entièrement confiance.

Débarrassé de mon panier encombrant, je pus enfin étendre mes jambes comme je le souhaitais et sans pour autant en abuser. En face de moi, le professeur Phileas souriait et semblait satisfait par mes sages resolutions concernant aussi bien mon panier garni que mon engagement d'aller tuer le diable quand j'en aurai les moyens matériels. Sages résolutions pour lui, forcément, car héros ma lgré moi dans cette affaire, c'était moi qui prenait tous les risques, n'est-ce pas? Mais bon tant qu' on avait pas retrouvé la dague de maitre Balthazart Mostafor, je pouvais respirer librement. Bref, tout le monde dans la diligence semblait tranquille et ou chacun après avoir déjeuné calait ses id- ées dans son esprit ainsi que son arrière-train au fond de son siège. Quelques minutes plus tard, après s'être réhabitué au roulis de la voiture, tout le monde s'endormit avec des idées plus ou moins farfelues dans la tête : le professeur avec ses rêves de grandeur de devenir un jour le grand homme qui réussit à tuer le diable en devienant le sauveur de l'humanité et pour l'occasion se ferait canoniser par le Vatican! Et moi, le bras armé de son extraordinaire audace, qui devrait m' éclipser pour qu'il ait à lui tout seul tous les honneurs, bien évidemment. Et en le regardant disc- rêtement de mon siège, je vis sur son visage une sorte de plénitude qui me parut bien exagérée pour le rôle qui voulut bien s'attribuer dans le futur assassinat du diable. Tout ceci, mon cher le- cteur, ne manqua pas de me faire sourire au fond de mon siège. A côté de lui, la jeune femme (dont je n'ai pu apprendre le petit nom) cachait son visage derrière un énorme chapeau fleuri afin qu'on ne la vit point en train de dormir ou peut-être de ronfler, qui sait? Et celle-ci semblait par- tie dans un autre monde où elle était en train de danser une valse dans une prestigieuse soirée à Vienne ou à Paris. Bref, tournoyant et tournoyant aux bras d'un beau jeune homme qui la faisait rire jusqu'au bout de la nuit. A la voir goûter égoïstement à ses délices, je ne pouvais pas lui en vouloir véritablement, car qu'est ce qu' une femme sinon qu'une machine à fantasmes? Et que fa- isaient-ils les autres dans la diligence, sinon la même chose? Le professeur prenant ses désirs po- ur des réalités, moi qui souhaitais sortir de cette histoire infernale en me fondant dans la foule quand j'arriverai à Paris, le croquemort qui assis à mes côtés rêvait de ne plus avoir affaire aux morts et rêvait de travailler dans l'administration des vivants! Pour moi tout ceci semblait grotes- que et paradoxal. Mais étions nous vraiment ce que nous avions rêvé d'être dans ce monde là?  

Il me semblait que la réalité nous jouait un tour et des plus farfelus! Comme ces magiciens qui jouaient sur les illusions en se basant sur la rapidité du geste tout en occupant notre regard à au- tre chose pendant qu'ils déplaçaient l'objet recherché. Dans cette réalité étions-nous vraiment des être agissants ou bien de simples spectateurs? Et la question n'était pas d'une manière grandilo- quente ou théâtrale, Etre ou ne pas être, mais bien, Sommes nous là ou absent? Bref, sommes- nous vivants au moment où nous nous exprimons, agissons ou bien répétions-nous toujours les mêmes mots, les mêmes gestes depuis des temps ancestraux comme des petites machines? Là ét- ait la Question. Et Rémy, par l'acuité de ses sens, sentit qu'il était bien vivant à ce moment prés- ent, car il arrivait à entrer dans l'imagination des autres, non grâce à la raison, mais grâce à son enfance qui fut nourrie de contes fantastiques. Dans l'autre compartiment de la diligence, tout le monde semblait en mode digestion et un silence régnait pour le repos de tous en ce début d'apr- ès-midi, ce qui était pour eux d'une grande sagesse après avoir écouté à l'auberge des propos ah- urissants sur le diable et sur ses voeux maléfiques pour nous les hommes. Se sentant du bon côté de l'humanité, bref, du côté de Dieu, au fond d'eux mêmes ils plaignaient ces hommes et ces fe- mmes qui avaient vendu leur âme au diable pour échapper à leur destin de minables. Pourtant Dieu ne leur avait-il pas dit qu'être pauvre n'était pas un échec, mais une façon d'atteindre la sag- esse et la vérité? Alors pourquoi donc ces êtres maléfiques voulaient-ils absolument réussir par la pire des manières, bref, en employant les moyens du mal pour s'enrichir et se faire estimer par les autres hommes? Toutes ces pensées semblaient tourner au fond de leurs cervelles comme un lion en cage. Gêné par le soleil tapant de l'après midi, on baissa les stores à l'intèrieur de la dili- gence pour apporter un peu de fraîcheur; mais au bout de quelques kilomètres on commença à manquer d'air et à suffoquer. " Mes amis, ouvrons les fenêtres, car je crois que nous allons rôtir comme des poulets! lança le professeur en remontant le store de sa fenêtre puis en ouvrant la vitre ou un vent brûlant s'engouffra. Les autres firent de même et un courant d'air à l'intérieur de la diligence fut vite apprécié par tous, au point que le chapeau fleuri de la jeune femme s'envola dans l'habitacle et fit plusieurs tours au plafond avant de se poser sur mes genoux! Après que to- ut le monde eut bien ri de cette distraction, tout le monde sembla consterné par une telle coinci- dence et me jalouser terriblement d'avoir eu cette chance. Mademoiselle, lui dis-je d'une manière cordiale, c'est une chance que le vent ne l'ait point emporté à l'extérieur, sinon il aurait été perdu pour vous!  

C'est vrai, dit le professeur Phileas, car je ne pense pas que la diligence se serait arrêtée vu le ret- ard qu'elle semble avoir pris sur ses horaires, déjà tirés aux cordeaux, il faut le dire. Tenez, je vous le rends! lui dis-je en lui remettant entre ses mains. Merci, jeune homme! me dit-elle en me faisant un grand sourire qui illumina aussitôt son beau visage. Je sais bien que le temps nous est tous compté pour ce voyage. Mais perdre un si beau chapeau eut été pour moi comme perdre un grand ami, voyez-vous, messieurs. Nous pouvons le comprendre entièrement, dit le croquemort et dont le chapeau noir inspirait de macabres idées et certainement pas l'amour ni l'amitié. Mais voyez-vous, continua-t-il, je tiens moi aussi beaucoup à mon chapeau et pour des raisons profe- ssionnelles, bien évidemment. Et je pense qu'il m'aurait été impossible d'exercer mon métier sans ce quelque chose sur la tête et qui représente le respect et la décence pour le défunt et sa famille, dit-il en tapotant dessus comme on tape sur l'épaule d'un vieil ami. Nous pouvons le comprendre entièrement, dit le professeur qui ne portait pas de chapeau, mais une serviette pleine de docum- ents effrayants et convoités. Mais la jeune femme, ne voulant pas entrer une nouvelle fois dans ces macabres discutions, lâcha un sourire et se tourna vers la fenêtre comme pour admirer le pay- sage. J'ai une soif d'enfer! dit tout à coup le professeur. Moi aussi! lâcha quelqu'un dans la dilig- ence, puis un autre dans le compartiment voisin, puis un autre encore au point que tout le monde eut soudainement soif par le fait d'avoir entendu ce mot, comme s'il avait entendu le mot délivr- ance! Bref, un mot ou une idée aussitôt transformée en désir, passion et à laquelle on ne pouvait résister bien longtemps. Méditant sur ce que je venais d'entendre puis obsverver sur les réactions des hommes, il me semblait que l'homme était une machine à idées où les mots avaient une im- portance primordiale pour le mettre en branle ou en mouvement, si vous voulez. Et qu'un seul mot eut suffit, je pense, à rendre fou un homme ou bien à le rendre meilleur. Et c'est ce que nous voyons tous les jours parmi nos semblables, mon cher lecteur, n'est-ce pas? Dites un mot de tra- vers à un homme, qui toute sa sie a été frustré de choses élémentaires comme du bonheur et de la jouissance, je pense qu'il vous enfoncera son poignard dans le coeur sans aucun remords, n'est-ce pas? Alors que des paroles encourageantes le propulsera à aimer son prochain et à faire le bien autour de lui, n'est-ce pas? Apparemment, les mots avaient une réalité bien plus proche qu'on ne pût se l'imaginer. Et que nous étions probablement des machines dont le logiciel était fait d'un texte littéraire plus ou moins bien écrit lors de notre conception. Ainsi je supposais que les mots formaient nos idées puis nos actions parmi les hommes et, selon la richesse de notre texte inté- rieur, on avait plus ou moins de talent ou de génie, il faut se le dire.

Et certains, à les écouter parler d'une façon fort débridée ou décousue, semblaient avoir hérité d' un texte fragmenté où il manquât des parties pour permettre leur comprehension d'une manière intelligible. Et c'est très certainement pour ces raisons que leurs propriétaires avaient beaucoup de mal à se faire comprendre et à se comprendre eux même, ne nous le cachons pas. Bref, étiez- vous en possession d'un texte intact ou bien altéré? Là était la question. Et s'il avait été altéré par la vie, comme par exemple, par une enfance malheureuse où un père violent vous aurait assemé des coups pour se défouler ou pour exprimer ses échecs dans la vie, il serait néanmoins possible pour vous de le reconstituer, sachant que le texte intact se trouvait enfoui au plus profond de vo- tre mémoire. Et avec un retour au calme et à des conditions de vie plus agréables pour vous, tout concourait à ce que vous le retrouvassiez en parfait état d'être lu et compris par vous même afin de vous connaître entièrement. J'imagine alors votre joie éclater comme un feu d'artifice devant ces retrouvailles entre l'homme apparent et votre être véritable! Par contre si la vie, par un quelc- onque accident, vous avait causé un traumatisme crânien, je crains que vous devriez dire adieu au programme initial. Car je ne pense pas que la science pourra reconstituer votre mémoire et de surcroît le texte original. Mon dieu, les mots, quelle machine puissante pour engager des actions chez les hommes! Et le souffle quelle machinerie pour les faire sortir hors de soi! Bref, de là à dire que les mots n'étaient que du vent et les actions des hommes que des bourrasques épisodiqu- ques, en fait, nous n'étions pas loin de la vérité. Et il m'est souvent arrivé de penser que leurs act- ions n'étaient que d'inutiles tentatives de faire souffler le vent dans une direction et pas dans une autre, afin de croire qu'ils allaient être maitre de leur destin. Mais sachant que le vent était une chose bien aléatoire et capricieuse, tout pouvait tourner aussi vite dans l'autre sens et se retourn- er contre leurs auteurs, tel un crachat envoyé en l'air ou bien un bâton qui nous retombait aussi- tôt dessus sur la tête. Ainsi il en était pour toutes les révolutions entreprises par les hommes dep- uis des lustres où souvent la barbarie revenait au grand galop, alors qu'on avait défendu de soi- disant idées de justice et d'égalité pour nous tous. Personnellement, je me suis toujours méfié de ces soi disant grandes idées généreuse comme d'un enfer pavé de bonnes intentions. Et c'est peut- être mon esprit très indépendant de savoyard qui me fait parler ainsi, mon cher lecteur, comme vous l'auriez compris. Et comme je ne peux faire confiance à personne en ce moment, il m'est très difficile d'extraire la vérité du mensonge dans ce que j'entends autour de moi. Bref, je ne fais qu'écouter ce que les gens veuillent bien me raconter d'allucinants afin de me faire une idée de ce qui les préoccupe et non les critiquer d'une façon obtuse, comme les philosophes ou les intellec- tuels. Je ne peux pas être si simple avec vous, mon cher lecteur.

Et quand le professeur s'était écrié : J'ai une soif d'enfer! Il aurait bien pu s'écrier : J'ai envie de faire la guerre! que cela n'aurait aucunement impressionné les gens dans la diligence et qui, je pense, l'auraient suivi sans broncher. En fait, tout dépendait de la situation politique et économi- que où notre société se trouvait. Et qu'en remplaçant un mot par un autre, on pouvait complè- tement changer le sens de notre action et bien que le ton employé fut le même. Comme vous le voyez, je ne critiquais pas les actions humaines( auxquelles je pensais à l'avenir participer pour mes intérêts personnelles), mais plutôt l'amusement instructif qu'elles me procuraient afin de po- ouvoir tirer mes propres épingles du jeu. Et que les gens ou organisations secrètes, qui avaient si gné le pacte avec le diable, avaient eux aussi beaucoup à m'apprendre sur les hommes et sur la vérité. Mais malheureusement, je n'en connaissais pas la liste complète par le peu de temps que j' avais eu le document entre les mains, sinon que les protestants et les républicains en faisaient partie. Et que mon futur grand projet serait un jour de tous les connaître afin de comprendre le monde dans tous ses rouages et non dans ses apparences conventionnelles. Et en regardant le vis- age angélique de la jeune femme, qui était d'une blancheur éclatante et piqué de taches de rouss- eur, je ne pouvais que l'imaginer blonde ou rousse. Et par je ne sais quel heureux hasard ou ca- price, mais la nature l'avait fait blonde comme un champ de blé et où des yeux d'un bleu très pur ne pouvaient que magnifier la candeur. Eut-elle des nattes blondes que je l'imaginais venir des pays scandinaves ou germaniques. Eut-elle des cheveux plaqués et lissés à la perfection que je l' imaginais vivre dans un château en Suède, telle une comtesse entourée d'élégants lévriers et de chats angora. Mais à l'observer très attentivement, je vis que la coupe de ses cheveux se situait entre le pragmatisme pour un long voyage et la coquetterie d'une femme où celle-ci avait attaché ses cheveux avec un bandeau de couleur rouge. La bouche restait mignonne et malgré son état d' assèchement visiblle causé par la chaleur suffoquant dans la diligence. Plusieurs fois, je la vis passer sa langue sur ses lèvres comme pour les assouplir ou pour les rendre plus attirantes envers la compagnie et même parfois étirer son corps telle une liane raidie et désséchée. Habillée d'une robe, pas du tout conçue pour le voyage en diligence, je la sentais souffrir de la mode et des con- venances de son époque. Et à la voir étouffer dans ce carcan, je la sentais rêver devenir un garçon et porter des pantalons et pourquoi pas un pistolet pour se défendre en cas? Je ne vous cacherai pas, mon cher lecteur, que cette petite pensée la concernant, me fit bien rire sur le moment et qu' elle dût forcément s'en rendre compte par ma physionomie exprimant mes folles pensées. Par là, je voyais la supériorité de l'homme par rapport à la femme par le fait extraordinaire que la femme souhaitasse revêtir les habits intellectuels et vestimentaires de l'homme et non le contraire. Bref, j'avais beaucoup de mal à croire qu'un homme pût un jour porter des jupes pour ressembler à une fille et prendre du plaisir!

Et en disant cela, je ne pensais pas que les femmes ne méritassent point notre respect, oh non, ce- rtainement pas. Mais seulement qu'il fallait se méfier des imitateurs du fait qu'ils pourraient bien un jour prendre la place de l'original, ce qui entre nous était une mauvaise chose pour l'harmonie entre l'homme et la femme, n'est-ce pas? Ce qui entraînerait, non forcément la guerre entre les se- xes, mais la guerre pour le pouvoir. On disait même chez les musulmans, lorsque l'homme sera devenu une femme et la femme un homme, ce sera la fin du monde! Comme les républicains qui voulaient prendre la place du Roi ainsi que les protestants prendre le pouvoir au Vatican en si- gnant un pacte avec le diable. Dans ce climat insurrectionnel et révolutionnaire, j'étais pour le m- oins en ébullition, comme vous l'auriez compris, mon cher lecteur. Et en remettant son chapeau fleuri dans son carton (qu'elle sortit de sous la banquette), il s'échappa de l'emballage un petit pa- pier qui vint se poser juste à mes pieds. Il faut vous dire, mon cher lecteur, que ma curiosité pour cette jeune femme ne fit que grandir en moi depuis le départ, sachant que je ne connaissais rien d' elle, ni son petit nom ni son histoire. Alors que le croquemort et le professeur avaient été très pr- olixes voir même très envahissants quant à raconter leur vie peu commune, il faut le dire. Puis ramassant le petit papier plié en deux pour le lui rendre, je vis furtivement qu'il était écrit dess- us, Genvieve Lacase, 3 rue Plantin, Paris. Sur le coup, je pensais au nom de la chapelière. Mais après une rapide réflexion, il me parut logique que ce nom fut le sien et par la façon qu'elle me le reprit des mains avec un sourire coquin. Mais pour une raison incompréhensible, elle prit le pa- pier et le jeta dehors par la fenêtre, ce qui stupéfia tout le monde! Et en le regardant partir dans les airs, je crus voir à la place du petit morceau de papier un petit papillon s'envoler! J'étais sur- pris et en même temps désappointé par l'image poétique qu'elle voulut bien m'envoyer d'elle, tel un amour inaccessible et fuyant. Bref, il semblait régner autour d'elle un mystère qui m'échappait complètement. Et je me demandai subitement, non sans frayeur, si elle avait signé un pacte avec le diable ou peut-être comptait-elle le signer depuis qu'elle en avait eu connaissance? En fait, je n'en savais rien à cause de tous ces paradoxe ou idées qui me passaient alors par la tête et m' em- pêchaient de dénouer le vrai du faux, bref, tant que j'en saurai pas plus sur cette étrange personne. Et l'idée qu'elle put être une voleuse de grands chemins et opportuniste me parut une possibilité comme une autre, bref, une aventurière prête à tout pour faire fortune comme je l'étais.

Je meurs de soif! lança à nouveau le professeur. Désolé, professeur, mais ma gourde est restée dans mon panier! je lui répondis d'une façon un peu expéditive et maladroite. Dommage pour vo- us! lança aussitôt la jeune femme comme pour l'égratiner. Bon, si c'est comme ça! finit-il par dire en se penchant à la fenêtre pour interpeller le cocher : Oh cocher, avez-vous quelque chose à boi- re? car ici on meurt de soif. Le cocher, ne voulant pas s'arrêter pour faire boire les gens chez l' habitant ou bien au fond d'une rivière et perdre du temps, lui dit: Attendez, j'ai quelque chose pour vous et lui passa par la fenêtre une gourde en peau de chèvre. Merci, mon ami! lui dit-il proche de l'évanouissement. Tout le monde dans la diligence était fasciné par l'esprit pragmatique du professeur et malgré qu'il fut bardé de diplômes et de distinctions académiques. Mais en le re- gardant manipuler cette gourde pleine d'eau fraîche, ils ne purent que lui trouver des qualités bien plus utiles que des diplômes et qui, entre nous, ne pouvaient pas vous permettre de trouver de l'e- au dans la nature ou bien remplir son estomac. Passant leurs langues sur leurs lèvres crevassées et desséchées, ils attendaient tous leur tour de boire le précieux breuvage. Le professeur, consc- ient de tenir un tel un pouvoir entre ses mains, prit son temps et ouvrit sa serviette pour y sortir un gobelet ciselé en argent. Sur le gobelet était ciselé un C et un S ainsi que la croix du Christ en dessous. C'était un bel objet et que le professeur regarda avec une grande admiration pendant un bon moment et qu'il astiqua avec une peau de chamois qu'il prit dans sa serviette. Mais il en met bien du temps pour boire! se disaient les gens proches de la déshidratation et de l'évanouissem- ent. Puis il versa un peu d'eau à l'intérieur pour le nettoyer puis jeta le contenu par la fenêtre. Et en plus, il gâche de l'eau! s'indignèrent les occupants de la diligence. Conscient d'avoir fait endur- er les nerfs de ses compagnons de voyage, comme pour se venger, il remplit le gobelet, désormais propre et rafraîchi, et lança à la jeune femme : Honneur aux dames! en lui tendant tel un breuvage magique pouvant redonner vie à n'importe quelle espèce vivante qu'elle soit végétale ou anima- le. Merci beaucoup, professeur, je vous redevrais ça! lui dit-elle en se jetant aussitôt sur le calice, rafraîchissant au passage ses lèvres, sa bouche, sa gorge, son corps ainsi que toutes ses pensées que la chaleur avait asséché les fonds. Tout le monde dans la diligence la regardait avec une envie d'étancher sa soif d'enfer.Le croquemort déboutonna le col de sa chemise comme pour mieux respirer et le professeur semblait suspendu aux lèvres de la jeune femme, pressé de récupérer son gobelet en argent. Étant le plus jeune dans la diligence, je savais que j'allais être servi en dernier. Bref, comme dans la société, où l'on estimait que la jeunesse avait toute la vie devant elle pour attendre son tour et en profiter. Ainsi me sentis-je maltraité par mes prédécesseurs et autres pers- écuteurs. 

Après avoir vidé son verre, la jeune femme trempa ses doigts au fond pour se rafraîchir le visage avec toute la grace qu'on attendait d'une jeune demoiselle. Et tout le monde dans la diligence fut conquis par la beauté de son geste. Le professeur, impatient, reprit le gobelet et le remplit à raz- bord pour nous montrer sa soif d'enfer et le vida d'un trait comme un trou sans fond. Youhha! lâcha-t-il en s'essuyant la bouche avec son mouchoir pour ne pas être grossier. Mon dieu, comme ça fait du bien par où ça passe! s'écria-t-il pour nous exprimer son contentement d'avoir assouvi sa soif. En face de lui, le croquemort semblait à l'agonie et sur son front dégarni ruisselait des gouttes de sueurs qu'il aurait bien bu s'il avait été tout seul dans un coin de la nature. Mais par politesse et par une longue patience acquise par son métier, il attendit son tour. Tenez, monsieur Coissart, lui dit le professeur en lui tendant le gobelet, je vais vous le remplir. Merci beaucoup professeur, mais je suis désolé de vous le dire, je ne m' appelle pas monsieur Coissart! lui expé- dia-t-il sans aucune animosité. Ah bon? fut surpris le professeur en remplissant son verre. Oui, les frères Coissart, c'est le nom des pompes funèbres où je travaille et je n'ai aucun lien de pa- renté avec la famille. Mon nom est Alphonse Lagouture et si j'ai choisi cette profession, c'est par vocation et non pour faire fortune. Car dans cette profession on chôme guère, bref, toujours de la marchandise à emballer! dit-il cyniquement pour la première fois. Oh vous le dites bien, mon cher Alphonse! et tout le monde ne peut pas avoir votre chance, dit le professeur admiratif devant une profession sûre de son avenir et de sa pérennité. Vous êtes une sorte de fonctionnaire à perp- étuité, hum? lui demanda-t-il. Oui, on peut le dire, mais sans en avoir les privilèges, malheureu- sement. Voyez-vous, les honneurs et la gloire ne sont pas faits pour nous, comme vous l'auriez compris. Oui, bien malheureusement, car vous le mériteriez entièrement, dit le professeur en fin- issant de remplir son verre à raz-bord. Mais comme j'avais fait auparavant un apprentissage dans la menuiserie, où l'ajustement des planches de bois n'avait plus de secrets pour moi ainsi que de la manipulation du marteau à clou, les frères Coissart aussitôt m'embauchèrent pour les avanta- ges que je pouvais leur apporter. Malgré la bouche sèche et le gosier irrité, le croquemort très calme but son verre avec une grand dignité que tout le monde admira. Il aurait pu être un grand homme, pensaient sincèrement tous les voyageurs, s'il n' avait pas choisi de travailler dans les pompes funèbres!  

Gardant toujours le verre entre ses mains dont il admirait les ciselages fait en argent, il dit au pr- ofesseur : D'une certaine façon, vous êtes vous aussi un fonctionnaire, non? Quelques secondes plus tard, après avoir tourné sa langue trois fois dans sa bouche, le professeur lui répondit : Oui, d'une certaine façon vous avez raison. Mais je vous préciserais, mon cher Alphonse, que je ne suis pas payé par les deniers du Roi, mais par l'Eglise catholique. Mais c'est tout comme, lui ré- pliqua-t-il, car je ne pense pas que l'Eglise soit un jour au chômage ni ses employés non plus, hum? Oh non, certainement pas, lui dit-il en voulant récupérer son gobelet en argent, mais que l' autre ne voulait pas, semble- t-il, lâcher comme s'il le tenait entre deux serres. En parlant de cela, dit le professeur, je vous confesserai que Dieu est avant tout mon patron, comme il l'est pour le Roi et pour l'Eglise catholique et que personne ne pourra le démentir, n'est-ce pas? Le démen..tir, oh non, certainement pas, dit le croquemort, à part les adeptes de Satan comme on le sait tous ici. Et j'ai souvent pensé, continua le croquemort, que Dieu était une sorte de haut fonctionnaire ass- is à son bureau dans les nuages et régissant le bien sur la Terre, hum? Vous n'avez pas entièrem- ent tort, dit le professeur, enthousiasmé par ces propos. Mais pour ma part, je crois sincèrement que Dieu est tout simplement un professionnel et, plus précisément, celui du Bien. Et le diable, un professionnel du mal! eus-je la balourdisme de balancer à toute la compagnie. Au moins, c'est quelqu' un qui fait son job! lança furieusement quelqu'un dans l'autre compartiment de la dilig- ence et qui jeta un froid dans l'atmosphère. On crève de soif ici! lança aussitôt la même voix. Ah!Ah!Ah! ria le professeur qui comprit sur le coup le sens de cette phrase ainsi que tous les vo- yageurs. On va vous passer de l'eau! lança-t-il comme s'il eut été le sauveur de l'humanité. Puis reprenant le gobelet au croquemort, il le passa entre les sièges ainsi que la gourde en peau de ch- èvre. C'est pas trop tôt! entendait-on grogner de la part des autres voyageurs qui crevaient de soif. Ainsi tout le monde retrouva son calme dans la diligence, disons pour un certains temps; car le professeur, ne voyant pas revenir son gobelet en argent massif, s'exaspérait qu'on ne lui rendisse pas l'objet de sa propriété. Remuant sur son siège, comme s'il eut des hémorroïdes, il ne put tenir un instant de plus et cria son exaspération à travers la diligence : Messieurs et Mesdames, nous attendons toujours le retour du gobelet!   

Prière de le rendre, sinon le professeur va se fâcher! lança-t-il furieusement à travers la diligen- ce. Aussitôt on entendit une lutte s'engager dans l'autre compartiment, où un des voyageurs avait semble-t-il voulu soustraire l'objet précieux aux yeux de tous, mais que les autres voyageurs avaient aperçu. Après une lutte acharnée, entre ce malotru et ces gens honnêtes, ils le récupérè- ent et le rendirent au professeur, qui fut tout heureux de le saisir à nouveau entre ses mains. Ma- is pourquoi professeur tenez-vous tant à ce gobelet? lui demandai-je par simple curiosité. Voy- ez-vous, mon cher Remy, sur ce gobelet en argent est ciselé un C et un S et qui signifie Collège de la Sorbonne et que mes paires m'ont offert quand j'ai réussi à traduire la langue du diable. C' est comme un trophée! lui lançai-je pour le faire mousser. Oui, mon garçon, c'en est un et qui récompense tous mes efforts entrepris dans cette noble institution qu'est le Collège de la Sorb- onne. Et qui bien sûr sera couronné par les plus grands éloges quand vous aurez tué le diable, mon cher Rémy! me dit-il d'une manière toute naturelle. Oh oui, je suis d'accord avec vous, mais il nous faudra attendre que l'on ait retrouve la dague pour pouvoir le faire, n'est-ce pas? ne puis- je que lui opposer. Oui, ceci ne fait aucun doute. Mais je pense qu'on la retrouvera, car Dieu ve- ille sur le Bien et nous guidera sur le bon chemin pour que le Bien l'emporte sur le Mal. Comme il le fut de tout temps! lança le croquemort qui semblait se réveiller de sa longue léthargie. De toute façon, les républicains et les protestants ne peuvent pas gagner, sinon ce sera la fin du mo- nde pour nous tous! lança le professeur avec grandiloquence. Je suis d'accord avec vous. Mais, mon dieu, comment combattre le diable qui a des armes si redoutables contre nous, hum? lui de- mandai-je un peu naïvement. Mon cher Rémy, comprenez que je ne vous propose pas de vous battre contre le diable, où vous ne ferez certainement pas le poids, mais tout simplement de l'ass- assiner par derrière! me lança-t-il avec une réelle force de conviction et des yeux injectés de sa- ng. Vous voulez dire en traître? Oui, bien effectivement, car le diable a tout corrompu autour de lui afin qu'il gagne à coup sûr. Quoi, vous voulez dire les plus grandes institutions et leurs dirig- eants? Oui, et plus précisément, les institutions démocratiques qui, ne l'oublions pas, sont issues de la Démoncratie, bref, du pouvoir des démons. Nous y revoilà! lança la jeune femme énervée qu'on ne laissât pas le diable dans sa boite où il s'y trouvait très bien. Peuff..lâcha-t-elle exas- pérée. Mes amis, si vous continuer à parler du diable de cette façon, je crois bien que vous aller l'attirer dans cette diligence! dit-elle avec du bon sens. Et si c'est votre but caché, professeur, je m'y opposerais fermement.

Car nous avons tous payés notre billet pour un voyage tranquille et non pour aller à la recherche du diable, n'est-ce pas? dit-elle comme au bord de la crise de nerf. Mademoiselle, je suis entière- ment d'accord avec vous et je pense que nous allons finir d'en parler pour la tranquillité de tous, dit le professeur, comme voulant apaiser les tensions ainsi qu'entamer une bonne sieste jusqu'à la prochaine auberge. Avant de m'assoupir, d'étranges idées me submergeaient l'esprit, comme si le professeur avait eu l'idée farfelue de me faire signer le pacte avec le diable pour m'en approcher et puis l'assassiner froidement! Il est vrai qu'en le signant la chose fut possible et d'un stratège si dieubolique que le diable lui même ne put contrecarrer. Décidemment, le grand homme avait de folles idées me concernant. Mais entre nous qui pouvait lui certifier, après avoir signé le pacte, que je respéctrais son engagement? Personne, bien évidemment. Car il était possible aussi en le signant que je devinsse un homme fort différent, vu que le diable avait l'art d'éffacer la mémoire de tous ces êtres qui avaient signé avec lui un contrat des plus fructueux pour jouir enfin de tou- tes les richesses de la terre. Bref, me sentirais-je haïs par toute l'humanité (ce qui n'était pas le cas), j'aurais souhaité qu'on m'offrit un tel contrat! m'exclamai-je en silence dans le roulis intem- pestif de la diligence. Mais le calme regagna l'habitacle au point de ressembler à un tombeau mo- nté sur roulettes. Parfois je ne savais par qu'elle folie de mon imagination, j'avais le sentiment qu'on nous suivait depuis le départ. Et j'entrevoyais alors le carosse du diable nous poursuivre sur la route avec toutes ses forces corruptives, ô possibles embarquées! et dans notre diligence ses bêtes de proies où le professeur devait théoriquement nous protéger contre la tentation du mal. Tenant fermement sa serviette entre ses mains, et qu'il avait attaché avec une petite menotte, il avait sensiblement beaucoup de mal à trouver le sommeil. De ma place, je l'observais régulièr- ement y jeter un coup d'oeil comme s'il eut peur qu'on lui la vola. Je pouvais bien évidemment comprendre ses inquiètudes vu le trésor qu'elle renfermait. Et apparemment, je n' étais pas le seul à le convoiter dans la diligence, où tout le monde semblait cacher son jeu, comme dans la vie en- tre autre. Après 6 heures de routes, plus ou moins cahotiques sur les routes de Savoie, nous arri- âmes enfin à notre nouvelle auberge qui s'appelait étrangement l'auberge des trois servantes! Ex- ténué par le voyage, nous décendîmes sans trop nous poser de questions sur ce nom un peu équi- voque des trois servantes et moi même partis aussitôt récupérer mon panier garni, que le cocher m'envoya du haut de la galerie avec force adresse.  

En descendant du véhicule certains voyageurs s'étendirent sur l'herbe afin de soulager leur fessier et leur colonne vertébrale que le voyage avait, semble-t-il, maltraité. Quant aux autres, ils les re- gardaient, non méprisemment, mais étonnement comme des naufragés d'un long voyage au bout de l'enfer. Eux, ils avaient tenu le coup, se disaient-ils fièrement en voulant le montrer à tous. Apparemment, l'orgueil des hommes était toujours aussi vivace et malgré que le voyage en com- mun fut des plus inconfortables. A la porte de l'établissement se tenait l'aubergiste qui, cette fois- ci, n'était pas petit et ventru comme on devait s'y attendre, mais grand et maigre. D'un air jovial, il semblait très fier de son établissement qui, il faut le dire, était très cossu. C'était une grosse au-berge beaucoup plus imposante que celle des trois boussoles où les affaires semblaient marcher du tonnerre! C'est ce que je ressentis au premier coup d'oeil en admirant ses couleurs chatoyantes recouvrirent la facade principale d'un rouge éclatant et d'un vert grenouille pour les portes et fenêtres. De même, le propriétaire n'avait pas lésiné sur les moyens pour décorer son établisse-ment de petits tableaux extérieurs, qui décrivaient des scènes d'animaux aux têtes et aux corps étranges. Apparemment, tout cela avait été concocté pour amuser les clients qui, après un rude voyage sur les routes de Savoie, ne désiraient que se changer les idées et se distraire, nécessaire-ment. L'impression n'en restait pour le moins étrange et inconfortable et malgré le grand con- fort de l'établissement où le nombre de chambres, vu la hauteur de la bâtisse, aurait pu accueillir une légion romaine ou toute une armée. Comme le temps était clair et chaud pour le mois de ju- in où nous nous trouvions, une grande table avait été dressée sur la terrasse pour nous restaurer. Aussitôt toute la compagnie s' y dirigea sans trop se poser de questions et s'y posa, le gosier sec et l'estomac dans les talons, ce qui enthousiasma l'aubergiste que ses pensées fussent comprises et exécutées sur le champs. Le télégraphe n'existant pas encore, ni le téléphone, il semblait avoir tout prévu et avait disposé le nombre exact de couverts sur la table, c'est à dire huit, bref, le nom- bre exact de voyageurs que nous étions. Tout cela me parut d'une extraordinaire coincidence, je me disais en me tenant à quelques mètres de celle-ci, sachant que je ne comptais pas m'y installer pour ne pas épuiser mon petit pécule que j'avais difficilement acquis. L'aubergiste, enthousiasmé par la bonne humeur de ses hôtes, repartit à l'intérieur de son établissement et sortit quelques ins-tants plus tard  avec des carafes d'eau et de vin qu'il porta aussitôt aux convives assoiffés. Puis les posant sur la table, il leur dit avec un accent fort complaisant et enjoué : Messieurs, Mesdam- es, demandez-moi tout ce que vous voulez et tous vos désirs seront exhaussés!

Toute la compagnie fut alors fortement impressionné par la proposition hallucinante de l'auber- giste qui tenait plus du magicien que de l'hôtelier près de ses sous. Moi qui me tenait toujours à quelques mètres de la table, j'observais tout cela avec un grand étonnement, comme si une fois de plus l'endroit sonnait étrangement faux. Le professeur, assis au milieu de la table, comme da- ns le dernier repas du Christ, lui dit : Monsieur, l'aubergiste, c'est très gentils de votre part, mais nous souhaitons seulement diner et non faire la tournée des grands Ducs! Et puis nous n'en avons pas les moyens! s'exclamèrent certains qui commençaient à compter leurs sous dans leurs mains. Bien sûr, bien sur, je peux parfaitement le comprendre, dit l'aubergiste d'un air très calme et ra- ssurant. Mais je tiens absolument que ce repas, qui sera celui de vos rêves, vous soit offert par la maison. Comment? Comment? Mais c'est un rêve ou quoi? lancèrent les gens autour de la table dont l'estomac commençait à gargouiller. Le professeur, très méfiant sur la magie et les situati- ons anormales, dit : C'est très généreux de votre part, mais qui au juste nous offre ce repas qui pourrait lui coûter des millions, hum? C'est un généreux donateur qui vous l'offre et qui se trou- ve à l' intérieur de l'auberge. Et quand il vous a vu descendre de la diligence, exténué de fatigue, il voulait absolument faire une bonne action en vous offrant le repas de vos rêve, lui dit l'aub- ergiste, mais qu'il ne voulait pas dévoiler son identité pour ne pas être pris pour un parvenu. Ceci est très noble de sa part et remerciez-le pour sa gentillesse, car si on nous sert pas dans une mi- nute ou deux, je crois bien que nous allons mourir de faim, Ah!Ah!Ah! lança le professeur aff- amé comme une bête. Je veux bien vous croire et je pense qu'il sera conquis par votre savoir vivre et par la simplicité de vos moeurs.Vous savez les gens d'aujourd'hui sont si difficiles à co- nvaincre, même pour tout l'or du monde, qu'ils en deviennent complètement idiots, croyez-moi. Mais je vous crois sincèrement, monsieur, car même mes étudiants refusent parfois d'entendre la vérité et se réfugient dans la superstition et la distraction sans lendemain. C'est la génération d' aujourd'hui! lâcha brutalement l'aubergiste qui semblait connaître, par son métier très au contact avec les hommes, les moeurs des nouvelles générations ainsi que les nouvelles idées venant des quatres coins du monde. Son auberge ressemblait étrangement à un carrefour où toutes les nou- velles, plus ou moins farfelues ou très sérieuses, se croisaient, s'interpénétraient grâce à tous ces voyageurs qui y faisaient une halte pendant leur voyage d'affaire. Sous entendu qu'un voyage d' affaire ne signifiait rien de précis, sinon vouloir gagner de l' argent, percevoir des intérêts, gagner des protections ou influences dans une autre grande affaire qui sera bien évidemment plus fruc- tueuse.

Le mot affaire, comme vous le voyez, pouvait aussi bien signifier une fuite pour échapper à ses créanciers qu'à fuir ses propres crimes, n'est-ce pas? Bref, l'aubergiste à écouter toute la journée des histoires farfelues ou extraordinaires ne semblait plus désormais être impressionné par la fo- lie ou la bêtise des hommes. Il était une sorte de Dieu qui voyait tout, entendait tout. Mais mon cher lecteur, n'anticipons pas trop les événements qui pourraient bien nous surprendre comme un loup dans la bergerie. Mais pour qui au juste travaillait-il, je me demandais? Pour Lui? Pour Di- eu? Pour le diable? En fait, je n'en savais rien, car ma médaille n'avait pas vibré un seul instant depuis mon arrivée à l'auberge. Et sachant que le repas était offert par la maison, je n'eus aucune hésitation à prendre ma place avec la compagnie, qui semblait fort joyeuse d'un repas gratis et de surcroît à volonté. En m'asseyant, le professeur me fit un signe pour me demander si ma médaille avait détecté la présence du diable ou un de ses apôtres en ces lieux. Mais quand je lui montrai mon calme olympien et sa question si mal venue, je le vis respirer à nouveau et tapoter la table avec ses doigts. Bien, si c'est comme ça, dit-il à l'aubergiste, je prendrais 3 douzaines d'huitres de Cancale avec des toasts beurrés au saumon de Norvège, sans oubliez un demi-citron et de l'échal- ote pour magnifier le tout. Très bon choix, monsieur le professeur, dit l'aubergiste qui, étrangem- ent ne prenait aucune note sur un papier mais notait tout dans sa tête. Quoi d'autre? lui demanda- t-il en le regardant à moitié satisfait. Bien, si je peux encore, je prendrais un demi-chevreuil rôti avec du gratin dauphinois doré au four, puis une cassolète de champignons sauvages. Je pense que des girolles me suffiront amplement et le tout accompagné par un bon vieux Chateau Pétrus, dit-il l'air satisfait de ses choix judicieux. Mais vous êtes fou, professeur, lui expédièrent ses voi- sins de table, mais vous allez vous exploser le ventre avec tout ça et mourir d'indigestion! Mais non, mais non, mes amis, ne vous inquiétez pas pour moi; j'ai un estomac en acier et une exce- llente digestion qui me permet d'assimiler un peu tout et n'importe quoi sans éfforts. Je vous cr- ois entièrement, monsieur le professeur! dit l'aubergiste avec un regard chargé de malices et de mystères. Quant au dessert, nous y penserons tout à l'heure, hum? Mais c'est à chacun ses limites, cher monsieur, lui répondit-il en se retournant aussitôt vers la compagnie. C'est sûr! lança-t-elle en attendant patiemment son tour de commander. Ainsi passa en revue entre les oreilles de l'au- bergiste tous les plats merveilleux de la gastronomie française. Les femmes, qui ne voulaient pas boire du vin en mangeant, pour ne pas qu'on les vit s'écrouler sous les tables et s'imaginer faire des choses inimaginables, commandèrent du champagne. Ainsi dix bouteilles de Mouton Roths- child furent au menu de ces dames de même que du crabe farci, du homard à l'américaine et des langoustines de Nouvelle Zélande.

Quant à moi, je commandai un couscous royal avec un Sidi Brahim pour changer de mes spécia- lités savoyardes et dont j'avais lu les qualités culinaires dans les contes des milles et une nuits de Shererazad. Alors que d'autres, plus provocateurs, commandèrent un étouffe chrétien ainsi qu'une palette à la diable; ce qui ne fut pas du goût de tout le monde, je peux vous le certifier. Et je pense que seul l'aubergiste put rire de ces plaisanteries, vu que pendant notre premier jour de voyage, on avait eu comme une overdose de diable et à toutes les sauces. A notre grand étonnement, cinq ou six minutes plus tard, on vit l'aubergiste suivi de ses trois servantes apporter dans de grands plat- eaux tout ce nous avions commandé! Il était suivi par la grand-mère, la fille et la petite fille telle que le voulait la tradition depuis des siècles dans la maison et qui lui assurait sa prospérité. Étra- ngement la grand-mère paraissait fort jeune, la fille encore plus et la petite fille, une gamine qui avait déjà de robustes bras. Et après qu'ils les eurent déposé au milieu de la table, l'aubergiste dit : Messieurs et Mesdames, je vous crois assez adultes pour choisir vos mets sans vous disputer, Ah! ah! ah! Nous vous souhaitons un bon appetit! Le professeur Phileas, qui se prenait toujours pour un grand homme, ne manqua pas alors de lui répondre: Monsieur l'aubergiste, je n'ai jamais vu de ma vie un service aussi rapide que le vôtre et j'espère bien qu'il sera à la hauteur de la réputation de votre Etablissement. Autour de la table, toute la compagnie était exaspérée par la grandiloqu- ence inutile du professeur et qui retardait ni plus ni moins le repas d'être englouti par leur soin. Je n'en doute guère! lui expédia l'aubergiste, vu que c'est un homme riche et puissant qui vous l'o- ffre. Remerciez le plutôt et non ses aimables serviteurs que nous sommes! Bien, alors dites-lui toute notre gratitude pour ce repas digne d'un roi et que nous ne pouvons que flatter la générosité et boire à la santé! lança-t-il en s'emparant d'une bouteille de champagne sur la table et en essaya- nt de faire sauter le bouchon, tandis que la compagnie affamée et assoiffée rassemblait les verres pour qu'il les remplissent avec générosité. Mais après de multiples tentatives infructueuses de fai- re sauter le bouchon avec art et élégance, beaucoup de convives se désolaient de la maladresse du professeur pour un geste si simple a faire, au point que ce fut le croquemort qui se proposa de le faire, lui qui pourtant toute sa vie avait fait des mises en bière! Allez, professeur, laissez-moi fai- re, lui dit-il avec empressement, et ne croyez pas parce que je suis croquemort que je n'ai jamais fait la fête dans ma vie! Ce qui choqua un peu tout le monde, mais qui provoqua une soudaine hilarité autour de la table, ah! ah! ah! ah! ah! ah!

Moi même qui assistai à la scene, je ne pus m'empêcher de rire à grands éclats. L'aubergiste et ses trois servantes, qui n'avaient pas quitté la proximité de la table, par politesse n'éclatèrent pas de ri- re, mais regardaient étrangement du coté de l'hôtel avec un sourire énigmatique. Je vous confirme Messieurs et Mesdames que votre bienfaiteur vous regarde en ce moment de sa chambre et se féli- cite de votre bonne humeur! Intrigués par ce language mystérieux, ils se tournèrent aussitôt du co té de l'hôtel où, après avoir rempli leurs verres de champagne et des plus chères de Paris, ils le le- vèrent dans sa direction. Bizarrement, on aperçut personne à travers ces fenêtres innombrables, sauf quelques ombres mobiles sans véritable visage ou expression. Mais le geste était là pour qu' il soit vu et non pris en défaut, pensions-nous alors prêts à engloutir un repas qui durerait jusqu' au bout de la nuit vu qu'il était à volonté. Buvant ce breuvage pour la première fois de ma vie, je le trouvais très raffiné et plein de promesses pour la suite de mon voyage. Quelques instants plus tard, l'aubergiste et ses trois servantes repartirent dans l'auberge pour servir d'autres clients qui étaient autant affamés que les autres de comestibles et d'ambitions, ne nous le cachons pas. Aussi- tôt les convives se jetèrent sur les plats comme des tigres et, le professeur, bien qu' éduqué aux bonne moeurs, n'y échappa pas en sautant sur son demi-chevreuil rôti telle une bête féroce! Les femmes, outrées par son comportement, lui firent la grimace et l'obligèrent à leur servir du cham- pagne, lâchant ainsi ses dents carnassières de la pauvre bête. De l'autre coté de la table, on se ba- ttait pour une longe de porc qu'un convive avait pris pour de la poitrine fumée et qu'il avait co- mmandé d'après ses dires et des témoins; mais heureusement la dispute se termina après que chac- un eut retrouvé ses morceaux préférés dans les plats des voisins. En fait, ce fut un véritable casse- tête de retrouver ce que nous avions commandé, car tous les mets avaient été placés apparemm- ent sans ordre dans les plateaux, ce qui créa un gros remue ménage autour de la table pendant un long moment. Ainsi trouvais-je mon couscous royal à l'autre bout de la table et à coté de cotes de porc rôties! Ce qui me sembla fort condamnable si j'eus été musulman de confession! Seul le professeur semblait avoir été ménagé et en face de lui se trouvaient ses huîtres de Cancale, son gratin doré au four, sa cassolète de champignons, son château Petrus ainsi que son demi-chevreu- il rôti. Ayant une faim de loup, je ramenais vers moi mon couscous royal et mon Sidi Brahim et commençais à le déguster avec delectation, en arrosant ses fines perles de sauce délicatement pi- mentée qui avait été mise dans un grand bol, me prouvant qu'ici on était pas avare, puis déposais par dessus les morceaux d'agneaux, de poulets ainsi que six merguez que je goûtais pour la prem- ière fois de ma vie. Bref, c'était tout l'orient que je revivais grâce aux contes des milles et une nuits qui avaient autrefois enflammé mon imagination.

Ainsi voyais-je autour de moi mes hôtes habillés de soie d'or et d'argent et les femmes faire des danses du ventre en mangeant leur crabe farci, les ustensiles de cuisine se transformer en or et les verres en cristal de Venise, les vins rouges en rubis et les vins blancs en diamant cristallin, le pro- fesseur en sultan et la jeune femme en princesse orientale et moi son chevalier servant. Apparem- ment ma tête se troublait par toute cette euphorie collective provoquée par ce buffet à volonté et vis un musulman manger avec délectation un étouffe chrétien, le croquemort se changer en soldat Moresque et manger une palette à la diable et moi m'étouffer en mangeant mon couscous royal! Il fallait absolument que je retrouvasse mes esprits afin de sortir de cette magie où le diable avait comme des intérêts cachés. J'avais l'impression que tout le monde perdait la tête autour de moi et où j'entendis subitement le croquemort commencer à raconter des blagues salaces aux jeunes de- moiselles! Il s'agissait d'une pratique courante dans les pompes funèbres où, la veuve inconsolab- le après l'enterrement de son mari, se faisait sauter par tous les collègues de la maison! C'était ap- paremment pour elle la seule façon de se faire consoler avant le deuil de ses amours, ah! ah! ah! lança honteusement le croquemort complètement ivre. Et puis il enchaîna sur ses collègues qui violaient les mortes et dont le corps était encore en bon état! Et que dire des petites filles mortes sans avoir connu l'amour ni l'acte sexuel? auxquelles il fit une horrible allusion. Extraordinaire- ment tout ceci ne sembla choquer personne tellement il avait bu et sombrer comme dans la folie. Le professeur commença à blasphémer sur le Christ et qu'il traita d'imposteur après avoir bu sa bouteille de Château Pétrus suivi de deux bouteilles de champagne. Seule Genevieve, ma jeune heroïne semblait garder son calme en buvant peu de vin mais de l'eau comme par stratégie, me se- mbla-t-il. Ainsi m'épargnai-je de boire mon Sidi Brahim à 14 ° que j'offris à mes voisins de table qui furent très heureux de ma générosité. Étrangement, la table ne désemplissait jamais de mets délicieux que l'aubergiste et ses trois servantes par un don divinatoire ravitaillaient au fur et à me- sure que les plats se vidaient et l'enthousiasme des convives s'essouffler. C'était une soirée merv- eilleuse qui semblait s'annonçer, quand on vit passer au dessus de nos têtes une nuée d'étoiles fi- lante traverser le ciel piqué de milliards d'étoiles. Aussitôt les arbres qui nous environnaient s' illuminèrent tels des sapins de noel comme pour nous éclairer jusqu'au bout de la nuit! et les pe- tits tableaux sur la facade de l'hôtel commencer à s'agiter telles des scènes vivantes : où nous vî- mes un serpent bleu fluorescent s'enrouler horriblement autour d'un pauvre petit lapin blanc; ce qui fit rire tout le monde, suivi d'un concert de grenouilles fait de croassements lyriques, puis un concours de jets de langue sur une cible mouvante.  

Sur un autre tableau des chateaux en Espagne où l'on vit Don Quichotte et son ami pancho réussir à battre tous les moulins de la terre! Ensuite des montagnes d'or où des cascades, dévalant les pen- tes abruptes, avaient le son des pièces d'or et d'argent, puis de riches vergers où poussaient sur les arbres, non pas des fruits, mais des diamants et des rubis! Apparemment, un monde féerique que tout le monde souhaitât investir au plus vite afin de rattraper sa soi-disant vie ratée, à part les po- ètes et les écrivains qui, comme on le sait, vivaient d'amour et d'eau fraîche. Bref, un nouveau monde devenu possible, car ce soir étonnement il tournait à l'envers! Mais un monde si captivant pour les hommes et les femmes dotés de peu d'imagination, n'est-ce pas? Mais je n'en dirai pas plus pour ne pas être méchant. Et en regardant avec fascination, tous ces petits tableaux qui s'ani- maient devant eux, chacun y cherchait la clef magique pour y pénétrer et vivre enfin une vie rem- plie de succès. Quant à moi, qui n'avais alors que 21 ans, je ne savais pas ce que pouvait bien re- présenter une vie réussie ou ratée, et qu'on put la considérer ainsi cela ne relevait que d'une ques- tion d'orgueil et non d'une profonde réflexion sur soi même : car au bout de l'histoire tout le mo- ode mourrait, n'est-ce pas? Peut-être étais-je moi même trop lucide, alors que l'illusion chez mes compagnons semblait faire des étincelles dans leurs cervelles par ce repas gargantuesque offert par un mystérieux bienfaiteur ainsi que par ce ciel décoré d'étoiles filantes et par ce spectacle di- gne d'enflammer l'imagination des plus sombres d'entre nous. J'avais le sentiment que mon voya- ge s'était transformé en colonie de vacances et que tous mes compagnons étaient redevenus des enfants prêts à croire au père noel! Pendant que ces derniers s'amusaient follement, je décidai de sortir de table pour voir ce qui se passait dans les cuisines de l'établissement, afin de comprendre comment cette ogresse magie pouvait bien exister. Pour passer inaperçu, je pris le chemin des éta- bles et de la remise où, pénétrant à l'intérieur, je vis un superbe carrosse au ton rouge écrevisse virant au bronze laqué. A vrai dire, il ressemblait plus a un char d'assaut conçu pour les rudes et longs chemins que pour des ballades tranquilles à travers la campagne. Bref, c'est le sentiment qui se dégageait de ses superbes lanternes en forme de tête de mort et magnifiquement ornées de léo- pards et de serpents dorés à l'or fin. Il me semblait tout particulièrement destiné au voyage de nuit, je supposais, vu leurs dimensions impressionnantes ainsi que par ses gardes boue qui ressemblai- ent étrangement à des pinces d'écrevisses recourbées sur les roues et dont les rayons étaient fait de fémurs humains!  

En m'approchant de ce corps apparemment vivant, je sentis comme un souffle glacé me transperc- er la chair et les os, et en regardant à l'intérieur je vis du sol au plafond des signes mystérieux faits de lunes bleues, d'étoiles biscornues, de soleils noirs, de tridents, de sirènes voluptueuses et des millions de signatures comme celles que j'avais pu lire sur le pacte avec le diable! Sans nul doute le diable nous avait suivi sur la route et avait fait halte dans le même hôtel que le nôtre, je notai l'extraordinaire coincidence. Fut-ce le fruit du hasard ou bien à un parcourt régulier que le diable faisait d'hôtel en hôtel pour y corrompre les âmes ou faire son marché pour parler plus vulgairem- ent? Tout cela fut possible. Mais ne voulant point sortir le monstre de son sommeil profond, qui m'arrangeait bien, je pénétrai à l'intérieur de la remise qui était immense. Avec stupéfaction, je vis des centaines et des centaines de carrosses et de fiacres plus ou moins luxueux qui attendaient ap- rès avoir déposé leurs très ambitieux propriétaires à l'auberge. De même que des milliers de vélos garés un peu partout par leur pauvre propriétaire qui rêvaient eux aussi d'une grande vie. Bref, j'avais l'impression que les rois et les reines venaient ici afin d'agrandir leur fortune et leur royau- me déjà immense et les parvenus essayer de tenter leur chance et de jouer eux aussi dans la cour des grands, ce que le diable pouvait réaliser pour chacun d'entre nous du moment qu'on lui vendit son âme en toute conscience et honnêteté. J'avais le sentiment que ce pacte avec le diable ne fut pas sans fondement moral ou éthique, puisqu'il demandait à son signataire une totale adhesion à ses principes fondés sur le mal. Et que tout engagement biaisé ou insincère de sa part put empêch- er le diable de posséder une âme fraîche et dispos pour accomplir ses méfaits en toute impunité dans la société des hommes. Et depuis qu'il s'était installé depuis des lustres dans notre vie quoti- dienne, il n'eut aucun scrupule à revêtir les habits d'un saint pour se prendre pour Dieu. De là na- quit notre incompréhension à comprendre les guerres entre les hommes, les fleaux et les catastro- phes naturelles ou non qu'on ne put concevoir venir d'un Dieu bon et clément. Le monothéisme put-il être une erreur, quant nous constations ici plutôt un duotheisme? Bref, un dieu à 2 têtes, mais inconcevable par notre esprit habitué au chiffre 1 ou 0? Le nombre 2 put-il être le nombre magique pour nous ouvrir l'accès à l' univers?  

Me questionnant sur toutes ces choses qui me passaient par la tête, j'entendis soudainement des voix venir des étables voisines. M'avançant avec toute la prudence du monde, je vis deux chevaux à pois vert et bleu discuter ensemble : Alors qu'est-ce qu'il t'a promis le Grandé?( je supposais qu' il parlait du diable). Hé ben, il m'a promis deux ailes afin que je puisse voler comme Pégase et parcourir le monde sans devoir user un seul de mes sabots! Elle est chouette ton idée! lui lança l'autre cheval plein d'entrain. Et toi qu'est ce qu'il t'a promis? Moi il m'a promis des sabots en or afin que je puisse séduire toutes les juments de la terre et devenir la légende du cheval aux sabots d'or, hiiiii, hénnisa-t-il tout en se dressant sur ses pattes arrières. Oh, oh, ne t'emballes pas comme ça, camarade, c'est pas encore gagné! Et je vois que tes sabots sont pour l'instant bien crottés! lui expédia-t-il sans ménagement. Mais j'admets que c'est un beau projet pour un cheval comme toi de diligence. L'autre baissa alors l'encolure en regardant tristement ses sabots crottés et déjà bien usés par les longues courses quotidiennes. Et à quelle heure il t'a promis le grand rêve? Je crois que c'est à minuit pile que le Grandé opère ses transformations dans l'auberge et pour tous ceux qui le veulent bien, forcément. Stupéfait d'entendre pour la première fois de ma vie parler des che- vaux, je sentis que j'étais entré dans un autre monde qui m'accordait des dons jusque là inconnus par moi même. Pourtant, je n'avais signé aucun pacte avec le diable, mais il fut possible que ma petite médaille accrochée à mon cou me permit d'entendre parler les animaux comme d'une chose toute à fair normal! Mais peut-être s'agissait-il ici d'un piège tendu par le diable ou peut-être qu' un privilège qu'il voulut bien m'accorder avant que je signasse la decision irrévocable? me dem-andai-je en tremblant. En fait, je n'en savais rien en continuant à m'avancer à l'intérieur des étables qui étaient elles aussi immenses. Un peu plus loin, j'entendis du bruit me parvenir et, m'y précipi- tant avec toute la prudence du monde, je vis une bande de lutins qui chantait et dansait au rythme d'une farandole : Dansons la carmagnole, vive le son, vive le son! Dansons la carmagnole et tous s'en vont! Dansons la carmagnole, vive le son, vive le son! Dansons la carmagnole, c'est moi le patron! Caché derrière une botte de paille, je ne vous cacherai pas que leur joie de vivre m'enthou-siasma véritablement, mais sans en connaître la véritable exacte. Quelques instants plus tard, ils s' assirent tous en rond en se tenant la main comme des enfants, puis le plus grand, qui faisait à vue d'oeil 1 ou 2 centimètres de plus que les autres, se plaça au centre pour prendre la parole : Mes chers amis, leur dit-il, ce soir nous allons enfin vivre notre grand rêve qui est celui de devenir gra-nd! Youpii! Youpii! lancèrent-ils en applaudissant avec une grande ferveur. 

Et de combien de centimètres? demandèrent-ils de concert. De 40 centimètres! m'a dit le Grandé. Et de partout? demanda un lutin qui regardait sa braguette. Mais oui, mes amis, de partout! Oh mon dieu enfin le grand rêve qui se réalise! lancèrent-ils en se prenant tous dans les bras. Bien que le tableau fut très émouvant, j'avais l'impression d'être tombé chez les fous. Mais il est vrai fort amusant pour moi. Puis, m'avançant avec toute la prudence du monde dans cette cour des mira-cles, un peu plus loin, je vis un vieil homme qui était en train d'écrire à côté d'un petit enfant. Visiblement, il semblait très absorbé par son travail au point de délaisser quelque peu le petit gar-çon, qui jouait à ses cotés avec des fétus de paille dans lesquels parfois il soufflait dedans ou bien utilisait comme son grand-père tel un crayon. A les voir tous les deux si proches et si lointains en même temps, j'avais l'impression que le petit garçon était ni plus ou moins le vieil homme dans son enfance. Et ce dernier, qui semblait terriblement s'ennuyer, lui dit : Oh grand-père, alors qu'est ce qu'il t'a promis le Grandé? Le vieux, levant les yeux de son cahier, lui répondit : Vois-tu, mon enfant, le Grandé m'a promis la gloire littéraire! puis replongea aussitôt dans son ouvrage. Abaso-urdi par cette réponse, qu'aucun enfant ne put comprendre le sens, je compris que le vieil écrivain (qui semblait être un écrivain raté) s'entretenait en vérité avec l'enfant qu'il fut. Mais c'est quoi la gloire littéraire? lui demanda-il subitement. Le vieil homme, frappé par cette question si naïve de l'enfant, leva à nouveau les yeux de son ouvrage et lui dit : Vois-tu, mon garçon, la gloire littérai-re, c'est la consécration dont rêve tout écrivain pour justifier sa vie. C'est à dire mettre fin à une vie souvent remplie de malheurs et d'expériences pénibles pour lui, tu peux me croire, mon petit! puis replongea l'air pensif dans son ouvrage qui lui semblait plus important que la vie elle même qui pourtant s'adressait à lui par l'intermédiaire de l'enfant. C'était là visiblement le grand parado-xe de l'écrivain qui préférât délaisser la vraie vie pour se consacrer, comme on dit, à l'orgueilleuse littérature, bref, au monde imaginaire. Sincèrement, je le plaignais terriblement d'avoir choisi cet-te voie sans issue dont le regret se faisait ressentir par sa confession intime avec lui même. Bref, d'avoir si peu joui de la vie en se consacrant à la si ingrate littérature ou plutôt à l'ingratitude des Hommes, si je voulais être plus exact. Mais ce soir, mon petit, tout cela va changer, car le Grandé m'a promis le grand rêve! lui dit-il en levant les yeux vers le plafond de l'étable, où les planches de bois l'empêchaient pour l'instant de voir le ciel et la voie lactée. Soudainement, je vis le vieil ho-mme presser l'enfant entre ses bras et le bercer de paroles très très douces.

Ce fut si émouvant pour moi que je sentis à cet instant que le vieil homme et l'enfant s'étaient réconciliés avec leur passé, leur présent et leur avenir, non grâce à la justice ou la bonté de dieu, mais grâce au pouvoir du diable de pouvoir changer le destin de chacun d'entre nous. Qui l'eut cru? m'interrogeai-je ému jusqu'aux larmes caché dans mon coin. Apparemment, le diable me sé-duisait de plus en plus dans ces étables comme de l'Histoire. Poursuivant mon chemin à travers ces sombres allèes, j'aperçus un peu plus loin, un petit homme coiffé d'un bicorne qui semblait montrer une impatience folle à vouloir monter sur ses grands chevaux, au point d'épuiser les ner- fs de son aide de camps et de ses officiers attentifs à ses désirs. L'attente lui semblait si longue qu' il faisait avec une grande nervosité des aller-retours dans l'étable, la main sur l'estomac en faisant une horrible grimace, comme s'il n'arrivait pas à digérer la réalité ou une chose comme ça. Alors qu'est-ce qu' il vous à promis? lui demanda un de ses officiers. Le Grandé m'a promis d'éclatantes victoires militaires sur toute l'Europe et sur laquelle je bâtirai mon Empire! lança-t-il avec toute la fougue qu'on attendait de lui et que les autres applaudirent à grand fracas. Gloire au Grandé! Gloire au Grandé! Gloire à Satan! lâcha soudainement le petit homme qui mit aussitôt son bicor- ne de travers ressemblant désormais aux cornes du diable! Troublé par tous ces engouements fré- nétiques des locataires de l'étable à vouloir changer leur statut social par la grâce du diable, j'ent- endis un plus loin des boeufs réclamer, avec de forts mugissements, une paire de cornes supplém- entaires, puis tout à coté des moutons bêler chacun une toison d'or, en face des poules caqueter bruyamment pour pondre enfin des oeufs d'or! Bref, tout ce bruit infernal autour de moi, conc-ernant les attenttes délirantes de mes hôtes, finit par me rendre complètement fou au point que je souhaitasse sortir de cet endroit au plus vite pour ne pas prendre mes désirs pour des réalités, pen-sai-je lucidement en arrivant à la fin des étables, où j'apercus une porte donnant derrière l'hôtel comme je l'avais espéré. En passant ma tête en toute discretion par l'embrasure, j'aperçus enfin les cuisines de l'auberge qui étaient d'immenses et ressemblaient étrangement à l'antre de l'enfer ou un feu gigantesque intérieur brûlait continuellement afin de servir tous les clients affamés de l'au-berge. Voulant voir d'un peu plus près ce qui s'y passait, je sortis en longeant un long mur de bri-ques rouges, puis après avoir trouvé un point de vue idéal pour observer sans être vu, je fus saisi par le beauté du site qui se trouvait en face des cuisines où une immense contrée sauvage s'éten-dait à perte de vue au point de ressembler au grenier de la Terre!

En contre bas de riches vergers coloraient la campagne de fruits de toutes les espèces qu'on ne put s'imaginer ainsi que des potagers de la taille d'une contrée, des sources donnant aussi bien les eaux les plus pures de la terre que les meilleurs vins que l'on put tirer de nos meilleurs vignes du Bordelais ou de la Champagne. Ainsi qu'une forêt magnifique abritant toutes les espèces animales afin de servir les meilleurs tables de l'auberge par sa proximité. Elle ressemblait à s' y méprendre plutôt à une reserve animale qu'à un parc animalier, me sembla-t-il. Quelques instants plus tard, je vis un géant coiffé d'une toque( il semblait faire au moins 2 mètres!) sortir de ses cuisines et, à l' aide d'une petite clochette, appeler une bête qu'il souhaitât cuisiner. Sans attendre bien longtemps, un chevreuil se présenta à lui et le suivit dans les cuisines comme pris par un ensorcellement ma- gique. J'en croyais pas mes yeux de voir ces choses se passer si facilement pour le chef cuisinier! Je savais bien ce qu'allait devenir la pauvre bête, mais j'étais un peu trop loin pour voir en détail la découpe de l'animal puis sa préparation soit en sauce soit en rôti, malheureusement. Quelques mi- nutes plus tard, il ressortit avec une clochette différente qu'il fit sonner avec énergie pour recevoir en un rien de temps des corbeilles de fruits et de légumes que des lutins déposèrent à ses pieds. Ce monde avait tout l'air d'un conte magique, pensai-je en m'approchant avec prudence des cuisines qui sentaient diablement bon! Poussé par ma terrible curiosité, je longeais le mur qui à fur et à me sure devenait de plus en plus chaud, comme si je m'approchais de l'antre de l'enfer. Au point que je dus m'en écarter un peu pour ne pas être moi même grillé par les flammes de l'enfer. Après av- oir franchi un muret, où je faillis me brûler les mains ainsi que le derrière, j'aperçus enfin l'entrée gigantesque de la cuisine, éblouissante de mille feux, qui donnait sur le grenier de la terre, mais sans pour autant trouver un coin d'observation discret. Mais après quelques recherches, je remarq- uai, non loin des fenêtres des cuisines, de grosses barriques de vin ou d'elixir de jeunesse (je ne sa vais pas exactement) et m'y portai sans trop réfléchir. Vu leur contenance, qui pouvait bien faire 10000 litres de vin ou autre breuvage magique, toute chose ici me semblait disproportionnée, bref, à l'image de la dépense gargantuesque du diable et où le " tu gagneras ton salaire à la sueur de front" fut considéré ici comme une ineptie! A travers les vitres des cuisines, j'aperçus un foyer incandescent brûler continuellement afin de servir en temps voulu tous les clients de l'auberge, mais n'aperçus aucune brigade ou armée de marmitons telle qu'on pouvait les voir s'agiter dans les cuisines des plus grands restaurants!

De même aucune grosse cuisinière en fonte qu' un bon cuisinier ne put se passer pour élaborer ses plats les plus délicats, mais un immense feu central où le géant jetait dedans tous les ingrédie- nts nécessaires pour réaliser ses plats en un tour de main, il faut le dire. Ainsi je le vis jeter dedans des morceaux de lapin, puis par dessus quelques poudres magiques comme pour l'épicer ou bien amorcer le processus, en fait, je n'en savais rien. Dans le feu incandescent dansaient avec ivresse des poêles et des chaudrons de toutes sortes que le chef cuisinier semblait commander au doigt et a l'oeil ainsi que la hauteur de feu. J'avais l'impression qu'il avait pactisé avec le diable pour avoir tous les pouvoirs dans sa cuisine! me sembla-t-il, tel que le rêvasse tout chef digne de ce nom, ne nous le cachons pas. Le géant avait un nez immense et que le feu avait rougi et noirci par endroit telle une aubergine, mais s'en servait à merveille pour sentir et surveiller tous ses plats sur le feu. Son visage était d'un rouge écarlate et ne lui manquât plus que des cornes pour ressembler au dia- ble et ses mains étaient cramoisies comme par une trop longue exposition à la chaleur incandesc- ent de l'antre. Sur de longues étagères, près de la porte d'entrée, se trouvaient ses milliers de cloc- hettes qu'il utilisait pour se servir dans sa réserve de nourriture. Sous chacune d'elle était inscrit l' ingrédient concerné afin de faciliter le bon fonctionnement des cuisines qui, ne nous le cachons pas, avait le rythme d'un fast food. Sans prévenir, je vis le géant sortir avec une de ces clochettes puis la faire tinter afin de confectionner son prochain plat. Aussitôt un énorme cochon se présenta à lui et le suivit à l'intérieur des cuisines. Tout en grognant bruyamment, ce dernier ne me sembla pas très perturbé ou révolté contre son horrible sort ni le voir trainer des pattes, vu l'engouement qu'il prit à suivre son maitre cuisinier. Puis le faisant entrer dans une sorte de tunnel près du feu, quelques secondes plus tard il sortit en rondelles de saucissons, jambons, Jésus, rosette de Lyon et poitrine de porc! et le tout transporté sur un tapis roulant. Il n'avait alors qu'à les poser sur les plats commandés par les clients et que les trois servantes allaient servir avec toute la courtoisie qu'on leur connaissait. Enfin, je connaissais le secret sur la rapidité de son service! m'exclamai-je avec joie derrière mes barriques. Bref, une chose qui me paraissait maintenant tout à fait cohéren- te, n'est-ce pas?Comprenez par là, mon cher lecteur, qu'étant désormais habitué à la magie rien ne pouvait plus me surprendre et où les choses anormales étaient devenues normales et les choses normales, anormales. C'est comme si vous nourrissiez tous les jours un tigre qui à la longue fini- rait par trouver cela tout à fait normal et logique.

De même qu'un homme politique payé grassement par le peuple qui trouverait sa situation norm- ale et légitime, ainsi qu'un jeune homme vivant dans un pays libre qui abuserait de la liberté d'ex- pression pour dire la vérité à ses contemporains. Bref, de nouvelles habitudes pour moi qui me permettaient d'accéder à un état supérieur de la conscience par la puissance de ses répétitions sur mon corps et sur mon esprit. Satisfait par mes découvertes, je repris le chemin par les étables afin de regagner mes compagnons qui, pensai-je, devaient se faire exploser la panse. Regardant ma m- ontre à mon poignet, qui marquait minuit moins quart, lorsque j'entrai à l'intérieur je sentis com- me une grosse agitation préoccuper les esprits des bêtes et des hommes. Tous semblaient prier à leur nouvelle vie en regardant le plafond, qui dans un quart d'heure allait s'ouvrir comme la mer d'Egypte à Moïse! En fait, Moisis fut ici plus appropriè pour nommer le prophète du diable que tout le monde appelait Le Grandé avec un léger accent espagnol, vu que celui-ci avait été libéré par un espagnol dénommé Cortez de sa mine du Mexique: Mina del diabolo. Mais ne voulant poi- nt écouter leurs dernières incantations diaboliques, je franchis vite fait les étables pour rejoindre la remise puis mes compagnons, que j'entendais de loin parler très fort et pousser des exclama- tions de joie, ce qui me surprit qu'à moitié à vrai dire.