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LE FILS DU DESERT

 

 

Ce livre d'une grande honnêteté intellectuelle exprime, en fait, les désillusions sur ce qu'on appelle l'intégration des peuples qui ont dû s'exiler de leur pays pour tout simplement survivre : Mouloud poussé indirectement par la guerre d'Algérie et Simone par le Nazisme. Ces deux êtres, et malgré tous les éfforts de la France à les intégrer, resteront à tout jamais des êtres déracinés. Et ce constat d'échec pour la France, qu'on peut déplorer, est dû ess- entiellement à un vice de fabrication de la société française, qui étrangement a horreur des traditions et s'en méfie comme de la peste! Nayant plus au- cun appui pour asseoir leur nouvel exil, ces deux êtres ressentent leur déracinement comme un déchirement intérieur, presque comme une trahison de leur pays d'accueil. Le problème de la France d'aujourd'hui ne se situerait-il pas à cet endroit stratégique, où tous les enfants d'immigrés rejettent la France au point de devenir des terroristes et de lui faire du mal? Actuellement dans nos sociétés, où tout va très vite, mais qui aura le courage et, disons même, le temps de réfléchir à toutes ces questions qui semblent venir d'un autre temps, alors qu'aux portes de l'Europe frappent des millions de réfugiés? Le rêve d'une vie meilleure et ailleurs serait-elle la grande désillusion des temps modernes? Question que se pose l'auteur et ne peut y répondre que par l'affirmative.

 

 

           

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Quelque part dans le sud de la France, août 2006

« Un jour, il te faudra revenir mon fils.

Mais quelle croix il faudra mettre sur ta tombe? »

 

En écrivant ces mots sur ces feuilles blanches, où le soleil venait comme un incendie mettre le feu et révéler l'extrême blancheur des jours, mouloud laissa tomber la plume de sa main..transie par l'effroi. Il semblait pris par un malaise et des gouttes de sueur co-ulaient maintenant sur son visage aux traits fins et méditerranéen: visage lisse et presque antique où les pleurs semblaient se mêler étrangement à cette sueur de l'été impossible. Ses yeux noirs, habituellement profonds et réfléchis, étaient devenus lumineux de vérité fugitive et évanescente, comme ils le sont toujours chez les peuples du soleil. Mouloud, qui était sur le point de s'évanouir, renversa instinctivement sa tête en arrière afin de se dégager de cette torpeur qu'il avait lui même malheureusement mise à jour. "Mon dieu, mais que suis-je en train de faire? Mais quelle bêtise suis-je en train de faire?" répéta-t-il d'une voix remplie de pitié pour lui même. Dans son coeur, il sentit une grande doule-ur l'envahir comme venant d'une époque lointaine, mais faisant partie intégrante de son passé : passé étrangement occulté par lui même que la vie française pleine de réalité avait fait disparaître derrière un écran d'alcool et de fumée." Mais pourquoi essayait-il encore de se cacher la vérité? lui demandait une voix intérieure. Ne s'était-il pas juré de toute la dire avant de commencer son manuscrit? Alors pourquoi cette éternelle hésitat-ion, si ce n'était par la crainte d'y découvrir les vraies racines de son mal? Mouloud, qui semblait déstabilisé par toutes ces questions, se recala aussitôt dans son fauteuil et fit dans le même mouvement un geste de désapprobation. Puis prenant son courage à deux mains se lâcha enfin..

Mais pourquoi se sentait-il si mal en France, après y avoir vécu une bonne partie de sa vie? se demanda-t-il dans un excès de sincérité." Oui, pourquoi ne suis-je pas toujours intégré à cette culture que le monde entier pourrait m'envier? Oui ou non, suis-je en train de devenir fou?" réitéra-t-il. En fait, c'était beaucoup plus grave qu'il le pensait. Car cette douleur, il l'a ressentait bien tous les jours dans sa vie quotidienne et non par crise comme on aurait pu le croire au point d'être devenue pour lui comme un lourd fardeau à porter sur ses larges épaules : épaules olympiennes que le temps avait taillé par on ne sa-vait quelle magie, comme pour mieux supporter son malheur? D'après lui, cela devait remonter au plus haut de ses origines, parce qu'il se sentait issu d'une sorte d'esclavage indéfinissable et incompréhensible : n'était-il pas de race blanche et orientale? Alors po- urquoi tout ce tohu-bohu intérieur pour expliquer peut-être qu'un simple problème d'a- mour propre ou d'orgueil? "Mais non, ça ne pouvait pas être cela! s'emportait-il contre lui même et contre tous ces préjugés simplistes qui souvent nous faisaient croire que to- ut le monde pouvait se ressembler et comprendre nos joies et nos douleurs personnelles! ainsi le ressentait-il au fond de son coeur afin de justifier son immense solitude. Pendant ses longues promenades solitaires, il cherchait souvent à comprendre pourquoi la prése-nce de l'autre l'empêchait à proprement parlé d'être heureux? Et pourquoi, il existait enc-ore chez lui, cette étrange incompatibilité entre son bonheur et celui des autres? Mais quel âge avait-il réellement pour pouvoir ressentir ces choses datant presque de la préhi-stoire? Questions étranges qui semblaient venir d'un autre monde!

"J'avais l'impression de revenir à des temps immémoriaux, lorsque je me retrouvais seul face à cette monstrueuse modernité qui m'accablait de maux indescriptibles. Et je me de- mandais, non sans inquiétudes, comment il fallait faire pour survivre à tous ses cataclys- mes intérieurs?"

Toutes ces pensées résonnaient étrangement dans son âme, comme le son du tocsin au dessus des buildings d'une ville moderne. Aussitôt la cité moderne prit la parole et lui dit : Mon pauvre petit mouloud ne vois-tu pas que seuls les grands enjeux m'enivrent à la folie? Mais que représentent réellement pour moi tous tes petits problèmes existenti-els devant ces grands bouleversements planétaires qui nous attendent? Allez, n'insiste pas et laisse-moi travailler afin d'accroitre les richesses et les crimes. Et ne crois surtout pas que je suis là pour réduire les injustices qu'il a entre les Hommes, oh non, bien au contraire. Car je ne suis en vérité qu'un vertige, qu'un tourbillon et très certainement le vestige d'une future cité détruite et ça peu de gens le savent. Mais toi, sois prudent et n' oublie pas que seul l'Homme en mouvement évite le mépris des autres". Mouloud était maintenant convaincu que les autres n'étaient qu'une émanation du monde en mouve- ment et que ce monde allait le broyer un jour à l'autre sans lui demander son avis! Que pouvait-il faire aujourd'hui, sinon qu'assumer sa future douleur? se demandait-il d'un air rempli de fatalisme. "Après avoir entendu et compris parfaitement ces voix, j'aband- onnais immédiatement cette soi-disant bonne idée qui me stipulait que je pouvais moi aussi être compris par les autres en me procurant un réel plaisir de ne plus y penser. Car j'allais éviter par la logique même toutes sortes de désagréments, à savoir à ne plus ex- pliquer le pourquoi du comment j'étais différent des autres et surtout à ne plus devoir avouer mon éternelle détresse. D'une certaine façon, ça m'arrangeait bien, mais j'étais tout de même gêné de jouer un rôle." Mouloud semblait se reprocher une attitude qu'il sentait étrangère à sa culture et il avait vraiment l'impression de vouloir imiter une ma-nière d'être et de faire une sorte de compromis avec ses ancêtres, qu'il n'avait jamais pu nommer mais dont il sentait l' existence.

"Dès le premier jour, je me suis senti en vérité très mal devant ma page d'écriture où j' étais comme accablé de milles remords qui étrangement n'appartenaient point à mon car- actère ni à ma personnalité. J'avais ni plus ni moins l'impression de subir un chantage morbide avec moi même où ma vie était confrontée à un ennemi dont je ne connaissais pas le nom. Je n'ai su que bien plus tard que c'était la mort elle même qui s'était installée à ma table de travail et qu'elle ne l'avait plus quittée depuis ce jour. Durant ces longues nuits d'hiver, j'avais ressenti au dessus de mon épaule comme le souffle glacé de sa gra-nde tolérance et de son calme évident où j'avais fini bien sûr par accepter sa présence lu-gubre à mes côtés. Une chose m'avait beaucoup intrigué, c'était son manque total de pu-deur à l'égard de ce que j'écrivais de plus ou moins sincère sur la feuille de papier. Où elle avait tendance à embaumer un peu tout et n'importe quoi qui lui passait sous mes doigts : mes bêtises, mais aussi mes tous premiers sentiments qui surgissaient alors de mon jeune coeur remplies d'ivresses folles. Et j'étais véritablement paniqué par l'idée qu' elle allait les embaumer sous mes yeux et qu'ils n'allaient plus m' appartenir en mon nom propre. Mais après toutes ces heures passées à ses côtés, je constatais, non sans am-ertume, que j'avais bel et bien envoyé à la mort mes tous premiers émois et sentiments personnels!". Bref, on sentait clairement chez mouloud, d'après ses propos sur la mort, qu'il avait tout de même peur de l'irréparable.

" Comme les français!"

Cette petite phrase résonna plusieurs fois dans sa tête et fut surpris par le ridicule qu'il avait fait naître en lui comme une sorte de monstruosité. Curieusement, il se demandait s'il fallait en rire ou en pleurer? Mais au fond de lui même, il riait, puisque rire dans ses propres larmes était aussi une façon de cacher ses larmes aux autres. "Comme la vie est cruelle! se plaignait-il amèrement. Mon dieu, mais quelle injustice d'avoir un coeur rem- pli de contradictions!" remarquait-il en se prenant pour quelqu'un d'autre ou peut-être de plus important qu'il était dans la vie? "Ah quelle horreur, cette fée qu'on appelle impuné- ment la pensée! Et quand je pense qu'on dit qu'elle est la source de tout savoir et de tout progrès humain, brrrr, j'en ai la chair de poule du seul fait d'y penser! Car je sais en ce moment que c'est elle qui dirige nos humeurs ou peut-être notre folie en sachant bien que nos sociétés anciennes et des plus sophistiquées en ont déjà éprouvées les conséquences, n'est-ce pas? Moi même aujourd'hui, j'en ressens toute la puissance et toute la terreur qu' elle dégage autour d'elle, celle de son extrême liberté à juger l'autre ainsi qu'à la choisir comme victime toute désignée. Je sais aussi d'une façon étrangement souveraine que je serai une de ses futures victimes. Mais dans combien de temps et pour quelle raison? En fait, je l'ignore complètement. Disons plutôt, sans vouloir vous induire en erreur, qu'auj-ourd'hui je ne fais qu'attendre les signes annonciateurs de ma future condamnation. Oui, je sais et vous l'entends dire, qu'attendre bêtement qu'on vienne vous cueillir est une for-me de lâcheté. Mais oui, je suis parfaitement de votre avis! Mais comment vous dire, sans vouloir vous fâcher, que feindre est pour moi la seule solution pour pouvoir survivre à mon siècle en déclin? En serait-il autrement pour tout homme ou toute femme désirant vivre ardemment son siècle? Car feindre d'être fort, invulnérable, inspirer la peur, cela marche. L'inverse aussi, avoir peur de l'autre, le craindre, faire le gentil alors qu'on ne de-mande qu'à se venger. Mais au fait, je remarque depuis le début, je ne fais que dire des évidences, comme c'est étrange! Comme si le temps ne demandait que ça, à faire des évi-dences, c'est à dire à faire la justice à coups de faucilles et de canons. En vérité, ce que je voudrais dire aux Hommes de tous les pouvoirs, c' est :

Assez, Assez!

Assez de voir, l'ignoble chose se répéter à des siècles d'intervales et toujours sous le même bruit incessant des canons!

Assez, Assez!

Assez de voir, cet horizon en feu où meurt par millions, toujours et encore, ces mêmes victimes innocentes, choisies d'avance? Pourqui, pourquoi tous ces morts ensevelis dans le silence? Mais qui a décidé pour eux que leur vie ne valait plus rien? Mais qui a décidé pour eux que la terre n'était pas assez grande?

Assez, Assez!

Assez de voir tous ces cadavres flottants à la dérive de notre ignoble passé!

Assez, Assez!

Assez de faire partie de cette horrible histoire sans paroles : histoire sans morale que cha cun de nous supporte la charge, le poids, sans crier! Oui, j'ai honte d'être un homme co- mme tout le monde, c'est à dire faible et peureux qu'on peut abattre à la moindre occasi- on par des mots ou par des balles. Et si je ne me connais aucune cruauté envers les autr- es, celle des autres m'a souvent fait très mal au point que j'en souffre toujours aujourd' hui. Oui, j'en ai assez de vivre comme une bête traquée pour des raisons inadmissibles de gloire et de trophée! Oui, ce que je voudrais dire aux hommes de tous les pouvoir, c' est : Disparaissez maintenant de ma vue! Disparaissez de l'Histoire pour que je puisse enfin respirer sur une Terre au bonheur simple d'être partagé. Vous vous dites qu' il doit être affreux de mourir comme un homme ordinaire. Mais il le faudra bien un jour et celle qui me le dit n'est pas Dieu, mais Déesse et elle s'appelle Pensée. C'est elle aussi qui me diri- ge en ce moment sur cette simple feuille de papier où j'écris les mots que j'aime le plus qui sont ceux de liberté, de dignité et d'amitié. Mais pourquoi devrait-on considérer com- me quelqu'un de dangereux, celle ou celui qui voudrait par ces trois mots défendre leur évidente universalité?

Souvent derrière les mots simples se cachent la vérité qui ont toujours fâcher nos futurs dictateurs pour éviter que les hommes et les femmes (qui sont souvent exploités pour rien du tout) se révoltent contre leur propre condition de travail afin qu'ils ne sachent rien de la vraie vie que les institutions politiques et religieuses leurs dissimulent pour défen-dre leurs propres intérêts. Question : Faudrait-il alors accuser la religion et la politique d'asservir les hommes et les femmes pour leur propre pérennité? En fait, nous en sommes pas loin. Mais est-ce à moi de te le demander, ô vénérable pensée dont j'attends la répon-se? Elle me parle et me dit: "Mon pauvre petit mouloud, mais pour qui te prends-tu pour me demander une telle chose qui ne te concernes pas? Mais quand vas-tu cesser de me dire des bêtises? Car il sera peut-être trop tard pour toi dans un instant à l'autre où le soupçon de vérité que tu auras jeté sur le monde et sur tes voisins de palier se retournera sur toi même. Peut-être t-en voudront-ils à vie ou peut-être te tuerons t-ils dès demain? C'est à toi de choisir!"Un obus verbal avait éclaté au beau milieu d'une ligne et je me demandais à qui pouvait bien venir la faute, à celui qui le lançait ou bien à celui qui en mal d'émotions le recevait en plein coeur? Cette pensée m'inspirait véritablement de la peur en me faisant douter sur ma propre capacité à raconter mon histoire appartenant au petit mouloud et à toute la poésie de l'orient, qui restait comme en suspend au dessus des jardins parfumés par le figuier et la fleur d'oranger : parfums sublimes qui un jour d'ora-ge furent emprisonnés au fond de notre coeur, afin de nous sauver d'un naufrage certains, celui du temps et de l'oubli nécessaire à la survie de chaque homme et de chaque femme. Pour mouloud, il semblait n'y avoir aucune différence entre cet homme et cette femme, entre ces deux masques que l'humanité portait sans cesse et interchangeait dans l'ombre, comme portée par une pudeur excessive de cacher l'éternelle douleur?

Mouloud sentait au plus profond de lui même qu'il avait des choses à dire, mais ne savait pas comment s'y prendre. Car c'était la première fois qu'il se mettait à l'écriture de ses so-uvenirs d'enfance et se sentait plutôt maladroit, comme un enfant qui n' avait jamais appr-is à écrire. Pourtant, il avait été à bonne école en France comme beaucoup d'enfants de son âge. Mais une chose particulièrement lui pinçait le coeur quand il y repensait, c'était l'effroyable sensation de n'y avoir rien appris! Et il en prit conscience un jour par une après-midi pluvieuse où  le mot prit chair en son esprit en se mettant à vibrer à l'intérieur de son crâne en en demandant d'autres afin de construire une sorte d'édifice où chaque pierre devenait un mot où chaque rangée devenait une phrase où l'ensemble des rangées formait un mur. Bref, une maison semblait se construire à l'intérieur de lui même et il tr-ouvait cela charmant en décidant plus tard d'y installer un jardin d' hiver. Tout ceci était joliment dit par lui même, mais il ne faudrait pas oublier dire, qu 'avant de poser la prem-ière pierre sur le sol aride de son coeur, ô combien il fut frappé par cette expérience nég-ative de l'enfance qui se déroulait comme toujours sous les préaux de l'école où tout le temps on se chamaillait et on se bagarrait avec les autres!

Pour vous dire toute la vérité, ce fut souvent pour moi l'enfer. Car au lieu de rechercher l'action parmi mes camarades, moi je recherchais plutôt le calme à l'ombre des platanes où je ramassais traditionnellement les feuilles mortes qui étaient tombées au sol et que je décharnais lentement jusqu'à la fin de la récréation. Tout ceci m'attira bien éviemment les foudres de tous mes camarades! Mais ce qui marqua le plus mon esprit à cette épo- que, à part la cruauté des enfants( toute bien naturelle), ce fut de sentir déjà très tôt la dureté et l'archaïsme du système scolaire français où nous les élèves allions devenir les cobayes pour la future nation française. Je savais aussi que le jeu était truqué d'avance et que les fils de riches s'en sortiraient une fois de plus, haut la main! Mais moi, le pauvre, je me consolais comme je pouvais en me disant que malgré cette grande hypocrisie de la société française, la France restait tout de même un beau pays où le formatage des espri- ts y était gratuit. Donc ne pouvant m'y soustraire, je lui laissais mon cerveau comme lieu d'expérimentations. Et comme on devait s'y attendre, l'expérience tourna vite au désastre, car des troubles comportementaux commençèrent à se manifester en moi au point d'aler-ter l'équipe psychologique de l'école qui aussitôt m'isola dans une pièce pour me faire faire tout un tas de tests, afin de savoir si j'étais un petit génie ou bien un petit idiot! Bref, on calcula mon QI (coefficient intellectuel) avec la très célèbre méthode américai-ne( que tout le monde connais, je crois) où l'on me trouva 60, ce qui m'enfermait défini- tivement dans la case des idiots. Ainsi commença, si l'on peut dire, ma longue désentente avec cette institution qu'on appelle l'Education Nationale qui pour des raisons obscures me condamnait précocement à une mort intellectuelle, ce dont mon propre intellect se refusait d'entendre!"

Dans son crâne était inscrit en souvenirs sombres, les années scolaires et en souvenirs lumineux les périodes de vacances où la liberté et le soleil étaient à nouveau réunis. Et c'était volontairement qu'il terrait au plus profond de lui même, cette période bien fune- ste pour sa sensibilité orientale où l'art du savoir était plutôt une question du moment choisi que d'ambition sociale. "Savaient-ils ce que mon coeur renfermait de précieux? Si oui, alors pourquoi ont-ils eu un malin plaisir à tout saccager à l'intérieur de mon pr- opre jardin d'éden? N'était-ce point ici où je me ressourçais où je reprenais à chaque fois des forces afin de garder ma dignité? Mais comment ont-ils pu me faire cela, me fa- ire souffrir au point qu' aujourd'hui à l'âge de 36 ans j'en porte encore les stigmates? M- on dieu, mais quelle période affreuse pour tous mes sens qui s'ouvraient alors à la natu- re environnante!"

En fait, dans cette histoire d'incompréhensions mutuelles, tout le monde avait bien évid- emment perdu son temps. Moi le premier, par le fait que je me sentais aujourd'hui plut- ôt indifférent au monde qui m'entourait (et je me demandais même s'il fallait le déplor- er?). Et puis en second, la société française et toute sa culture qui avaient perdu défniti- vement un individu qui aurait pu la défendre, prendre ses positions afin de l'aimer vérit- ablement. Mais étant donné qu'elle m'avait fait trop souffrir, je ne pouvais souhaiter d' elle que sa mort prochaine et bien évidemment sans qu'elle eut un quelconque remercie- ement de ma part. Bref, j'avais bien trop souffert de son ingratitude pour devoir encore la nourrir de ma propre chair et dans le seul but d'enrichir son dictionnaire imaginaire!

"Vivre avec les autres m'a toujours paru très difficile, non que je sois un asociale, car je ne crois pas l'être fondamentalement. Mais il y a quelque chose qui m'a toujours troub- lé, c'est cette peur indéfinissable de l'autre où la société s'ajuste et commence à exister, à prendre consistance où les rapports de forces commencent à se tendre, à se confronter pour le soi-disant bien de tous : où les meilleurs seront en haut et les médiocres en bas! Comme ça, disaient-ils les professeurs, le monde sera au moins organisé et il pourra do- rmir tranquille! Tel était leur propos à l'époque sur le sujet épineux de l'éducation scol- aire qui avait pour ainsi dire gâché toute mon existence, mais aussi celle de tous mes camarades. Oh mon dieu, que cette vie me semblait triste pour moi qui sus très tôt que toute cette mascarade était un délire de grands parents face à cette belle inconnue qu'on appelle tout bêtement l'avenir! Bah que le monde est bête! Pourra-t-il changer un jour (j'ose la question?). J'ai à peine prononcé ce mot que je vois déjà tout le monde frémir de terreur autour de ce mot tragique. Mon dieu, l'avenir quelle sottise! L'avenir, bien sûr tout le monde en veux et moi le premier, mais pas pour les mêmes raisons qu'une gro-sse machine inhumaine désire en fabriquer à la chaîne. Car qui d'entre nous n'a jamais connu l'ennui dans sa propre chambre devenue trop étroite pour ses membres ainsi que pour sa cervelle qui ne réfléchissait que sur elle même? Tout le monde a bien sûr connu ces moments difficiles, je crois, non? A part peut-être quelques exceptions qui seraient comme frappées d'une éternelle idiotie? Mais ne parlons pas de celles-ci, parlons plutôt de cette cervelle qui nous gouverne et que nous connaissons très peu en vérité. En pens-ant à elle (double réflexion sur soi même), je me demande si celle-ci aura un jour de l' avenir? Question étrange, oui je sais, mais qui en vaut bien le détour. Car sa véritable vocation n'est-elle pas celle de nous affranchir de tout sans exceptions, même des contr-aintes de la vie quotidienne afin de nous faire découvrir de nouveaux horizons pour no-tre futur bonheur? Mais n'est-ce pas trop demander en ce début de livre que de vouloir le monde en réduction? Allez, arrêtons nous là quelques instants afin de reprendre notre souffle, si vous le voulez bien.

( silence)

Oui, comme je vous le disais, l'avenir en France se vend très bien et paradoxalement il y en aura pour tout le monde. En voulez vous au kilo ou à la tonne? En fait, tout dépend- ra de vos origines : riches ou pauvres? Évidente banalité, me direz vous. Oui peut être pour vous, mais pas pour moi. Car la société française sait si bien occulter ses véritables problèmes qu'il est aujourd'hui pratiquement déplacé de parler de la misère en France, puisque tout le monde semble devenu riche (rires). Mais n'empêche que ce problème est toujours d'actualité (quelle boutade!). Mais quelle honte d'en parler, vous me suivez? En fait, ceci nous montrait ni plus ni moins l'évolution de la société française qui en qu-elques décennies était devenue la société la plus hypocrite du monde! Et la question qu' on devait tous se poser était de savoir pourquoi un tel desastre et quel serait alors avenir l'avenir politique d'une nation qui aurait choisi l'hypocrisie pour gouverner son peuple et non la franchise et la vérité? Malheureusement, l'évidence est là où un peuple d'hypo-crites ne peut voter que pour une bande d'hypocrites, telle est la dure loi des moeurs! En fait, le problème avec cette politique exécrable, c'est qu'on ne sait plus qui est qui. Qui est le gentil? Qui est le méchant? Qui est l'imposteur? Qui est le génie? Bref, il semble-rait que les français aimeraient nager en eau trouble pour des raisons qui nous échappent encore, car tout ceci n'a véritablement aucun sens et ne promet rien de grand à la France. Et la grande question qu'on devait tous se poser était de savoir, pourquoi ils en étaient arrivés à un tel état de dissolution morale et intellectuelle? se demandait lucidement mouloud, qui n'oublions pas avait subi cette colonisation française de l'intérieur en pro-voquant un vrai désastre pour lui et pour les siens. Involontairement, il y revenait sans cesse, comme un homme qui ne pouvait éviter de retomber dans le même piège tendu par des brigands qu' il connaissait très bien ou comme un homme qui ne pouvait éviter le bord de la falaise d'où on allait une nouvelle fois le précipiter!

C'est la chute qui faisait mal..murmura-t-il du bout des lèvres tout en se tenant la tête entre les mains. Avait-il vraiment mal à ce moment là ou bien singeait-il sa souffrance? Mouloud ferma les yeux quelques instants, puis les rouvrit afin de poursuivre sa venge- ance. En fait, si la France était devenue le pays le plus hypocrite du monde, c'était dû en grande partie au cynisme de Napoleon, mais aussi à celui des américains. Au cynisme de Napoleon parce qu'il lui avait fait croire que son orgueil démesuré ne se dégonflerait jamais. Et enfin au cynisme des américains qui lui avait faire croire qu'elle avait gagné elle aussi la guerre en 1945! Oh douces illusions, quand tu nous quittes que la vie devi-ent dure! pensait mouloud en regardant la société française se dissoudre dans le coca, bref, c'était la Bérézina! Mouloud sentait qu'il revisitait l'Histoire à sa façon et il trou-vait cela captivant, car il y découvrait la vérité que les français voulaient se cacher.

En fait, il avait appris beaucoup et peu de choses sur ce peuple de France dont la cultu- re était une sorte de nature morte qu'il essayait en vain de faire revivre par les mots et par les idées. C'est ce qui l'avait le plus frappé chez ce peuple où l'esprit avait remplacé férocement le coeur au cours de son histoire et on ne savait toujours pas pour quelle raison. Peut-être à cause des injustices sociales subies sans relâche ou bien par une am-  bition démesurée de ce peuple inventif et cruel? Bizarrement, à une époque joyeuse de sa vie, mouloud s'était essayé à imiter le génie français en se lançant corps et âme dans la poésie tout en espérant bien sûr égaler le génie d'un Chateaubriand ou bien d'un Bau- delaire maladif, ce qui ne lui aurait pas déplu. Mais à son grand dam, il dut vite déchan- ter en renoncant à ses rêves de grandeurs, non qu'il fut dénué de talents pour y parvenir, mais il sentit d'une façon quasi instinctive que les sujets souvemment empruntés à ses auteurs favoris semblaient un peu poussiéreux, voir à la limite de la profanation poéti- que. Bref, il abandonna, non sans quelques tristesses, cette idée extravagante de devenir lui aussi un génie! Voici un petit extrait qu'il réussit à sauver de ses papiers et qu'il vous donne maintenant à lire. "Là où l'esprit est la fleur et le canon l'emblème de la force viri- le, cet esprit semblait s'être fondu dans l'acier des sabres et des canons. Aucun pays ne pouvait lutter contre cela, contre la force des idées où des hommes et des femmes étai- ent prêts à mourir pour défendre leur idéal de liberté! Dévastatrices et universelles fure- nt ces idées, puisque celles-ci décimèrent en peu de temps toutes nos traditions ainsi que notre ancienne vision du monde." Le style est plutôt guerrier ne trouvez-vous pas? Nap- pléon, c'est bien sûr dépassé, voir ringard. Mais la liberté est toujours un problème con- crêt pour le monde entier. Mêmes des sociétés possédant leurs propres génies se sont ef- fondrées à cause d'un mot qui a résonné à leurs oreilles et dans toutes les langues, ce mot était celui de Liberté!

"Écrire ses mémoires! Mais quelle bêtise suis-je en train de faire? se demandait moul- oud, comme s'il pressentait un désastre ou un signe de mauvaise augure pour lui et sa petite famille. Son instinct de survie s'était réveillé brutalement à cette réalité qu'il avait oublié un peu vite et qui maintenant le tenaillait de tout son corps et de tout son esprit. Ca pouvait être aussi un bon présage, mais comment le savoir? Cette chose révélée par les écritures intimes, mais que signifiait-elle exactement? Mais que signifiait pour lui ce message qui lui parvenait depuis la nuit des temps? Voulait-il lui annoncer de grands m-alheurs ou tout simplement le mettre en garde contre un danger imminent? Mouloud ne comprenait pas véritablement le sens de ce message. Car pour lui en ce moment tout allait bien du moins au niveau financier où il venait tout juste d'ouvrir sa troisième boucherie à Marseille, rue de l'Esplanade où les affaires marchaient bien. Oui, mais que signifiait réellement pour lui cette réussite matérielle, alors qu'au même instant un vent étrange s'était mis à souffler à l'intérieur de sa propre vie? Cette voix, qu'il avait entendu au début de son manuscrit, ne s'était-elle pas clairement exprimée? Mais alors pourquoi continuait-il à se cacher la vérité? lui demanda-t-elle pour la seconde fois. Se sentant condamné, il ne put qu'approuver par un petit hochement de tête en laissant cette voix envahir son esprit.

"Mon cher fils, je ne peux désormais plus rien faire pour toi, car tu étais devenu un inco- nnu parmi les tiens! Mais pour quelles raisons as-tu trahi ton peuple par ta fuite en avant vers l'Occident? Je te prie de me donner une explication, sinon tu seras damné pour le restant de tes jours! Oui, je peux bien comprendre que la liberté ait été un grand attrait pour toi. Mais de là à tout abandonner, sa famille et son peuple pour une chose si légère et futile, je mérite bien une explication! "

A cette révélation stupéfiante, qui semblait venir de l'au-delà, mouloud se sentit une nou- velle fois déraciné et arraché à la terre de ses ancêtres, à cette Algérie qui l'avait bercée au son du fifre et du tambour. Aussitôt son coeur sembla défaillir et se dégorger telle une panse de brebis percée de milles flèches ancestrales." Mais comment est-ce possible, mon dieu, de me faire de telles souffrances, alors que je suis sur une terre étrangère? lança-t-il au ciel. Veux-tu ma mort ou bien veux-tu me dire quelque chose d'important? Réponds- moi, je t'en pris. Car il me semble bien étrange que tu veuilles ma mort, alors que je suis devenu riche et prospère. Et qu'il est certainement plus facile pour moi d'aider aujourd' mes parents et mon peuple, qui sont restés là haut dans la misère, que je ne le pouvais hier, non? (silence). Ah! Ah! Ah! Je sais que tu ne me répondras pas, car je devine en toi l' éternelle lâcheté de ne pas vouloir laisser le temps aux mortels de se défendre. Et qu'il est plus facile de m'accuser de lâche, alors que toi tu ne te découvres jamais et que tu restes caché dans tes limbes impénétrables où aucun mortel n'est admis! Non, ta sentence je ne l'accepte pas et pour ces raisons!". Dieu n'est il pas raison? Raison du coeur ou bien raison des sciences? semblait lui demander le ciel où des nuages transportaient des car-gaisons d'eau et de déluges.

"En lui parlant de cette façon, à mon dieu, je voulais lui donner une leçon d'intelligence en me basant sur ma nouvelle condition d'homme moderne. Mais je compris assez vite que j'avais eu tort de lui parler de cette odieuse façon en saisissant aussitôt ma lâcheté à mes propres yeux! Et je me demandais, non sans inquiétudes, si je pouvais me guérir moi même de toutes ces ambitions de grandeurs que l'Occident avait fait naître à l'intéri- eur de mon cerveau?" Le temps était comme une lame de couteau suspendue à notre cou où il nous suffisait seulement de glisser un peu hors de la réalité pour la voir apparaître! Mouloud, qui avait entrepris en cachette d'écrire ses mémoires, pouvait-il savoir que l' écriture pouvait être considérée comme un blasphème envers le créateur de toute chose vivante en sachant bien que l'écriture était réservée aux scribes et aux initiés qui connai-ssaient parfaitement les limites à ne pas dépasser? "Je savais par instinct que l'écriture pouvait punir de mort celui qui s'y aventurait incognito, car les mots étaient des choses bien vivantes et les éléments énergétiques qui nous permettaient de passer d'une réalité à une autre tout en gardant notre propre identité. Des hommes et des femmes étaient morts d'avoir trop écrit sur eux mêmes, le savaient-ils? N'y avait-il eu personne pour leur dire que l'on écrivait non pour soi, mais bien pour les autres, comme l'est la destinée de tout savoir transmis par les écritures? Et si Dieu nous avait donné cette idée magique de pou-voir écrire nos propres sentiments, ce n'était pas pour notre propre gloire, mais bien pour nous faire subir une épreuve autrement plus douloureuse qu'échappant au destin de l'ho-mme ordinaire. Et en ce moment cet homme, c'était moi, c'était l'homme qui avait peur!

L'écriture pouvait porter malheur à celui qui s'y aventurait sans y être initié, tel était le constat que j'éprouvais dès la première ligne de mes souvenirs. Mais je sais bien qu'il fa- ut que je dépasse cette crainte d'ouvrir mon âme aux autres, oui. Mais alors quelle dou- leur de vivre ces moments intenses où mon visage devient tout à coup inconnu à mon propre regard! Mais combien de temps me sera-t-il possible de tenir avec ses yeux de l' esprit sans pour me prendre pour un dieu? me demandai-je cruellement. La punission qui m'attendra par le fait d'avoir été au plus près de la création sera immédiate et sans pitié, je le sais bien. Mais ma vie vaut-elle plus que cela? Je sais d'emblée qu'elle m' att-endra sur des failles que je ne me connais point. Mais il faut tout de même continuer ce chemin menant peut-être vers le bonheur". Mouloud était guidé, non par une curiosité artistique, mais bien par une volonté de retrouver un peu de réconfort dans sa propre vie où les gloires païennes de l'Occident menaient tout de même la ronde. Il savait intuitive- ment que cette histoire qu'il vivait avec la France finirait en tragédie, car un jour elle se débarasserait de lui de la plus odieuse façon en l'immolant sur le bucher des étrangers. Désemparé, il se demandait maintenant où il allait trouver cette force pour se battre co- ntre ce mal invisible qui le rongeait un peu chaque jour? Aussitôt, en cet appel, il recon- nut la présence divine de son Dieu où l'unique prophète qui soit digne d'écouter parlait dans son coeur.

"Il en avait tellement besoin, se disait-il, parce qu'il se sentait écartelé entre ces deux mondes indestructibles et sans pitié : l'Orient et l' Occident. Cette voix remplie de bienv- eillance ne voulait pas seulement le prévenir, mais aussi le sauver d'une mort certaine qui serait pour lui très injuste, car sans pitié et sans témoin historique. C'est à dire tout d'abord physiquement puis après symboliquement, comme le sont toutes les victimes d' aujourd'hui dans nos sociétés modernes où leur mort est sans gloire, sans beauté, silenc- ieuse, cachée par le bruit incessant d'une civilisation à son déclin. "Non, sincèrement, je n'en voulais pas de cette mort sans gloire et sans beauté que me proposait le monde occi dental. Pour vous dire toute la vérité, je me suis toujours senti mal à l'aise dans cette so- cièté froide et matérialiste, car j'ai toujours eu le sentiment d'appartenir à une autre civi- lisation qui malheureusement avait disparu de la surface de la terre!" Mouloud avait senti et compris très vite, en écrivant ses mémoires et ses souvenirs à l'abri du monde, qu'il allait au devant de son malheur accompagné, bien évidemment, par l'humanité tou- te entière en déterrant sans le savoir des siècles d'histoires qui étaient inscrits au plus pr- ofond de sa chair. Il avait encore la possibilité de faire marche arrière(il venait tout juste de commencer ses écrits). Mais poussé par une volonté hors du commun, il avait plus de courage qu'il le disait. Il parlait maintenant à voix haute : Oui, je suis prêt à continuer le chemin vers cette oeuvre destructrice. Je sais que j'en sacrifierai ma vie, mais c'est la vérité que je veux atteindre et non cet état d'auto-satisfaction que le monde occidental nous propose comme une fin en soi : publicité d'un mensonge où l'image fluorescente n'est pas aussi florissante pour nos jours suspendus au dessus des buildings eux aussi éphémères. Enseignes lumineuses pour nos coeurs blessés...

Enseignes au bord des routes sur le goudron de nos peurs. Enseignes sur les parois de verre où ma vie se tranche les veines. Enseignes multicolores où mon sang fait mouche avec le réel déglingué. Non, je ne veux pas de ce monde là où la conjugaison du futur me fait froid dans le dos pour ne rien vous cacher. Car c'est bien le moment présent que je veux louer pour mes jeunes années au bord d'un lac ou bien d'une oasis bleue de couleur, de vies et de pêches extraordinaires, le bonheur, le vrai! Ce que je veux, c'est sentir la fraîcheur maritime enivrer mes narines de sels odorants et colorer mes joues de pourpre vraie, sentir la feuille de menthe parfumer les sentiers et les rivages de nos jou- rs clandestins, aimer à loisir les gens que nous aimons. Aimer à mourir, sans haine et sa- ns assassiner Dieu pour ce qu'il n'a pas fait. Dire, oui, j'ai vécu, non pour être un héros, mais bien pour être enfin débarrassé du tourment qui nous oppresse, de la guerre qui pointe son nez sous les tropiques et sous les caoutchoucs morts et artificiels de nos jar- dins suspendus au dessus des villes, au dessus de nos vies parsemées par l'industrie de nos sous en toc : médaille, non de la providence, mais bien de la compromission humai- ne, de la basse tâche, du sous-prolétariat et du sûr-prolétariat du pauvre. Ce que je veux, ce sont ces jours habillés de couleurs simples et blanches, blanches comme les terres lointaines et africaines, blanches comme du sable remué par les eaux pures de nos riva- ges clandestins, un peu vives, mais  jamais oppressées par ces navires indécents de notre civilisation en déclin. J'en demande un peu trop, me direz-vous. Oui, mais ne sommes nous pas mortels? Mais demain que seront nous devenus? Avons-nous réellement le temps d'attendre le sel de nos vies parsemées au hasard des causes et des conséquences ignorées par nous mêmes? L'intuition n'est-elle pas notre seule chance d'être heureux, un jour? Je sais que je m' étale sur ma vie et je vous vois déjà l'oeil méfiant sur mon cas où j'en ai trop dit, me dites vous. Certainement mon frère, mon ennemi, je ne sais? Mais comme je vous le disais précédemment, c'est la vérité que je veux pour nous et non celle que nous propose le monde en faillite.

Ca y'est, j'ai trahi le lien qui nous unissait, semble-t-il? Mais comment vous dire que je ne crois plus à cette justice que les hommes ont sali. Le monde n'est-il pas en vérité un monstre aux appétits multiples : moraux, intellectuels, financiers et pour finir sanguin- aires pour ceux qui ne passeraient pas dans la maille du filet social?

-Trahison, me dites vous, je ne serais qu'un roi frustré!

-Hé ben donc, pendant que vous y êtes!

-On m'arrêtera demain! vous me dites.

-Je le sais bien. Mais pourquoi devrai-je partir ailleurs puisque le monde est partout le même? Ceci n' est-elle pas ma défense universelle? Car je vous vois présent ce jour là et jouer parfaitement votre rôle, non d'apprenti sorcier, mais bien de manipulateurs de cor- des, de leviers, de tringles et de roues écorcheuses, huilées par vos hommes d' honneurs et de patries usées par vos soleils crachés. Vos rires fuseront alors de la salle en délire et demanderont bizarrement ma peau! Puis vous demanderez à voir couler du sang, mon sang! ô public, population, masse, gens de la rue, travailleurs anonymes, savez-vous qui vous êtes vraiment? Après avoir bu tout le sang de ma vie intime, vous brûlerez un cor- ps devenu anonyme qui ne sera plus le mien sur le bûcher de vos idôles occidentales. "Non, non, de tout cela, je n'en veux point! lâcha violemment mouloud qui sentit tout à coup venir la punition de son Dieu pour avoir fait ressurgir du passé des douleurs que lui même et son peuple avaient dû subir dans les temps les plus reculés de l'histoire.

L'ALGERIE

C'était le pays où mouloud désirait revenir afin d'y mourir près de sa famille. C'était la terre qui l'avait vu naître et qui l'avait bercé au son du fifre et du tambour que le vent du désert mêlait à son chant éternel. Il savait que sa vie allait être changée pour toujours et qu'elle ne pourrait plus jamais ressembler à celle qu'il aimait au fond de son coeur : là où ses souvenirs d'enfance se trouvaient enfouis comme des trésors inestimables. D' un amour fanatique, il aimait les retrouver tels qui les avait laissé, c'est à dire intacts et re- mplis de la poésie de l'enfance. O combien de fois s'était-il perdu et oublié dans cette cité où son coeur battait comme au premier jour! Oui, c'est vrai qu'il aimait s'y perdre un peu trop souvent, s'avouait-il d'une voix émue et remplie de bonheur : bonheur subl- ime qu'il pouvait réveiller d'un long sommeil grâce à la pureté de son coeur qu'il tenait sur la main, comme une lanterne magique au milieu du désert, mais que malheureusem- ent personne ne voyait. Et c'était souvent cela qui le rendait chaque jour un peu plus ma- lheureux, au point de se sentir toujours plus seul dans la vie. Mais cela avait-il vraiment de l'importance pour lui qui continuait son chemin sans rien demander à personne? Pour tant lui si gai et si généreux! s'indignait-il face à ses contemporains. Tanpis, c'est la vie qui le voulait ainsi. Et puis à qui pouvais-je bien me plaindre, moi le petit arabe venu d' un quartier pauvre de Sétif? Apparemment, ses très dures contemporains ne voulaient pas l'écouter ni le comprendre! 

-Mais n'es-tu pas le fils du désert? lui demanda orgueilleusement une voix intérieure.

Bien sûr que oui! répondit-il joyeusement..et son coeur aussitôt reprit du courage grâce à ce pouvoir magique qu'il avait hérité de son père et de sa mère à sa naissance sur la terre d'Algérie. C'était aussi celui de tout son peuple qui se reconnaissait par ce signe distinctif, mais invisible pour celui dont le coeur était mort. Et il le ressentait en lui co- mme une force que le monde autour de lui ne pouvait détruire. Mouloud avait comme tout oriental le coeur sur la main et s'il vous le disait, ce n'était pas pour se donner une quelconque importance, oh non, croyez le bien, mais c'était sûrement vrai à ce moment là. Mais étrangement, cela vous avait fait rire qu'il vous le dise comme ça de but en bl- anc et vous ne pouviez plus alors vous retenir tellement la chose vous semblait hilaran- te. Puis sans prévenir la magie s'envola, voilà votre grande bêtise! comme dirait mons- ieur de la Fontaine qui en savait bien quelque chose, n'est ce pas? Pour les autres qui ne voudraient pas me croire, vous pourrez le vérifier par vous même auprès de votre ami oriental( si vous en avez un). Demandez lui ce que vous voulez, il fera tout pour obte- nir ce que vous désirez. La magie de l'orient, c'est bien cela, à vous d'y croire ou non.

Son secret, il le tenait caché au plus profond de lui même à l'intérieur d'un petit coffret d'argent brodé de motifs langoureux dont il avait la capacité d'offrir l'éclat (le mirage?) et à quiconque le désirait. Mais en vérité très peu de gens venaient vers lui afin de conn- aître par ses paroles, la magie de l'orient où les contes et les légendes naissaient comme des parfums magnifiques. Oui, très peu de gens désiraient l'écouter parce qu'ils sentaient au plus profond d'eux même s'élever un mur qui semblait infranchissable : un mur qui semblait séparer deux mondes inséparables, mais toujours en constante opposition sur la finalité de la vie." Un mur invisible! " murmura-t-il du bout des lèvres dans un sommeil éveillé. Un mur infranchissable, né d'un mirage au milieu du désert que seul l'Orient av- ait su créer par sa magie au delà des époques et des modes des cités modernes. Mais afin de se protéger contre quoi au juste? se demanda-t-il surpris par tant de contradictions. Il avait maintenant repris le sens des réalités et ne comprenait plus pourquoi il attendait un réconfort que les autres ne pouvaient lui offrir. "Mais qui me parle ainsi à moi, le petit arabe de Sétif?Hein, qui me parle à l'intérieur avec un langage si beau, rempli de poésie? Ainsi, il désirait remercier ces moments où son coeur chantait ses origines, puis subite- ment se demandait ce qu'il faisait là assis aux terrasses des cafés à méditer sur la vie et sur la mort?

Mouloud avait maintenant le corps fatigué, comme par un très long voyage à travers les visages de ces passants où il pouvait y lire tous les drames intérieurs qui se jouaient en silence parmi le vacarme assourdissant de la vie moderne : des autos qui klaxonnaient, des chiens qui gueulaient comme des tigres, des trolleybus glissant sur leurs perches co- mme de gros insectes et rayaient le paysage urbain d'un bruit métallique et strident. En état second, tel un magicien qui respectait une loi ancestrale, il lisait sur leur visage fer- mé par le tonnerre de la ville, le livre de leur vie. Non pour les trahir, mais pour tout sim plement aimer ces hommes et ses femmes dont les visages défaits exprimaient les joies et les douleurs de l'existence. Leur peau ressemblait à un parchemin vivant qui avait été sans aucun doute roulé, puis déroulé devant les événements de leur vie. L'histoire écrite était toujours la même et il semblait déçu de s'en apercevoir en se répétant depuis des mi llénaires, comme une mécanique invisible sous le soleil d'une cité moderne d'aujourd' hui où passé et modernité semblaient inséparables de la vie des hommes et de femmes qui, coincés entre ces deux blocs monolithiques, devaient se dépêcher de vivre dans le tourbillon de leurs sens." Comme c'est  étrange que les gens soient restés sauvages et ma lgré les valeurs civilisantes du progrè!" se demandait-il curieusement. Oui, c'était étran- ge que ce soit toujours et encore des histoires d' amours et de haines qui gouvernaient le monde : histoires et problèmes à jamais résolus par l'humanité? Histoire des hommes et des femmes qui ne se comprenaient pas et ne se comprenaient plus, lorsque chacun se retrouvait dans sa solitude.

Pris par je ne sais quelle révolte sourde et ne pouvant y répondre par des mots, il remar- quait maintenant la folie du monde : où les hommes et les femmes semblaient courir à leur perte évidente et respective. Mais où allaient-ils tous ces gens dont les regards sem- blaient s'être vidés de toute substance humaine?" Il donnait à chacun de ces instants leur véritable dimension et c'était tout l'orient qui renaissait et lui apportait le baume pour apaiser ses blessures intérieures. Malgré tout, il se demandait tel un enfant apeuré s'il pourra survivre à ce cataclysme intérieur où il devra subir docilement sa dépersonnali- sation, celle de sa pensée et sans se défendre? Pourra-t-il survivre à cette réalité qui n' était pas la sienne, mais appartenait aux jours gris des hauts fourneaux que l'Occident avaient mis sur sa route afin que lui, le petit prince du désert, meurt et disparaisse com- me ces millions d'êtres sans importance : esclaves sans âge, éternels esclaves de nos soc- iétés boursouflées par la matière? Et des joies de l'instant qu'en faites vous, homme éter- nellement privé de votre propre liberté?" Mouloud avait remarqué chez ces hommes de fer que leur vie semblait s'être figée à l'intérieur de leur regard, comme des morceaux d' acier se refroidissant à l'ombre des jours, des saisons, à l'ombre d'un bonheur à chaque fois reculé, à chaque fois enterré? Non, il ne pouvait pas être des leurs car il en mourrait à coup sûr! lança-t-il d'une manière poignante en le ressentant comme un coup de poign- ard dans son coeur. En vérité, son coeur ne désirait pas de remonter le temps et le passé, car se resouvenir, pensait-il vraiment, c'était mourir une seconde fois et ça il n'en voulait pas.

Son esprit, qui s'était formé en France au principe de la liberté, c'était lui maintenant qui le poussait et le violentait jusqu'à ses derniers retranchements, afin qu'il saigne et qu'il se sacrifie une nouvelle fois sur le bûcher de l'Occident; son esprit le désirait ardemment, mais son coeur ne le voulait toujours pas. Une résistance implacable semblait se mettre en place pour éviter cette mort prochaine où lui, le petit arabe venu d'un quartier pauvre de Sétif, sentit qu'il allait être une nouvelle fois pris au piège par l'Histoire, pas unique- ment la sienne, mais aussi celle de son pays, l'Algérie. C'était tout son peuple qui sembl- ait gémir à l'annonce de cette nouvelle cruauté inventée par l'Occident, c'était tout le mo nde oriental qui, peuplé de soleils de magies et de légendes, était touché par le canon de la liberté "l'âpre liberté" disait-il en devenant le poète exilé de toute une génération per- due. "Et tout ça allait être anéanti en quelques secondes par la plus simple des manoeu- vres intellectuelles que l'esprit avait inventé, un mot, une idée voulant tout dire et rien dire en même temps et qu'on appelait tout bêtement la liberté! Tour de passe-passe où bien magie de l'Occident? Elle aussi jouant les magiciennes! Mais qu'offrait-elle comme mirage nouveau pour le monde de demain : des terres brûlées ou bien des sables mouv- ants jusque là inexplorés par mouloud, le fils du désert? Ces terres inconnues, création de la folie humaine, ne ressemblaient elles pas à celles qu'il avait entre-aperçu dans son enfance au bord du désert? C'est la liberté qui nous tuera! lança-t-il furieusement en vo- ulant accuser cet esprit que l'Occident avait inventé pour tout anéantir à la surface de la terre : là où le coeur des hommes battaient au rythme des saisons et où le soleil aiguisait nos sens afin d'extraire toutes les magies du monde : parfum d'absolu où la vérité n' est qu'une illusion, qu'une chimère!

Mouloud apprenait par ses rêveries la beauté du monde hors du temps et surtout loin des hommes. Ainsi, il retrouvait auprès de son coeur l'authenticité des choses. Il ne parlait jamais d'amour parce qu'il savait que l'amour était une invention de l'Occident. Amour révélé par le sacrifice de Jésus-Christ sur son propre autel qui fut la condition éterna pour qu'il retrouve un peu de coeur au fond de ses entrailles. Mais sacrifice vain, car les guerres recommencèrent à pleuvoir entre les hommes dont l'erreur fut de croire que l' amour était le contraire de la haine et la paix le contraire de la guerre. Bref, un cercle in- fernal où l'humanité se retrouvait à chaque fois embarquée. Maintenant, il entendait le br uit des vagues incessantes venir à lui, comme un amour naissant d'un lointain pays pour le caresser et lui parler des jours, de ces premiers ou derniers jours sur la terre dont il aimait la lumière et les instants. Il en ressentait toute la durée, toute la langueur sur son corps et sur ses pensées : envahissements et évanouissements total des jours ainsi que les joies entre-aperçues par son coeur. "Tout cela pouvait disparaître à tout jamais de moi, si je les écrivais sur une simple feuille de papier! pensa-t-il dans un sommeil entre rêve et réalité. Et s'ils avaient encore autant de clarté au fond de mon coeur, c'était par la grâ- ce de Dieu! lança-t-il au ciel, comme un homme pris d'un terrible doute face à son destin qui lançait une louange universelle au ciel bleu ensoleillé où souvent il n'y avait jamais de réponse en retour. Car demander l'impossible, c'était souvent errer près des sentinelles couvertes d'or et d'argent. Non, ce n'était pas cela qu'il fallait faire pour exhausser un vo- eux ou convertir une prière en salut. Et que demander la pitié sans avoir combattu jusqu' à la mort était une chose bien maladroite, inconcevable pour l'ancien monde qui nous avait enfanté sans amour.

Le temps est bien quelque chose de continu et il n' y a jamais eu de fracture du temps de- puis que le monde est monde et la connaissance fragmentaire des choses nous le prouve chaque jour. Et c'est avec un courage de titan que l'on peut s'attaquer à recoller les mor- ceaux du vase originel que l'humanité a sans cesse brisé, puis recollé, afin de croire qu' elle inventait quelque chose de nouveau? La question reste sans réponse. L'important est que l'illusion soit toujours dans le coeur des hommes et la liberté de penser en fait par- tie, elle aussi, de cette formidable illusion." Si bien que j'ai l'impression de redécouvrir une joie interdite, immense, lorsque je traverse cette frontière menant au royaume des Dieux où les gardiens sont des fantômes postés pour l'éternité. L'important est de les sa- luer au passage, car ils s'y ennuient à mourrir. Et d'avoir quelques visites de temps en te- mps, cela les rassure de penser qu'il y ait encore des fous pour venir dans ces coins per- dus, où seul le voleur de feu aura la vie sauve : le vol étant l'essence même de la vie! Mais comment le faire comprendre aux autres que la naissance du monde est bâti sur le crime? Vaut mieux ne pas trop en parler, car le monde risquerait alors de s'embraser co- mme une torche vivante à l'approche de ces vérités non dites, tenues très loin de l'ouïe fine du monde. Mais heureusement, dans ce monde cruel, nous avons des artistes, ô co- mbien talentueux qui arrivent malgré tout à travestir la laideur en beauté. De même que des musiciens bien plus convaincants que nos imams, pasteurs, rabbins, curés, recherch- ant l'éternelle musique des cieux, l'inaccessible vertige de l'âme? Mais en fait cherchent- ils vraiment la même chose? "Il faut absolument que j'arrête de trop réfléchir, sinon je vais devenir fou!" murmura mouloud du bout des lèvres.  

Il est vrai que depuis le début de ses grands travaux( qui étaient d'écrire ses souvenirs d' enfance un peu chaque jour, comme pour se rassurer du chemin à accomplir), il avait ressenti au plus profond de lui même que ses propres sentiments à l'égard du monde avaient changé et que ses proches avaient dû forcément le ressentir et tout ça, l' inquiè- tait beaucoup. Djaïda, son épouse, avait remarqué depuis quelques jours que son petit mouloud chéri ne lui répondait plus de la même manière qu'avant : il semblait distant et les petits gestes qu'elle aimait tant voir chez lui semblaient évanoui on ne sait où. "Mais qu'est ce qui lui arrive à mon pauvre mari? Je ne le reconnais plus! Est-il en train de devenir fou, ma parole? se demandait-elle exaspérée. Moi, sa tendre épouse et si dévou- ée, j'en suis sûre qu'il me cache quelques chose, car d'habitude il me dit tout!" Djaïda, prit dans ses orages intérieurs, rêvait maintenant à ces jours sublimes. Oh, il n'y avait pas si longtemps que cela! disait-elle avec ses yeux de braise où elle et lui, allongés sur le lit, le corps serré l'un contre l'autre attendaient tous les pardons du monde. Oh, ce lit non défait, comme celui des trônes au temps des reines de sabbat où, comme des amou- reux aux regards de sphinx et d'antilope, ils se racontaient tout. Il lui racontait ses pei- nes et ses chagrins, ceux du petit enfant qu'il était resté encore dans son coeur et malgré le temps et les affaires où il s'était taillé une réputation impitoyable. Djaïda, amoureuse devant tant de petites lâchetés et de jalousies de son petit mari, l'aimait encore plus et elle lui pardonnait, le consolait, l'embrassait dans un emportement presque animal. Mais au juste, n'avait-elle pas elle aussi une famille à nourrir et à préserver?

Djaïda semblait regretter ces moments inoubliables où sa vie puisait ses raisons d'exister dans ce monde si méchant aimait-elle souvent à dire. Mais depuis "ses grands travaux" tout semblait avoir changé dans la maison et, bien évidemment, mouloud ne lui avait pas dit ce que de mal il était en train de faire : car un homme n' avait-il pas le droit lui aussi d'avoir un jardin secret où son coeur aimât à saigner encore dans la solitude? Bref, c'ét- ait trop intime trop écorché vif pour être dévoilé à sa femme qu'il affectionnait tout de même. Il l'aimait sans hypocrisie, comme tout homme devait le faire envers la mère de ses enfants. Mais en vérité, il la sentait de plus en plus étrangère à ses propres interroga- tions, n'osant même plus lui demander un avis sur telle ou telle question de peur qu'elle s'en effraye, comme s'il la sentait impuissante à assumer ce nouveau rôle qu'il voulait lui proposer : lui qui avait mûri dans son âme et dans son coeur.

Djaïda était dans sa cuisine lorsque le petit sofiane arriva tout essoufflé. Il posa son gros cartable sur la table où djaïda était en train de préparer le repas du soir. Non, non et non, je t'ai dit cent fois de ne pas poser ton cartable sur la table! Tu ne vois pas que je suis en train de faire la cuisine, hein? Allez sofiane, prends tes affaires et va les ranger dans ta chambre. J'espère que tes professeurs t-ont donné des devoirs. N' me dit pas l'co- ntraire. Car si tu mens, tu vas la recevoir sur la figure cette main! Djaïda avait levé une de ses mains tout en gardant l'autre dans le plat, qui continuait à rouler énergiquement les graines de couscous : elle semblait très énervée.

-Oh m'an, j'ten pris, laisse-moi au moins manger quelque chose..Tu sais, je crève de faim!

-Mon dieu, mais qu'est ce qu'il te donne à manger à la cantine? Tu vas pas me dire que je donne tous les mois 1000 Francs pour que tu reviennes à chaque fois à la maison comme un crève la faim?

-S'il te plais, m'an, laisse-moi regarder dans le frigo pour voir s'il ne reste pas un morc- eau de fromage ou un peu de gâteau d'hier soir.

-Non, non, sofiane, qu'est ce que je t'ai dit, hein? T'es sourd ou quoi? Prend tes affaires immédiatement et va les mettre dans ta chambre! Le petit sofiane, blessé dans son amo- ur propre, baissa la tête et prit machinalement son cartable et sortit : il disparut aussit- ôt après avoir franchi le seuil de la cuisine. Pendant ce temps là, djaïda imperturbable, continuait à rouler les graines de couscous entre ses doigts fins et agiles, puis s'arrêta, prit un torchon sur le dossier d'une chaise pour aller ouvrir son four où un gigot d'agne- au rôtissait allègrement." Oulala que c'est chaud! dit-elle en tatant la chair du gigot avec son index flexible et rapide. Puis voyant qu'elle se brûlait, elle prit une fourchette sur le bord de la cuisinière et piqua dedant pour voir s'il était bien cuit. "C'est pas encore ça et en plus, il manque du sel et du poivre, dit-elle en léchant la fourchette. Tout ceci se fit à une vitesse vertigineuse, puis regagna sa table de travail où tous les légumes l'attendai- ent à l'intérieur de deux grandes feuilles de papier journal refermées sur elles mêmes. Ces feuilles appartenaient, semble-t-il, au journal le Provençal. Car on pouvait le voir sur l'une des pages froissées où ce nom un peu équivoque était écrit en grosses lettres rouges. On arrivait même à décrypter le titre du journal où il était question de l'équipe de foot Marseille qui, apparemment, avait perdu un match important. Le titre était celui- ci: L'OM, mais pourquoi tu nous as fait ça à nous? Ce titre, un peu incompréhensible pour une personne qui ne vivrait pas à Marseille, l'était lui aussi pour djaïda qui n'y prêta aucune attention et déplia délicatement les deux grandes feuilles de papier journal où elle vit apparaître tous ses légumes gonflés par le soleil et l'air marin. Il y avait deux gros poivrons verts, une livre de carotte, deux gros navets, un céleris et un bouquet ga- rnis composé de menthe, de thym et de laurier.

Elle avait fait elle même ce matin le marché et avait donc choisi tous ses légumes." Ouf, ils y étaient tous, le marchand ne l'avait pas volé!" dit-elle en sourdine. Mais soucieuse tout de même de la nourriture qu'elle donnait aux siens( en ne faisant aucunement con- fiance à ces maraîchers venus de la banlieue Nord de Marseille où ils avaient mauvaise réputation), elle les retourna un par un et dans tous les sens afin de voir si chacun ne ca- chait pas un côté pourri. Car les marchands savaient si bien présenter leur marchandise sur le bon côté des choses que d'après eux, ils avaient toujours les plus beaux légumes du marché. Et si vous essayez de les tâter aussitôt ils vous insulteront comme du poiss- on pourri. Leur réponse étant toute faite : Imaginer ma p'tite dame si tout le monde fai- sait comme vous. Hè, peuchère, on aurait plus rien à vendre! Avec vos doigts vous les faites souffrir nos beaux légumes, oh ma bonne mère! Ayez pitié de nous( le marchand semblait délirer!). Allez ma p'tite dame, vous en voulez un kilo? Je vous assure qu'ils sont les meilleurs du marché. Bon d'accord, mettez-moi z'en un kilo, c'était la réponse qu'attendait le marchand." Tous des charlatans, ces maraîcher! lança-t-elle en remarquant qu'un de ses poivrons était un peu flétri. Ouillouillouille, le salaud, mais qu' est ce qu'il m' a encore vendu là le bandit?"

Pour en savoir un peu plus, elle prit un couteau dans le tiroir et coupa net le poivron en deux. Ouillouillouille, c'est bien que je pensais, il s'est foutu de ma gueule! Eh ben, y'a plus qu' à le jeter à la poubelle. Et v' lan, encore de la marchandise foutue en l'air! lança t-elle énervée dans sa cuisine. Mais qu'est ce qu' il va me rester si tous les autres sont pareils? Elle jeta un coup d'oeil rapide sur le reste de la marchandise et vit soulagée que les autres étaient comme il faut. Bon d'accord, ça suffira pour le repas, mais ça sera jus- te. Puis de toute façon j' leur dirai ce soir de se servir modérément en pensant à leur voi- sin. Car lorqu'ils sont autour de la table, on dirait de vrais  rapaces! lança-t-elle en levant les yeux au ciel. Ah quelle éducation, on leur a donné à ces gosses! Je ne sais pas com- ment faire pour qu'ils soient des enfants modèles. Mououd ne veut même pas s'en occu- per, car il va tous les soir au café avec ses copains et ne revient que très tard la nuit. Je me demande bien ce qu'il doit faire si tard la nuit, alors que moi je suis déjà couchée? Le ferait-il exprès? Ne veut-il plus me voir, ma parole? Mon dieu, mais qu'est ce que j'ai bien pu lui faire pour qu'il soit si distant avec moi? La nuit, quand j' entends la clef tourner dans la porte d'entrée, je tremble comme une feuille. Car j'ai peur qu'il soit sao- ul et qu'il me frappe sans savoir ce qu'il est en train de faire. Si l'ose un jour me frapp- er, je le jure sur la tête de mes enfants, je le tue! Ce n'est pas parce qu'il est mon mari que je dois tout lui permettre, même de me casser la gueule! Il doit me respecter, je suis sa femme. Sinon, moi aussi, je peux être méchante!" Djaida pleurait maintenant dans sa cuisine et des larmes s'étaient mises à couler le long de ses joues creusées par toutes ces pensées, mais aussi par tout ce travail que pouvait bien représenter la cuisine pour une mère de famille. Elle s'arrêta tout naturellement d'éplucher les légumes, emportée par tant d'émotions déclenchées par elle même, mais aussi par sa vie où la méchanceté des autres et leur ingratitude en étaient comme le poids à supporter.

"Mon dieu, mais comment faire pour sortir de cette chienne de vie? lança t-elle au ciel. Oui, comment faire pour être respectée une bonne fois pour toute?" Les pleurs de djaïda redoublèrent et elle ne put retenir ses cris de douleurs en se retenant à la table pour ne pas tomber, le corps tremblant de peur de ne pouvoir supporter les jours à venir!

Mais au fait, comment se fait-il que faycel et la petite nora ne soient pas encore rentrés? se demanda-t-elle subitement. Elle regarda l'heure à son bracelet montre qui indiquait 6h du soir. Mais qu'est ce qu'ils font encore ces deux là? J' parie qu' ils sont encore en train de s'amuser avec les gosses des quartiers pauvre de Marseille. J' sais pas de qui ils tiennent ses gosses, mais je n'arrive pas à comprendre où ils peuvent avoir du plaisir à jouer avec des gosses qui ne sont pas du même milieu qu' eux. Non, franchemmement, je n'arrive pas bien  à comprendre. C'est un mystère qui m'échappe. Mais leur père ne leur avait-il pas dit que, dans cette nouvelle résidence où nous habitions, tous les enfan- ts et leurs parents étaient des gens biens et de bonne famille? Mais alors pourquoi ne veulent-ils pas jouer avec le petit moshé qui est fils de monsieur Benamou, un avocat de grande réputation à Marseille? Ah oui, y'a vraiment un mystère là d'sous. Hum, hum, on va bien voir si ce petit jeu va durer longtemps avec moi! Djaïda avait repris ses esprits et on le ressentait vraiment par la vigueur qu' elle avait retrouvée en battant maintenant les blancs d'oeufs, afin de préparer une mousse aux fruits d'agrumes.

Pendant ce temps là, à la boucherie de l'Esplanade, sur le vieux port..

Mouloud était assis derrière son petit bureau en fer blanc d'où il observait avec attention ses ouvriers bouchers ainsi que l'arrivée de la clientèle. Une petite vitre en verre teinté lui permettait de voir sans se faire voir pour ainsi dire. Ses ouvriers devaient impérative- ment garder le sourire devant la clientèle ainsi que le tablier du boucher aussi propre que possible. C'est ce qu'il pensait en ce moment. En fait, c'était pour les garçons bouchers une équation hygiénique assez difficile à tenir, car il leur fallait tout de même couper la viande, n'est-ce pas? Et puis après tout qu'est ce que cela pouvait bien leur faire qu'il y ait du sang partout sur leur beau tablier blanc, puisqu' ils y avaient des clientes qui vena- ient exprès à la boutique et uniquement pour voir les tâches de sang sécher sur leur beau tablier blanc! Peut-être trouvaient-elles cela excitant après tout? se demandaient-ils iro- niquement en voulant se moquer de leur patron, mais aussi de certaines clientes qui, lors qu'on leur découpait leur viande, faisaient alors d'horribles grimaces. Mais entre nous que serait un boucher sans les traces de sang sur son beau tablier blanc, hum? Parfois, les ouvriers se révoltaient en silence contre leur patron, afin qu'il soit plus indulgent en vers eux et souvent il leur donnait raison. Mais il leur disait à chaque fois et d'une mani- ère emportée : Que ce n'était pas une raison pour ne plus faire attention à ces petites ch- oses qui pour des clients pouvaient provoquer des malaises! Quand ses ouvriers l'enten- daient parler de cette façon, ils pouffaient tous de rire en toute discrétion, bien évidem- ment. Et il leur disait : Ah si vous saviez ce qu'était réellement un client, vous ne rigole- riez pas comme cela! Vous ne le savez peut être pas, mais sur le vieux port il y a beauc- oup de concurrence et moi je joue sur le service à la clientèle, sur le sourire, sur l'amab- ilité des gens etc, etc. Combien de fois leur avait-il répété ces mêmes mots, ces mêmes phrases? Il ne s'en souvenait plus vraiment. Mouloud aimait mieux organiser une réun- ion en fin de semaine, afin de régler tous les problèmes qui l'avait remarqué depuis sa petite fenêtre en verre teinté.

"Ouf, il n'avait pas oublié son manuscrit! s'exclama-t-il en apercevant, au fond de sa ser- viette en peau de chèvre, la tranche épaisse et blanche d'une liasse de papiers. Cette serv- iette était vraiment très pratique pour lui, car elle lui permettait de cacher aux regards des autres (souvent indiscrets) pas mal de choses; son manuscrit à sa femme et ses com- ptes personnels aux employés de la boucherie qui selon lui étaient toujours trop curieux. Et puis fouineuse comme elle est, j'en suis sûr qu'elle l'aurait déniché en faisant le mén- age dans mon bureau. L'important est quand même pour moi de limiter les risques, pen- sait-il en lisant les chiffres qu'ils avaient  devant lui et qui représentaient les tarifs en gr- os de chaque morceau de viande d'une bête. Ca allait du prix du jarret jusqu' au prix du pied de veau! Il devait bien surveiller tout ça de près, car les abattoirs du nord de Mars- eille commençaient un peu à l'exaspérer avec leur prix qui ne faisaient que monter. Mais quoi, un veau à 3000 Frs, alors qu'il était le mois dernier à 2000 Frs! Mais ils devienn- ent tarés ou quoi? Je vais les appeler immédiatement. Ah non, j'vais plutôt demander à? Heu..à youssef qui s'est occupé de ces derniers achats et lui demander pourquoi il a pris ce veau entier à ce prix là, alors que chez l'abattoir "de la plaine" ils le font beaucoup plus bas." Mouloud se leva de son bureau très vexé, entrouvrit discrêtement la porte de l'arrière boutique donnant sur le magasin et appela d'une voix contenue youssef (qui était en train de servir une cliente).Yousseff, yousseff, laisse kader servir madame! (bon- jour madame! dit-il en passant). Ce dernier s'exécuta et mouloud le laissa passer dans l'arrière boutique, puis referma la porte derrière lui.

-Et alors, c'est quoi ça? lui demanda-t-il en lui montrant la facture du veau pris chez "Gigolet".

-Oui et alors qu'est qu'il y a d'anormal? répondit youssef surpris par cet entretien inatt- endu.

-Non, tu ne trouves rien d'anormal? Quoi, le prix d'un veau entier 3000 Frs et ça t'as pas tapé à l'oeil qu'ils essayaient de nous voler?

-Mais m'sieur mouloud, moi j'connais pas les prix pratiqués chez les autres concurrents!

-Ayayaille, il faut vraiment tout vous apprendre ou quoi? J'sais pas, mais il fallait m'ap- peler chez moi si tu pensais avoir un doute, non? Ayayaille! Bon, c'est fait, tanpis. Mais la prochaine fois, je laisserai kader le faire à ta place. Car radin comme il est, il aurait tout de suite vu la supercherie. Bon, bon, retourne à ton boulot, les clients vont comm- encer à se poser des questions. Youssef, ne pouvant répondre à de tels arguments et sans failles de son patron, baissa les yeux et retourna à sa place au magasin. Il était vraiment gêné par ce qui venait de lui arriver : lui qui avait rêvé un jour devenir un employé mo- dèle pour son patron. Mais avec cette gaffe tout était bien sûr remis en question; ses avancements et surtout l'estime des autres, bref, du travail bien fait. Peut-être était-il fait uniquement pour couper la viande et sourire bêtement aux clients? se demandait-il en réajustant son tablier. Et que le travail comportant une certaine responsabilité n'était pas son fort. Puisque souvent, quand il fallait appeler les abattoirs, il bafouillait au télépho- ne et n'osait pas négocier les prix. Pourtant mouloud leur avait dit et à tous : Attention les gars, ne mélangez pas mes clients et les gens qui travaillent aux abattoirs! Oulala, su- rtout pas! Pour les clients, c'est toujours le sourire, ça c'est IM.PE.RA.TIF. Quant aux abattoirs, c'est une autre question. Montrer leur plutôt les crocs, car ils veulent à chaque fois nous voler et c'est bien sûr leur métier d'essayer. Mais merde, il ne faudrait pas oub- lier que c'est nous leur client et non l'inverse, non? Par la cuisse de Jupiter! Apparamm- ent Youssef n' avait pas retenu la leçon et avait maladroitement confondu les rôles en croyant qu'il fallait sourire aussi bien aux clients qu'aux gens des abattoirs. Replongé dans son travail, il n'y pensait déjà plus et son sourire gracieux avait repris sa forme au beau milieu de son visage.

Après cet intermède qui lui avait un peu échauffé les sangs, mouloud sortit son manu- scrit de sa serviette et le posa sur son bureau. Il savait qu'il devait corriger certains pass- ages qui lui paraissaient encore trop flous pour le lecteur avertit qu'il était et malgré les apparences qui étaient souvent trompeuses. Il fallait corriger les fautes d' orthographes, la syntaxe, bien sûr et c'était beaucoup de travail, savait-il. Mais il fallait bien le faire, car qui d'autre que lui le fera? Et puis il faut donner à mon manuscrit une forme idéale, une forme qui lui permettra d'être lu comme un long poème et non comme un roman. Car ce que j'écris, c'est bien ma vie, mes souvenirs et non des bagatelles de roman poli- cier ou des histoires d'amour à l'eau de rose. Il avait repris cet air grave et solennel et ses yeux parcouraient maintenant les feuilles de son manuscrit qui restait tout de même inachevé. Le finira-t-il un jour? Voudra-t-il le publier? Il n'en savait rien et s'en moqua- it un peu à vrai dire, car la vie le happait à nouveau. Oh zut alors, quelle heure est-il? Oulala 19h! J'allai complètement oublier la commande de madame Sarfaty! Mouloud se leva rapidement de son siège et entrouvrit la porte donnant sur le magasin pour dire à Youssef. Heu, j'avais complètement oublié. Peux-tu me préparer pour madame Sarfaty, une livre de merguez, trois rondelles de mortadelle et 200 grammes de mou pour ses chats? Tu me feras deux paquets séparés, ok? Heu, tu les poseras à côté de la balance, je les prendrai tout à l'heure. Je te remercie. Pendant que youssef préparait la commande de madame Sarfaty, il se demandait comment il allait faire pour allez chez elle, au 62 rue des cachalots, qui se trouvait pratiquement à l'opposé du vieux port. Merde à cette heure-ci, j'ferai mieux d'y aller à pieds que d'prendre bêtement ma bagnole. Car comme d'habitude, il doit avoir des embouteillages monstres au centre ville et de plus il faut pa- sser par l'avenue de la Libération. Alors ça, non, j'irai à pieds, c'est décidé! Tanpis, ça va me faire marcher un peu. Mais après tout, Marseille à pieds, c'est pas mal non plus, hum?

En se disant cela d'un air ennuyé, il jouait en fait un peu les hypocrites, car tout ceci al- lait indubitablement lui rappeler de merveilleux souvenirs d'arpenter à nouveau ces rues qu'il connaissait presque par cœur. N' y avait-il pas connu ses heures de gloire avec tous ses copains du quartier à une certaine époque? "Pour vous dire la vérité, les vols à la ro- olotte et à la tire étaient alors une de nos occupations favorites pour nous procurer fac- ilement de l'argent à moi et à mes amis. Vous me demandez comment on faisait? Oui, je sais bien que cela pourrait vous surprendre, mais à l'époque nous avions des yeux de ly- nx et rien ne nous échappait. Il nous suffisait tout bêtement de nous promener dans les rues pour observer ce que les gens faisaient sur leurs lieux de travail: chantiers, entre- prises, bureaux, etc, là où nous allions exercer nos talents si particuliers pour saisir leurs valeurs, bref, leur argent. Pour passer inaperçu auprès des ouvriers( afin d'aller jusqu'à leur vestiaire), on enfilait des bleus de travail qu'on saupoudrait de plâtre mélangé à de la peinture et le tour était joué. Bref, on était méconnaissable jusqu'à prendre la grosse voix d'ouvrier pour nous fondre complètement dans cette population rugueuse, mais non insensible à l'air du temps. Vous ne pouvez pas vous imaginer comment les gens ét- aient à cette époque à la fin des années 70. Pour nous, ils étaient complètement inconsc- cients car ils faisaient ridiculement confiance à tout le monde. Bref, c'était le monde rê- vé pour nous, les petits voleurs, qui vivions alors un véritable âge d'or. Et à chaque fois qu'on en parlait, c'était la franche rigolade, parce qu'on savait bien que toutes ces idées de baba-cool et de peace and love, c'était bien sûr encore une histoire pour baiser les gens entre deux joints!

Ah!Ah!Ah! Les gros qui avaient lancé ces idées savaient parfaitement ce qu'ils faisaient, en voulant endormir la population par ces idées de non violence et de "tenons-nous la main autour du feu de camps" alors qu'eux, ils ramassaient le magot : trafics de stupéfi- ants et de beaucoup autres choses aussi. En politique, cela arrangeait pas mal de gens que la jeunesse gratte la guitare et dorme à belle étoile au lieu d'agir réellement. Pour moi et mes amis, les fautifs sont bien évidemment les gens et nous on a fait que se ser- vir et rien de plus. Et quand on rêve trop, c'est normal qu' on se réveille un jour à poil! N'êtes-vous pas du même avis que moi? Si ma mémoire est bonne, un jour, il nous ait arrivé de trouver dans une petite sacoche, qui ne faisait pas de mine, dans les 15000 Frs. Extraordinaire! Avec du recul, je vois bien qu'à chaque époque, il y a des idées domina- ntes où une grosse partie de la population s'y engouffre et y gaspille son temps et son argent. Les plus malins sont bien sûr à chaque fois au rendez-vous de ces nouvelles ten- dances de la masse. Et sentir l'air du temps n'est pas permis à tout le monde, mais c'est quelque chose de formidable pour les bandits ainsi que pour beaucoup d'autres perso- nnes dont je tairais le nom. Car à vous dire la vérité, je ne me suis jamais senti assez in- tellectuel pour pouvoir changer le monde et dénoncer ceux qui organisaient le massa- cre. Bref, j'ai toujours été plutôt un garçon discret et les affaires des autres ne m'ont ja- mais intéressé. Question de survie, bien évidemment. Peut-être ne suis-je qu'un bandit comme eux? C'est fort possible. Mais sachez-bien que je ne vous demanderais jamais votre avis sur la question, car dieu seul peut me juger.

En parlant des vols dans les voitures, voilà comment nous faisions moi et mes amis. Comme je vous le disais précédemment, les gens étaient négligents et laissaient souvent leur voiture ouverte et la suite devenait alors un véritable jeu d'enfant où l'on s'emparait du sac à main ou de la sacoche, puis on courait à fond dans la direction opposée à la cir- culation, afin de brouiller les pistes. Ca marchait à chaque fois et personne ne pouvait nous rattraper parce qu'on était agile et léger comme l'air. Quand la voiture était fermée (hé oui, ça arrivait), on avait trouvé une astuce pour l'ouvrir en utilisant un passe. Ce- lui-ci était une petite lame souple en acier inoxydable qu'on trouvait sur certains mo- dèles de voiture telles que les 4L à l'intérieur d'un petit feu clignotant placé sur les ailes et qu'on arrachait en tout discrétion. Parfois, ça nous prenait toute une journée pour en trouver un, car les autres bandes du quartier faisaient de même. Et c'était souvent qu'on tombait sur le bon modèle de voiture, mais qui avait déjà subi cette étrange opération du saint esprit. Je sais qu'à cette époque beaucoup d'automobilistes, possédant ce modè- le de voiture, ont dû vraiment être surpris qu'on leur vole ce petit clignotant de valeur insignifiante sur leurs ailes.Voilà l'explication de ce grand mystère. C'était incroyable comme on trouvait d'argent à l'intérieur de ces petites sacoches en cuir ou en simili! Et pour ne rien vous cacher, celles-ci nous faisaient souvent penser à une peau de chagrin, du fait qu'on ne savait jamais d'avance ce qu'on allait y trouver à l'intérieur. Bref, c'était une vraie peau de chagrin dans le sens que s'il n 'y avait rien, nos ambitions de grandeurs en étaient d'autant plus amoindries et notre espace de liberté rétréci.

Quand on y trouvait que des papiers d'identité ou des photos personnelles, tout ceci ne représentait pour nous aucune valeur monnayable, sauf dans certains cas où l'on trouva- it des photos assez compromettantes pour le propriétaire où on le voyait complètement nu avec des personnes du même sexe! C'était assez dégueulasse, j' vous l'assure. C'est vrai qu'on aurait pu jouer le chantage avec cette personne, mais cela ne nous intéressait pas du tout. Car nous avions à l'époque 15 ou 16 ans et on faisait tout cela quand même par jeu et par défit avec les autres copains où c'était souvent à celui qui ramenait le plus que lui revenait la palme du plus chanceux. Nous avions beaucoup d' humour à cet cette époque, ne trouvez-vous pas? C'était vraiment une époque formidable pour nous où tout était facile pour se procurer de l'argent. Je pense sincèrement que les gens dans les années 70 étaient beaucoup plus riches qu'ils le sont aujourd'hui. Je sais que c'est un peu déplacé de ma part de faire cette sorte d'analyse sur la société française. Mais ce que je dis est sûrement vrai. Et puis regardez autour de vous, les gens aujourd' hui sont plu- tôt fauchés, proches de la faillite personnelle, non? A qui la faute? Demandez-le à vos hommes politiques! Je sais que personne me croira, mais moi je m'en fiche complèm- ement. Car pour moi cette époque est totalement terminée et il me semble en avoir fini avec ce genre de conneries. Aujourd'hui d'autres m'attendent et j'espère que celles-ci seront beaucoup plus intéressantes que les anciennes (rires). Peut-être reverra-t-il d'an- ciennes prostituées dans les rues qu'il avait fréquenté avant son mariage avec Djaïda? se demandait-il l'air gêné en espèrant que non., bien évidemment.

Ses anciens démons semblaient s'être réveillés d'un long sommeil, comme pour le revoir dans de drôles de situations, se disait-il par l'évocation de ses souvenirs d'ancien voyou. Et cela le remuait d'autant plus qu'elles pourraient bien le reconnaître! Et puis de toute façon n'avait-il pas autre chose à faire que de jouer à nouveau au gigolo? pensa-t-il co- mme pour se rassurer. Il se souvenait très bien qu'un jour une fille lui avait demandé d' une façon indirecte s'il voulait vivre avec elle. Mais étrangement, il n' avait pas voulu lui répondre spontanément afin de faire durer le plaisir, bien évidemment. Il était alors en train de se regarder dans la glace pour voir si tout était normal : sa coiffure, l'ajustement de son costume, quand tout à coup ces mots délicieux sortirent de sa bouche qui était parfaitement dessinée par le contre jour. Mouloud, envoûté par ce chant des sirènes, se demandait si ce chant magnifique pouvait durer éternellement autour de lui et s'en abre- uver jour après jour sans en rompre la merveilleuse mélodie? Il savait que plus d'un ho- mme se serait damner, trancher les veines pour l'entendre à nouveau, mais il n'en fit rien et continua son manège en réajustant son col, puis le noeud de sa cravate, puis joua avec un de ses boutons en nacre de sa chemise légère. Pendant tout ce temps, où il essayait de cacher son embarras, la fille qui lui parlait, se tenait le bassin légèrement appuyé contre la porte de l'appartement et n'avait pratiquement pas bougé de place depuis le début de son chant envoûtant. Et on entendait par moment des chocs brutaux secoués cette vieille porte qui pourtant ne lui avait rien fait! Elle semblait vouloir lui dire : Non, tu ne sorti- ras pas d'ici, tant que tu ne m'auras pas donné ta réponse! Cette fille ne plaisantait plus maintenant et un énorme silence avait remplacé son chant mélodieux en attendant sa ré- ponse.

Mouloud sentit alors une gêne soudaine l'envahir des pieds à la tête, car pour lui, il était hors de question qu'elle puisse vivre avec lui ou bien qu' il puisse vivre avec elle, ce qui revenait au même. Mais comment lui dire sans la fâcher? se demanda-t-il. Ce temps de réflexion sembla durer une éternité pour lui, qui venait tout juste d'avoir 25 ans en se sentant comme un animal sauvage prêt à se jeter sur toutes ses aventures qui allaient lui procurer tous les plaisirs de la terre que seule sa jeunesse avide de sensations fortes pou vait lui procurer au grès de ses voyages entrepris en toute clandestinité. Ainsi, il pourrait goûter à tous les plaisirs de la terre sans rien perdre de cette liberté qu'il chérissait com- me un enfant : la liberté garante de son indépendance. Qu'allait-il s'embarrasser la vie avec une fille de mauvaise vie? se demanda-t-il subtement. Et puis de toute façon, ce n' était pas le meilleur moment pour lui parler d'amour ou de lui demander ce genre de ch- ose liée aux sentiments. Primo, parce qu'il était fatigué (il venait de lui faire l'amour) et secundo, parce qu'il ne voulait pas perdre sa liberté. Inquiet, il se demandait comment il fallait lui dire sans trop la blesser? Car j'ai toujours été gentil avec elle et lui donner une réponse négative va sûrement la mettre en colère et elle va me traiter de sale égoïste et d'hypocrite. Reprenant son courage pour lui donner sa réponse( sachant que sa simulati- on avait bien trop duré et qu'elle pouvait s'en apercevoir), mouloud détacha son regard du miroir puis se retourna sur la fille qui bloquait toujours la porte de l'appartement. En fin stratège, il lui lança un grand sourire auquel la fille ne put résister en lui adressant en retour un  même grand sourire. Puis quand il fut près d'elle, il lui prit ses deux jolis av- ant bras qu'il se mit à serrer légèrement entre ses mains herculéennes au teint brûlé par le soleil où gisèle sembla défaillir, mais se laissa saisir par cet homme viril qui lui dit d'un ton clair et assuré : Sais-tu, ma petite gisèle, que je fréquente déjà une fille?

-Ah oui? répondit-elle surprise. Un long silence s'installa dans la pièce et gisèle pensa aussitôt à une de ses collègues qui avait dû la devancer. Mais comment se faisait-il qu' elle n'avait pas été mise au courant? se demanda-t-elle subitement. Mais avec qui com- me fille? demanda-t-elle rageusement.

-Mais avec une fille normale, quoi! lui répondit-il en faisant l'étonné. Gisèle ne comprit rien du tout à cette expression " avec une fille normale", car elle était plus ou moins assommée de savoir qu'il vivait déjà avec une fille et qui lui en avait jamais parlé. Oui, elle était vraiment étonnée et ne semblait pas vouloir le croire tout à fait." Hum, hum, il trahissait sa petite amie avec moi et cela ne semblait pas le gêner le moins du monde. Y'avait quelque chose de louche derrière tout ça! pensa-t-elle avec son instinct de fem- me. Et puis cette façon qu'il avait de me faire l'amour, cela ne voulait-il pas dire que nous étions fait l'un pour l'autre?"Mouloud, quant à lui, essayait de garder son assurance devant les doutes de gisèle sachant bien que toute cette histoire de fille normale avec qui il semblait filer un parfait amour était absolument fausse. Mais il n'avait pas le choix s'il voulait retrouver sa liberté. Gisèle avait toujours le dos appuyé contre la porte et l' emp- êchait de sortir( mais se refusait d'employer la violence contre elle, parce qu'ils se conn- aient un peu et malgré tout ce qui les séparait dans la vie : lui son esprit d'aventure et elle une pauvre putain!). Mais il comptait bien sur ce beau mensonge pour s'en débarra- sser une bonne fois pour toute et d'une manière tout à fait naturelle. C'est à dire sans qu' elle puisse s'apercevoir qu'il lui mentait depuis le début. En fait, il avait remarqué chez beaucoup de femmes, une bizarrerie qui faisait que plus vous leur mentiez plus elle vous croyait! C'était bien sûr une histoire à dormir debout, mais dont le jeune séducteur ne pouvait pas laisser aux autres concurrents.

Le principe fonctionnait si bien qu'il en abusait tous les jours dans sa vie quotidienne, afin d' arriver à ses fins de gloires, de richesses, mais aussi de plaisirs. Les femmes serai- ent bien évidemment ses premières victimes, car elles allaient lui ouvrir toutes les portes dont les clefs étaient étrangement gardées par les femmes! et il allait au passage se servir d'une façon magnifique : là était son seul et unique but. Il laisserait donc derrière lui ap- rès son départ un grand vide. Oui, un grand vide, mais qui ne le gênait aucunement puis- qu'il aura d'une certaine façon regagné sa liberté: lieu où il redevenait intouchable et très loin de l'agitation du monde. C'était un principe assez ignoble, ne nous le cachons pas, mais dont l'exercice réel lui procurait une grande jouissance et à chaque fois qu'il se me- ttait à inventer de drôles d'histoires que seules et seulement les femmes étaient prêtes à croire. Le rêve de sa vie se jouait dans cette imposture à transformer sa vie, mais aussi celle des autres où il intervenait sans forcément leur accord! Bref, il surprenait par se dr- ôlerie, mais aussi par cet air détaché qu'il prenait quand il racontait les événements qui avaient marqué d'une manière indélébile l'histoire de l'humanité et la sienne au passage, elle aussi remplies de folles péripéties. Avec lui, quand les gens l'écoutaient, seul l'insta- nt comptait et le temps perdait de son épaisseur et la vie redevenait tout à coup légère, comme un voile transparent au dessus de ces beaux visages, de ces belles inconnues che- rchant sans aucun doute l'amour, toujours l'amour. La température des salons surchargés de lustres et de miroirs étincelants montait et les yeux des femmes brillaient alors. Ce rêve d'or et d'argent, mouloud en rêvait jour et nuit. Rêve de vanité? Possible. Rêve d' amour? N'allons pas trop loin! Rêve de gloire traversant le temps? Et Pourquoi pas? Mais que gisèle, malgré sa grande beauté, ne pouvait lui offir? Exact.

En abandonnant gisèle à son pauvre sort de putain, il savait qu'il y gagnerait sur tous les plans de l'existence; sa vie ne pouvant être alors que des plus amusantes et des moins ennuieuse au possible, pensait-il avec jubilation. Les filles sont naturelles, soyons-le nous aussi! semblait être sa devise pour toute la gente féminine. Gisèle hésitait entre la jalousie et la compréhension : elle gardait toujours la porte le dos appuyé contre. Mou- loud, quant à lui, essayait de lui expliquer et toujours par le mensonge que leur vie en commun ne pouvait exister que d'une façon anormale. Et que leur amour n'était en fin de compte qu'un délire, qu'une hystérie de la solitude mal supportée par gisèle, une pute de rien du tout qui n'avait pas droit à l'amour! C'est ce qu'il essayait brutalement de lui expliquer. Pouvait-elle le comprendre? Pourra t-elle le supporter qu'on lui le dise au dé tour d'une discussion tout à fait banale, banale par les sentiments ordinaires qu'elle ex- prime, banale par les engagements ordinaires de la vie qu'elle expose comme un mode d' emploi de l'existence? Pauvre gisèle, pauvre fille des temps perdus! Seule au monde, devant ces hommes brutaux qui veulent ton corps, tu voudrais qu'on t'aime pour ce que tu es vraiment : un enfant de l'amour. Mais porté par le silence des mots, seul ton regard exprime l'antique souffrance du monde sans âge, sans frontières où le pourquoi pas de- vient ta raison de vivre et la seule. Pourquoi pas rire, pourquoi pas pleurer, pourquoi pas garder silence au fond? J'ai assez pleuré aux bras des singes! J'ai assez pleuré aux bords des fleuves! J'ai assez pleuré, un point c'est tout. Oh ma douce gisèle que ta peau est belle! chantent les caméléons.Pourquoi ne pas s'amuser ensemble, chantent-ils, alors que le monde est si triste, non? Oh ma douce gisèle, viendras-tu nous donnner l'illusion d'avoir aimé? Oh ma douce gisèle, pourras- tu m'aimer? Moi l'inconnu qui vit sans am- ours, sans lois à respecter, sans patrie à glorifier?"

Gisèle, pris par ses chants ensorcelés, s'enfuit alors et se mit à courir à travers les cham- ps, les près et les rivières et parvint à se cacher au fond d'un temple où un piédestal en marbre rose, installé depuis peut être mille ans, l'attendait. Une jeune femme habillée de soie d'or vint à sa rencontre et, sans lui dire un seul mot, lui prit la main et la fit asseoir sur son trône afin que celle-ci puisse prendre la pose pour l'éternité. Sur le fronton du temple était écrit en lettre gréco-romaine ceci : Ici, tout homme respectable pourra piéti- ner et insulter l'amour qu'il aura un jour encensé!  Pendant tout ce temps, où mouloud lui avait fait connaître la vérité par un mensonge inventé de toutes pièces par lui même, gisèle n'avait rien dit contre cette nouvelle attaque que la vie ordinaire lui portait en pl- ein coeur. Elle était maintenant revenue à la réalité et mesurait toute l'étendue de sa sou- ffrance " avec une fille normale!" expression lâchement employée par mouloud pour la discréditer. Cela représentait pour elle toute sa souffrance intérieure et le hors du mo- nde où elle vivait et malgré les apparences qu'elle se donnait quand elle terminait son "travail". Elle se sentit une fois de plus bannie de la vie, de sa vie qu'elle aurait souhaité tout à fait normale et ordinaire. C'est à dire avec un avenir prévisible, des bonheurs sim- ples, semés, puis récoltés à la bonne saison; des enfants jouant et criant dans un beau ja- rdin de verdure, cueillant des fleurs et s'émerveillant devant leur beauté éphémère, des parents souriant à l'ombre des tilleuls et s'enthousiasmant pour leur progéniture, les gro- ndant quand ils font une bêtise. Bref, tout cela lui semblait être refusée, parce qu'elle n' était qu'une pute qui se vendait au premier venu! Mouloud ne lui avait-il pas fait com- prendre avec cette expression "avec une fille normale"?

Elle ne savait plus quoi répondre et se demandait si toute sa vie n'avait pas été en vérité ces incessants coups de pieds et coups de poings que les hommes violents, qui avaient traversé sa vie, lui avaient assemé depuis son enfance? Elle savait pleurer comme quand elle était petite fille. Mais elle avait déjà versé beaucoup trop de larmes pour pouvoir donner ce plaisir à ses nouveaux goêliers! Non, elle ne cèdera pas à la facilité, pensa-t- elle prit de violents tourments, cela leur procurerait trop de plaisirs!" dit-elle enfin. Elle se mit alors à le regarder droit dans les yeux et voulut les lui arracher; mais mouloud, étrangement ne baissa point ses yeux et soutint son regard sur cette fille qui semblait être pour lui et pour tous les hommes (aussi lâches qu'ils étaient), une pauvre fille. Non ils n'avaient plus rien à se dire. Alors gisèle, ayant tout compris sur la comédie jouée par mouloud, ouvrit en grand la porte et lui dit : Maintenant, tu peux partir! Oh non, su- rtout ne dit rien et ne reviens jamais! Vous êtes bien tous les mêmes, Ah!Ah!Ah! Ah!Ah! Ah! ria-t-elle comme une sorcière. Mouloud, effrayé par ces rires endiablés, sans même se retourner, dévala l'étroit escalier de pierre qui semblait tourner interminablement sur lui même comme une spirale sans fin, mais qui allait déboucher pour lui sur le monde de la lumière et sur le monde de la liberté. Jamais, il n'avait connu un sentiment aussi fort que celui-là où l'enfant retrouvait sa rue avec ses gens et ses automobiles; les bruits de la ville le réconfortaient, l'apaisaient où il pouvait enfin se fondre dans la foule et se sentir à nouveau libre et anonyme, personne ne connaissait son nom, personne savait d'où il venait, personne savait quelle lâcheté il avait commise, mouloud se sentit à nou- veau redevenir un homme!

Oui, il avait bien faillit devenir gigolo comme il vous le disait et c'est bien pour cela qu' il prit son temps pour vous raconter son histoire d' il y a 5 ans. Non, pour s'en vanter, mais uniquement pour que sachiez, vous lecteur indiscret et curieux, que cette vie de voyou qu'il faillit embrasser dans le monde de la prostitution aurait pu l'embarquer dans des histoires impossibles et sanguinaires. Car il ne se sentit jamais le coeur assez solide pour soutenir un tel combat auprès d'une pauvre fille qui, en fin de compte, n' avait que le défaut d'être très belle, mais aussi très exploitable comme une vulgaire marchandise. Gisèle connaissait très bien "la "musique" et sa seule liberté était celle de choisir son mac. Mais pas n'importe lequel, celui qui lui plaisait et qui était prêt à se battre pour elle et à la soutenir jusqu'à la mort! Bref, nous étions dans un autre monde que celui fr- èquenté par les gens ordinaires et les gens biens. Nous étions dans les bas fonds des cit- és antiques où le crime attendait patiemment derrière de sombres piliers. Et tout ça, mouloud le savait comme par intuition et qu'il n'aurait pas fait de vieux os dans ce mi- lieu en vivant aux côtés de la très belle gisèle. Revenant doucement de ce très long voy- age, il avait maintenant le tournis de revoir devant lui la réalité, celle de la cité phocée- nne : Marseille. Il n'avait pas changé de lieu, mais il avait changé d'époque. Oh zut alors, 19h10! Il faut que j'y aille, sinon madame Sarfaty risque de ne pas manger ce soir ainsi que ses chats! Mouloud sortit rapidement de la boutique avec dans sa filoche la viande de madame Sarfaty. Mais à peine avait-il fait 10 mètres sur le port qu'il remarqua qu'il avait oublié de dire quelque chose à youssef. Retournant aussitôt sur ses pas et entrou- vrant la porte, il lui dit: Youssef, j'allais oublié. N'oublie pas de fermer la boucherie à 19h30 exactement! Et n'oublie pas aussi de fermer le rideau de fer. Tu sais après 20 h, y' a pas mal de cocos qui traînent sur le port. Ok? Allez, j'y vais. A demain 8 heures. 

Youssef semblait très ému malgré la bêtise qu'il avait faite sur la dernière commande et sentit à nouveau son patron prêt à lui faire confiance. Kader, quant à lui, semblait comp- lètement destabilisé et ne comprenait pas l'indulgence de son patron à l'égard de youssef. Alors que lui toujours sérieux, dure à la tâche, l'air grave, attendait patiemment les fave- urs de son patron. Il est vrai que mouloud n'avait jamais pu le prendre en défaut depuis qu'il avait embauché, il y a 2 ans : il était toujours à l'heure, jamais malade, son tablier toujours propre devant la clientèle, toujours le sourire, un peu forcé, c'est vrai, mais tout de même crédible auprès des habitués.Kader était presque parfait et c'était peut être cela qui le gênait le plus, lui qui se savait plein de défauts, de vices cachés, d'emportements colèriques et un goût prononcé pour la boisson. Mais les affaires étaient son domaine de prédilection et ça personne ne pouvait le contester. En fait, il avait trop de respect pour kader pour lui demander une chose comme de fermer le rideau de fer en fin de journée! Non, ce qu'il prévoyait pour lui, c'était plutôt un avancement un peu plus conséquent. Peut-être ouvrirait-il une quatrième boucherie, afin de lui en confier la gestion? Mais pour l'instant, il n'en savait rien et ça tournait dans sa tête, comme toute chose devait tout naturellement tourner dans tête avant d'être réalisée.  

Kader le regardait s'éloigner à travers la vitrine d'un air rempli de dépit. Il avait paru ég- aré pendant quelques secondes, mais il reprit vite ses esprits et pensait déjà au travail qu' il avait à faire : il fallait commencer à ranger la marchandise à l'intérieur des chambres froides. Quand mouloud referma la porte vitrée de la boutique, curieusement, il se dem- anda si au lieu de passer par derrière, il ne ferait pas mieux de passer tout bêtement par le vieux port? Il y voyait déjà les pêcheurs étendre leurs filets sur les berges et les faire sécher aux derniers rayons de soleil de l'après midi. Après tout pourquoi pas? se dit-il. J' pense pas que je vais les gêner avec mon filet à provisions. Et puis j'ai vraiment envie de marcher et de respirer un peu d'air frais. Rester enfermé toute la journée dans une arrière boutique, c'est pas une vie tout ça! »  

Sur le vieux port..

Ebloui par le soleil, mouloud mit naturellement sa main devant ses yeux pour se proté- ger ainsi que pour pouvoir continuer cette longue marche à travers les dalles défoncées de ce vieux port, qu'il connaissait presque par coeur chaque centimètre, chaque trou, ch- aque fissure et qui dès la nuit tombée arrivaient à déjouer les chevilles les plus agiles des promeneurs solitaires, et tout particulièrement, celles de ces alcooliques anonymes qui déambulaient alors comme des somnambules. Tout en faisant attention à ne pas tré- bucher bêtement (parce qu'il en connaissait tous les pièges), il savait pertinemment que ce chemin allait le retarder encore un peu plus. Mais il n'y pouvait rien, car nous étions en septembre et les rayons du soleil, pratiquement à l'horizontal, étaient devenus quasi- ment aveuglant pour tous ceux qui s'étaient attardés à attendre les derniers clients de la journée. Les commerçants se dépêchaient maintenant de ranger leurs tourniquets de car- tes postales "souvenirs" montrant le vieux port sous ses aspects les plus monstrueux : vue de la Canebière, vue d'un vieux rafiot amarré tant bien que mal au quai, vue de la pointe du Pharo, vue du bistrot chez "Marius" etc, etc, je vous laisse deviner la suite aff- euse ainsi que de rentrer, comme ils le pouvaient, ces immenses caisses en bois compa- rtimentées et montées sur roulettes qui leur permettaient de vendre à l' extérieur tout un monde de pacotilles fait de porte clefs, de fausses encres marines recouvertes de pein- ture dorée, mais aussi des savonnettes parfumées à la lavande et des micro peluches en polyester fabriqués à Taiwan et des huiles solaires à l'aspect quelque peu douteux. Mais étrangement, mouloud n'avait plus le temps d'apprécier tous ces instants fugaces de la vie commerçantes phocéenes et toutes ses idées maintenant se bousculaient intensément à l'intérieur de son crâne, qui était comme écrasé par ce soleil implacable. Et se disait d'une voix monocorde qu'il n'avait réellement plus le temps de rêvasser et qu'il devait se dépêcher. Car de l'autre côté de la ville, une personne douce à son coeur l'attendait imp- atiemment, c'était madame Sarfaty.

AVIS AU LECTEUR

Mon cher lecteur, si je me permet d'interrompre momentanément ce récit, ce n'est pas pour mon bon plaisir, croyez le bien. Mais c'est plutôt par souci de vérité que j'y suis contraint. Car je ne voudrais en aucun cas que cette pseudo-réalité dans laquelle nous sommes jetés quotidiennement par nos médias : presse parlée, presse écrite et même no- tre bonne vieille télévision française, puissent nous induire en erreur en falsifiant notre histoire qui est particulièrement émouvante comme vous l'avez remarqué. Il est certains que par le passé, nos médias ont pu créer des monstres à leur insu. Je voulais parler bien évidemment de ces monstres audiovisuels comme la mère Denis ou bien Madame de Fontenay, par exemple. Et personnellement, je n'y trouve rien à redire sachant que ces monstres ont eu une fin de carrière tout à fait honorable à la télé. Mais si on devait par- ler aujourd'hui de ces nouveaux monstres qu'ils avaient créé pour leur seul plaisir, on pourrait sans crainte crier au scandale. Car ces derniers se font littéralement massacrer en direct devant plus d'un million de téléspectateurs! Je voulais parler bien évidemment de la pauvre madame Sarfaty dont les goêliers s'appellent comme par hasard Elie Kak- ku, un marseillais de souche et l'autre un certains Michel Drucker, un parisien invétéré, je crois. Il est certains que notre bonne vieille télévision française ait dépassé les bornes avec ces horribles spectacles touchant à la dignité humaine et qu'on peut s'en indigner et s'en alarmer. Et il est évident, au rythme où va notre télévision française,  qu'il est fort possible dans la prochaine décennie qu'on puisse assister aux heures dites de grande éc- oute, c'est à dire dès 20H30 à des ébats pornographiques et sans que notre famille en soit scandalisée! Tout ceci est bien sûr effrayant, je ne vous le fais pas dire.

Mais pour en revenir à nos moutons, afin de ne pas trop nous égarer dans cette jungle politico-moro-médiatique, je voudrais vous dire que toute cette mascarade n'a eu en vé- rité que très peu d'incidences sur la vie de la vraie madame Sarfaty, mise à part au début, où les enfants de sa voisine( madame Cornera) venaient l'embêter en grattant sa porte et en criant son nom horriblement fort dans les couloirs, comme des monstres en furies! Mais elle y remédiait d'une manière assez originale, voyez-vous, en poussant le bouton de son poste de télévision à fond afin de les faire taire. Bref, ça marchait à chaque fois et ils décampaient aussitôt comme des rats. Madame Sarfaty, malgré son grand âge, n' avait pas fait la deuxième guerre mondiale et la guerre d'Algérie pour rien! pouffait-elle souvent d'un rire malheureusement édenté. Et elle en connaissait pas mal d'astuces pour tromper l'ennemi qui, paradoxalement, s'était transformé en même pas 30 ans en petits merdeux qui se croyaient tout permis, parce que leurs parents les laissaient faire ce qu' ils voulaient. C'était le signe évident d'une nouvelle décadence qui allait très certainem- ent se terminer un jour en guérilla urbaine dans les rues de Marseille où d'ailleurs. Mis- es à part toutes ces considérations, simone n'arrivait pas à comprendre comment la sem- aine dernière, elle avait pu perdre l'équilibre dans ses escaliers et faire une chute monu- mentale qui l'avait laissé pour ainsi dire à moitié morte sur le palier du bas? (elle avait alors pensé à un mauvais tour joué par les enfants de sa voisine qui auraient pu tendre un fil sur les marches de ses escaliers pour la faire tomber, mais n'avait eu ni le coura- ge ni la force d'aller vérifier). Bref, ce jour noir, elle n' avait pas eu beaucoup de chan- ce où bizarrement dans l'immeuble tout le monde était semble-t-il parti en vacances, pu- isque personne n'était venu la secourir. Elle avait vécu cela comme un vrai cauchemar et s'en remettait que très difficilement en ne cessant plus d'en revoir les images affreu- ses durant ses longues siestes qui occupaient une bonne partie de ses journées.

Mais qui pouvait bien être la vraie madame Sarfaty? Et que représentait-elle exactement pour mouloud qui, malgré le temps qui passait, essayait de la rejoindre au plus vite? Et sa femme djaïda que savait-elle de cette étrange relation qu'il entretenait avec cette femme qui était juive et "pied-noir" en plus. Quel étrange garçon, il était! se disait-il en remontant le vieux port où le vent s'était mis à souffler. Il avait l'impression une fois de plus de vouloir remonter le temps et cela malgré lui. Mais qui pouvait bien le pousser ainsi qu'un fétu de paille vers cette femme au nom ridicule de madame Sarfaty? Mais qui le poussait vers ce passé qu'il ne connaissait que par brides que par accouchements successifs de ses divinités? Le mystère semblait régner dans sa propre vie et c'était affr- eux où sa vie faisait comme elle pouvait pour trouver une raison de continuer cette rou- te qu'il ne connaissait pas, mais qu'il devait emprunter chaque jour comme ces millions de gens anonymes étrangement attirés par les embouteillages des villes : coeur hypertro- phique des cités modernes et antiques!

Là où la ville commençait l'homme avait toujours su, mais l'homme moderne en avait perdu la trace! Et mouloud, sans le savoir, cherchait cette trace effacée par cette human- ité sans cesse en mouvement pour accroître les villes, les richesses et les crimes. Pourr- a-t-il retrouver son chemin parmi le fracas abominable des villes? Aura-t-il l'ouïe assez fine pour écouter le son continu du temps à travers les jours en fuite? Pourra-t-il sortir dignement de ces grands fleuves urbains où règnent en absolue la peur de l'autre? Moul- oud chantait maintenant dans son coeur une mélodie entrecoupée par le son du tambo- ur qui se mit aussitôt à se gonfler de tristesse telle une petite rivière dévalant les plaines sinueuses des terres blanches et africaines. Mais qui pourra lui dire sa vie? Mais qui pou rra lui dire ce qu'il est vraiment pour lui même? Mais qui pourra lui dire ce qu'il ressent au fond de son coeur? N'était-ce qu'un échos de plus parmi le chaos du monde qu'il au- rait entendu depuis le début de son manuscrit et rien de plus? Il avait maintenant la certi- tude qu'il n'avait fait que passer d' un monde à l'autre en passant par toutes les couleurs de l'arc en ciel afin de renaître à la lumière la plus intense : la lumière du jour! Il était passé par les profondeurs de son passé pour émerger à nouveau dans le monde des appa- rences, celui des hommes. C'est ce mouvement qu'il put saisir dans toute sa brutalité, car d'être à nouveau dans la réalité rien de neuf ne se montra à lui où le soleil avait rougi à l'horizon et les petites embarcations, frémissantes sur le vieux port, avaient maintenant des couleurs sombres et ténébreuses où le clapotis de l'eau s'était comme alourdi de plo- mb. Et mouloud se demandait, étrangement, s'il devait continuer cette longue marche vers ce quoi l'inconnu le poussait?

Pendant ce temps là, au 62 rue des cachalots..

"Mais qu'est qu'il peut bien faire à cette heure-ci, mouloud? se demandait simone les yeux rivés sur sa pendule : 9 h et toujours pas arrivé! Mais qu'est-ce qu'il fait, non de dieu? Mais qu'est-ce que je vais donner à mes animaux s'il ne vient pas? C'est que mon frigo est complètement vide, il me reste même plus une seule boite! Et des restes n'en parlons pas, hier, je les ai jeté à la poubelle! Alors là, mouloud, il est vraiment pas séri- eux du tout. Mais merde, il sait bien que mes jambes elles sont en compotes et que je ne peux plus me déplacer aussi facilement qu'avant, non? Pourtant hier, au téléphone, il m' avait bien dit qu'il serait là vers les 8 h, non? Hum, hum, j'parie qu'il est en train de rêv- asser sur la jetée en pensant à la mort de Louis 14 ou bien à son Algérie natale. Ca doit être ça, vu qu' il m'en a déjà faites des vertes et des pas mûres, cet enfant là. C'est qu'il peut venir d'un instant à l'autre avec plein de cadeaux sur les bras pour me faire plaisir ou bien venir à minuit me dire en pleurant qu'il n'avait pas vu l'heure passée, tel que je le connais. Ce gosse de 36 ans est un vrai poète et c'est pour cela qu'il m' aime. Et bien évidemment, je serais complètement folle de lui en faire un quelconque reproche où sans lui, je pense sincèrement, que je me serais suicidée depuis belle lurette. Car ce mo- nde est devenu trop méchant pour une femme comme moi, qui souffre desormais de maux indescriptibles dont la jeunesse ne veut évidemment ni entendre les plaintes ni voir les plaies. Lui, mouloud, il me comprend et c'est pour cela que je l'attends toujours avec un petit serrement de coeur. Ca me rappelle ma famille que je n'ai plus et ça, c'est de l'amour et du vrai!

Et ce n'est pas du tout comme au cinéma où l'on nous montre l'amour en gros plan où des comédiens et des comédiennes font semblant de s'aimer parce qu'ils sont payés pour le faire croire! C'est vraiment ridicule, ce jeu là! Et puis de toute façon ces acteurs et actrices, ils jouent comme des pieds et on devrait leur interdire de faire du cinéma. Ils jouent vraiment trop mal et ce n'est pas à en pleurer d'émotions, mais bien de tristesses. Mais personne n'ose leur dire qu'ils sont mauvais et c'est vraiment de la politesse mal placée, selon moi. On devrait plutôt les embaucher à remonter les bobines que d'y appa- raître dessus. C'est malheureux, mais les gens d'aujourd'hui ne pensent qu'à l'argent et à rien d'autre et ne veulent surtout pas qu'on leur parle d'arts et d'éssais, parce qu'ils veul- ent que ça marche du premier coup pour eux afin d'empocher le magot et se tirer sur les îles pour s'la couler douce. Mais c'est affreux, cette nouvelle génération d'artistes! Et des joueurs de foot parlons-en! Mon dieu, gagner des millions en tapant comme des demeu- rés dans un ballon, ça c'est un vrai scandale, mais que personne ne veut dénoncer!" Sim- one était maintenant épuisée de penser que la France était devenue, en même pas 30 ans, un repère de bandits. Elle se rendormit aussitôt dans son fauteuil au tissus meultonné. Ses chats, qui l'avaient entendu marmonner quelque chose, tout à coup se réveillèrent en sortant de ce sommeil profond dans lequel ils étaient plongés depuis le début de l'après- midi. Après avoir baillé très longuement, ils se dressèrent impérialement sur leur pattes comme de petites statuettes égyptiennes où un courant électrique semblable aux machi- nes semblait les traverser et les galvaniser en même temps.

Tout ceci se fit à une vitesse si impressionnante que même simone n'eut rien aperçu de cette étrange gymnastique venue depuis la nuit des temps. Après qu'ils eurent fini chacun "leur retour vers la réalité", ils se mirent à tourner autour de son large fauteuil d'où étran gement ses jambes pendaient. Et dans un mouvement incessant de va-et-vient, comme dans un rituel mystérieux, ils caressaient ses jambes malades qui étaient abominablement grossies et déformées par la maladie( mais que l'accident de la semaine dernière n'avait pas arrangé l'état, mais plutôt empiré). Et elle se souvenait alors très bien d'avoir débar- oulé sur chacune de ces marches (heureusement en bois!), la tête la première et en rebon dissant comme un vulgaire punching bal jusqu'au palier du bas. Simone ne voulait plus y penser et on pouvait bien la comprendre. Mais contrairement à ce qu' elle avait vécu( car elle avait pu se relever toute seule et ainsi remonter jusqu'à chez elle par la seule force de ses poignets et de ses jambes qui étaient alors en bouillie) dans son cauchemar, elle n' en finissait pas de chuter et de chuter interminablement dans ses escaliers comme dans un puit sans fond. Etrangement ses voisins, qui la voyaient descendre comme un obus, avaient plutôt l'air de s'en réjouir que de vouloir lui apporter réellement une aide. Et ils employaient à son égard un vocabulaire assez féroce qui n'était nullement à la hauteur de la situation. "Alors ma p'tite simone, on n' dit plus bonjour à ses voisins? Mais c'est pas beau ce que vous nous faites là! Ah j'vous croyais pas comme ça! Oh, madame Sarfaty, mais c'est la jeunesse qui revient ou quoi? Ah! Ah! Ah! Mais on plaisantait, ma p'tite si- mone!

Allez, prenez ma main pour vous sortir de ce pétrin où vous vous êtes mis bien mala- droitement toute seule. Et si vous en êtes là, c'est uniquement de votre faute et nullem- ent de la nôtre, croyez le bien. Allez, ma p'tite simone, encore un petit effort et je l' attr- ape votre main." Au moment où madame Sarfaty se saisissait de cette main, celle-ci se retirait aussitôt des siennes accompagnées par de gros éclats de rires, Ah! Ah! Ah! Mais ça va pas? Vous n'alliez pas croire tout de même qu'on allait vous aider? Non mais! Moi, j'vous croyais moins naïve que ça pour vos 101 ans! Ah! Ah! Ah! "

-Oh les monstres! leur criait-elle indignée tout en continuant sa chute. Pour elle, cela ressemblait à un véritable cauchemar puisque ne connaissant pas la suite des évènem- ents.

-Au fait, madame Sarfaty, votre créateur n'est-il pas mort? Non? Oui? Et alors qu'est que vous faites encore parmi nous à nous embêter avec vos vieilleries? Votre place est sûrement entre 4 planches, non? Ah!Ah!Ah! Allez, adieu madame Sarfaty!" Simone était épouvantée et leur criait: Messieurs, je vous en supplie, mais vous devez faire erreur sur la personne. Car je ne suis pas celle que vous avez vu à la télé, mais je suis la vraie madame Sarfaty, celle qui a fait les deux guerres et ait réellement participé à la libérati- on de la France. Et pour ne rien vous cacher, j'ai connu personnellement le général de Gaule!

-Menteuse! lui répondait-on brutalement. Non, madame Sarfaty, ce n'est pas vrai ce que vous dites. Vous n'êtes qu'une imposture de l'histoire, qu'un personnage audiovisuel. Vous ne méritez même pas qu'on vous répondent!

-Double menteuse! lui criaient ensuite les enfants de madame Cornéra qui tout en lui courant après lui crachaient au visage. Crève vieille pourrie! lâchèrent-ils tout en dispa- raissant par une ouverture dans le mur; simone s'essuyait alors le visage avec l'un des bords de son châle qu'elle gardait toujours sur ses épaules de peur d'attraper froid. Elle pleurait presque, mais se retenait. Petits merdeux! leur répondait-elle tout en continuant de tomber toujours plus bas vers où elle ne savait. Puis comme par magie, elle atterriss- ait sur les fesses sur le palier d'une demeure inconnue où étrangement, il n'y avait plus personne pour l'injurier, mais était tout de même inquiète de ne voir autour d'elle plus aucun signe de vie. Madame Sarfaty sentit à ce moment là et au plus profond de son dés- espoir que seuls ses chats et sa tortue surnommée madame la générale pouvaient alors la sauver. Et dans un sursaut d'orgueil, elle se vit porter par ses animaux sur leur dos jusqu' à chez elle et en ne se plaignant aucunement de cette lourde tâche où elle pouvait enfin téléphoner au docteur Jivaqueur qui venait ensuite la secourir. Mais curieusement aucun miaulement ne vint déranger le silence de ces lieux sinistres où tout semblait mort et où aucun bruit ne sortait des appartements : madame Sarfaty crut vivre alors un troisième génocide!

Non pas celui de la deuxième guerre mondiale où ses parents avaient péri carbonisés da- ns les camps de la mort! Ni celui de la guerre d'Algérie où elle fut violée puis torturée! Mais celui d'aujourd'hui où elle se sentait mourir dans la plus grande indiffénce : génoc- ide quotidien où la barbarie était dans les mots et dans les intentions méchantes de cette humanité chancelante et hystérique.

Elle voulait mourir, mais se demandait comment il fallait faire? Elle regarda alors au plafond pour voir s'il n'y avait pas une corde ou bien un fil électrique qui aurait pu? Mais elle ne vit que des ampoules électriques enfouies sous des hublots de verre transl- ucides et des moulures en bois où semblablement les câbles couraient. Puis tout à coup la lumière s'éteignit." Tiens, c'est sûrement la minuterie qui a dû se déclencher! dit-elle du bout des lèvres comme pour se rassurer. Mais curieusement, elle n'en fut pas plus ma lheureuse pour autant, car cela ressemblait pour elle à une sorte de mort artificielle et retrouva même un peu de réconfort dans sa détresse. Reposant sa tête contre le mur du palier, mais ne pouvant contenir ses larmes, elle se mit à pleurer longuement à visage découvert dans la pénombre où ses sanglots prirent une dimension jusque là insoupçon- née qui l'effraya horriblment en imitant le chants des morts! Remarquant la peur qu' elle avait engendré sur elle même, elle détacha instinctivement sa tête du mur et s'arrêta aus- sitôt de pleurer. Une chose l'intriguait, c'étaient ces petits points lumineux qu'elle pouv- ait observer dans la pénombre de la cage d'escalier qui se trouvaient à l'intérieur des bo- utons électriques et semblaient commander la minuterie. Et plus elle les regardait plus ces petites lucioles avaient l'impression de se détacher du mur et plus elles se détachai- ent du mur, plus elles ressemblaient à de gros insectes lumineux qui se mirent à voler autour d'elle. En les regardant de plus en plus intensément leur effet hypnotique ne fit que grandir..et madame Sarfaty, au lieu de voir en eux de charmants petits insectes lu- mineux, vit l'enfer!

Le feu du diable où les flammes, issues des bombes incendiaires, ravageaient et faisaient s'écrouler comme des châteaux de cartes, des bâtiments entiers dans un fracas abomina- ble de balles crépitantes dans le ciel et sous le bruit assourdissant des sirènes de la D. C.A!

Ils avaient commencé à bombarder leur quartier vers les 11 heures du soir, alors que tout le monde s'était endormi avec, disons-le, une bonne dose d'inconscience : car les accords de paix, qui auraient dû être signés la nuit dernière à Baden-Baden, ne l'avaient point été pour des raisons mercantiles d'espaces aériens que chacun devait respecter afin de faire partie de la nouvelle Europe. Mais l'une des parties, qui s'était sentie grugée par ces fameux accords, avait ronchonné à devoir réduire sa flotte aérienne pour être soi- disant " aux normes européennes ". Celle-ci avait tout simplement quitté la table des né- gociations en claquant la porte et en leur disant: "Messieurs, vous pouvez allez au diable avec vos frontières aériennes, car nous ne tolèront aucune ingérence dans les affaires de notre pays qui est une nation souveraine!" Personne naturellement n'avait pris au sérieux les menaces proférées par le ministre Apoloznief et avait continué sa discution avec son voisin de table en parlant bizarrement de tout autre chose, bref, de l'écologie et de la cu- lture des artichauts dans les pays froids et tout en continuant à se faire photographier par les journalistes de la presse écrite. Les journaux, le lendemain, avaient tourné en dérisi- on les propos de monsieur Apoloznief en lui disant par journaux interposés : si  Monsi- eur Apoloznief n'aimait pas les frontières, personne ne l'empêchait d'aller vivre sur la lu- ne!" L'affaire avait fait pas mal de bruit jusqu' à déranger la vie monacale au coeur mê- me du ministère des affaires étrangères, qui avait aussitôt envoyé une note à tous les services de presse du pays pour leur dire qu'ils devaient s'arrêter de plaisanter sur ce su- jet. Car c'était bien de la paix dont il s' agissait et non une histoire de gloriole, comme vous le supputiez, messieurs les journalistes! avait-il alors écrit. Les journalistes avaient immédiatement répondu par la menace de porter plainte auprès des instances des droits de l'homme pour atteinte à la liberté de la presse. Et le ministère avait dû lâcher un peu de leste pour atténuer l'affaire et avait donc laissé les journalistes écrirent leurs articles plutôt dévastateurs auprès de la population, qui s' était donnée à coeur joie de voir en monsieur Apoloznief, un clown et rien qu' un clown!

La journée s'était donc passée dans cette ambiance plutôt bonne enfant pour les gens de la rue. Et le soir venu, la famille Mandel était partie se coucher après avoir fait un dîner plutôt léger, afin que le sommeil de chacun en soit le moins dérangé par la digestion. Elle habitait un petit pavillon qui était situé dans le quartier Est de la ville : la nuit était tombée et tout le monde dormait.

Jean, qui avait cru entendre comme une explosion, ouvrit les yeux et regarda en direction de sa femme qui dormait paisiblement à ses côtés. "Il est vrai qu'elle ronflait un peu, mais cela ne ressemblait en rien à une explosion!" pensa-t-il surpris et envoûté en même temps par ce qu'il venait d'entendre. Il remit aussitôt son oreiller sous sa tête et essaya de retrou- ver le sommeil. 2 minutes plus tard, une deuxième explosion! Mais c'est quoi ça? lança-t- il en sourdine. Immédiatement, son regard se dirigea vers la fenêtre où les carreaux ne ce- ssaient de vibrer pour des raisons mystèrieuses. Mais qu'est-ce qui se passe, non de Dieu? Jean sauta hors du lit et alla à la fenêtre pour voir ce qui se passait dehors. Son épouse, qui l'avait vu sortir du lit et sans lui dire un seul mot, le regardait maintenant avec des yeux étonnés et encore lourds de fatigue. En soulevant le rideau, il aperçut le ciel rempli d'éclats lumineux se déplaçant sous le bruit sourd de moteurs d'avions et de sirènes plain- tives. Non de dieu, mais c'est affreux! Mais c'est la guerre ou quoi? Ne sachant plus quoi répondre, il se frappa plusieurs fois la tête contre le mur comme pour s'en prendre à lui même. Mais c'est pas possible! Mais comment ont-ils pu laisser le doute planer, alors qu' hier ils nous disaient que de nouveaux accords de paix allaient être signés? Et les journa- ux pourquoi ne nous ont-ils rien dit? Mais c'est criminel tout ça!

-Mais qu'est ce qui s' passe, chéri? Tu te sens pas bien, hein?

-Non, c'est pas ça, chérie. Mais viens vite, car je ne peux malheureusement pas te décrire ce qui se passe dehors tellement ça me glace..

-Comment ça te glace? J'arrive tout de suite..dit christiane en se levant et en jetant presq- ue la couverture hors du lit pour aller rejoindre son mari à la fenêtre. Alors qu'est ce qu' il y a ? lui demanda t-elle un peu essoufflée.

-Regarde! lui dit-il en soulevant le rideau.

-AH! Mais? Mais?

-Je ne sais plus quoi te dire, chérie..mais je crois que c'est la fin pour nous! Christiane, qui n'avait pas quitté des yeux le spectacle horrible du ciel, se demandait si tout cela n' était pas un cauchemar et elle ferma les yeux pendant un instant pour ne pas le croire. Mais aussitôt qu'elle les rouvrit, elle vit la même vision d'horreur et son visage se crispa à nouveau où ses yeux s'enflammèrent de révolte. Les mots terribles qu'avaient pronon- cé son mari : Chérie, je crois que c'est la fin pour nous! elle les entendait résonner dans son crâne comme un refrain macabre. Elle semblait complètement désemparée et ne co- mprenait pas la folie des hommes de vouloir tous les anéantir sous le fracas des bombes, elle, son mari et ses enfants! Mais c'était un crime odieux, car tous désiraient vivre et jouir encore de la vie au milieu des siens. Revenant brutalement à la réalité, sa raison lui dictait maintenant un message de haute importance qui était celui de sauver sa famille coûte que coûte. Elle avait semble-t-il retrouvé un peu de calme et savait désormais ce qu'elle avait à faire. Elle se tourna aussitôt vers son mari en lui posant la main sur son épaule comme pour lui parler d'égal à égal qui, touché par le geste de sa femme, se mit à la regarder comme une idole, comme quelque chose de surnaturelle où leurs yeux se rencontrèrent et se disaient déjà tout.

-Jean, tu sais, tout n'est pas perdu! Et puis il y a les enfants et je ne voudrais en aucun cas qu'il leur arrive quelque chose. Battons-nous pour eux, le veux-tu?

-Mais chérie, tu as vu ce qui nous attend dehors?

-Oui, je le sais bien. Mais notre mission n'est elle pas de les sauver de la folie destructi- ce des hommes, car qui d'autre que nous le fera?

-Mais c'est la guerre, mon amour, ne le vois-tu pas?

-Mais oui, je le vois bien. Mais sans nous, je pense qu'ils ne survivront jamais à cette horreur et ils nous faut les protéger en leur cachant la vérité. Tu sais, chéri, à ces âges on est souvent aveugle et leur dire seulement que nous allons faire nos valises pour un très long voyage, ça ne pourra que les aider à mieux supporter les choses, non?

-Mais n'es-tu pas devenue folle? Mais on nous bombarde! et ça ils vont le voir, non? Et tous ces morts que nous risquons de voir sur notre route, mais comment vas-tu leur ex- pliquer? Tu vas leur dire qu'ils sont tombés de leur fenêtre, comme ça par hasard? Mais tu délires complètement, ma petite christiane! Mais au fond, je crois bien que c'est toi qui a raison, car il faut nous battre jusqu'au bout pour ne pas nous en vouloir plus tard.

-Ah je savais bien que tu serais d'accord avec moi, mon chéri!

-Mais ai-je bien le choix?Allez, au lieu de nous apitoyer sur notre sort, dépêchons nous! Et il faudrait que l'on soit parti avant qu'ils arrivent. Toi, va réveiller les enfants. Moi pendant ce temps là, je vais descendre les valises du grenier afin de préparer ce long vo- yage où la chance sera notre seule alliée.

D'accord chéri, j'y vais..».

Ici commence pour moi l'oeuvre des ténèbres, l'oeuvre démoniaque qui a fait de moi un être inconsolable. Mon nom est Simone Mandel et je suis la fille de Christiane et de Jean Mandel. Voilà maintenant vous savez tout, du moins une partie. Aussi, je voudrais rassurez ceux qui me liront que je ne veux en aucune façon rentrer dans une énième po- lémique à propos de tous ces massacres que j'ai pu voir de mes propres yeux pour et la simple raison qu'à mon âge avancé de 70 ans, on ne peut plus entreprendre un tel com- bat autour de ce passé qui est maintenant révolu : puisque remplacé par ce présent qui me laisse un peu perplexe quant à son devenir. Mais bon, puissions nous avoir assez de temps pour tout vous raconter dans les moindres détails, tel sera mon voeux. Je contin- ue mon histoire.

Allez, simone, réveille-toi! Fais vite, c'est maman qui te le demande!

-Mais maman, c'est quoi tout ce bruit qu'on vient d' entendre?

-C'est rien, ma petite, c'est tout simplement de l'orage! Allez, fais ce que je te demande. Nous allons partir tous ensemble pour un long voyage et ton père est en train de prépa- rer nos valises.

-Ah oui, maman? Mais à cette heure-ci? Mais où au juste?

-Là où on ira, j'te dis. Allez, simone, arrêtes de me poser toutes ces questions et habi- lles-toi maintenant.

-D'accord maman."

Ma mère partit ensuite réveiller mon petit frère. Elle s'inquiétait vraiment pour lui, car il ne faisait que pleurer. Mais elle le rassurait en le prenant dans ses bras et en l'embrass- ant tendrement. Quant à moi, je m'habillai toute seule en prenant mes affaires sur le dos sier d'une chaise qui était près de mon lit. Ma mère, que je voyais tourner dans la cham- bre, ressemblait étrangement à un fantôme tellement sa chemise de nuit était d'une blan- cheur éclatante et elle cherchait les affaires de Franck dans le placard où il régnait une totale obscurité. Papa, entre temps, était venu nous dire qu'il ne fallait surtout pas qu'on allume la lumière, à cause de l'aviation qui pouvait alors repérer nos maisons! Ma mère aussitôt le gronda de nous avoir dit un peu la vérité. Mais moi, je savais déjà que la gu- erre était entrée dans notre petite vie d'enfant, puisque l'affolement général de mes pare- nts ne pouvait en être que les prémices ravageurs. Et comme tout enfant de 13 ans que j'étais, j'avais déjà lu ce genre de catastrophe dans nos livres d'histoires à l'école, bien évidemment.

Les tirs de la D.C.A commençèrent à se faire entendre d'ici où l'on pouvait apercevoir à travers la fenêtre des lucioles lumineuses envahir le ciel. C'était beau et en même temps affreux, car je devinais inconsciemment que ces petits insectes devaient tuer les autres beaucoup plus gros et en acier qui lâchaient sur nos têtes des choses qui tuaient. Lors- que je fus prette, je partis dans le salon où j'aperçus avec surprise mon père qui essayait de rentrer un maximum d'affaires dans nos valises qu'on utilisait surtout pour aller en vacances. Mais comme il était très énervé, il n'y arrivait pas. Et moi, bizarrement, au li- eu de l'aider, je le regardais faire et vis sur son visage une grande détresse l'envahir, puis tout son corps se mit à trembler frénétiquement de peur ou de froid. En fait, je n'en sa- vais rien. Mon dieu, c'était la première fois que je voyais mon père trembler de cette fa- çon si horrible devant sa famille au point de me faire ressentir de la pitié pour lui. Bref, il m'était impossible de lui venir en aide et je ne savais pas pourquoi, car j'étais comme paralysée par la situation, mais aussi par mon jeune âge, âge bête par excellence. Tout cela ne dura qu'un très court instant et heureusement pour moi.Car ma mère, voyant son désarrois, se précipita aussitôt à ses côtés et l'aida à ranger au mieux nos affaires d'en- fants dans les valises. Mon père avait alors baissé les yeux et moi je ne savais pas si c' était de la honte où tout simplement de la peur; ma mère n'avait laissé rien transparaître du moins en apparence.

Mais surtout ce que je remarquai et qui me fit réellement plaisir, ce fut de voir sur le beau visage de ma mère( qui était tout de même creusé par la fatigue) tout son amour pour son mari qui de nouveau réapparaissait dans la tourmente des jours : où leurs bras vigoureux et leurs mains jeunes se frôlant mutuellement, comme dans un ballet à 4 mai- ns, rangèrent soigneusement nos petites affaires d'enfants dans l'une des valises en gar- dant l'autre pour eux. L'intervention de ma mère auprès de mon père avait fait que nous nous sentions plus proches des uns et des autres. Et nous nous disions alors en silence que nous formions véritablement une famille soudée et ce serait ce lien quasi indestru- ctible qui allait nous tenir ensemble et malgré la fureur des hommes à vouloir le faire éclater. Je n'ai su qu'à l'âge de raison, ce que tout cela pouvait signifier en vérité pour moi et pour mon père, qui m'avait paru à l'époque terriblement humilié en tant qu' ho- mme. En tant qu'homme, parce qu'il savait que cette sale guerre n'était en vérité qu' une ignoble histoire entre les individus d'une même espèce qui se battaient pour une hypo- thétique prise de pouvoir qu'ils auraient un jour sur les autres. Mon père n'avait pas tre- mblé pour lui même, mais uniquement pour les siens! et il avait eu honte d'être un hom- me parmi les hommes. De même qu'il avait eu peur de ne pas être à la hauteur des espé- rances de sa famille afin de la protéger contre sa propre espèce. Les deux petites valises, au tissu damassé que nous prenions à chaque fois pour allez en vacances dans le midi de la France, portaient maintenant quelque chose d'affreux . Car en les prenant d'une façon si précipitée, nous ne savions plus exactement où elles allaient maintenant nous transpo- rter, en sachant qu'elles non plus ne connaissaient leur nouvelle destination!

On mit un bon quart d'heure pour nous habiller et faire nos valises. Maman sortit la pre- mière et me tenait par la main. Papa portait mon petit frère et tenait l'autre valise. Dehors tous les habitants de notre quartier avait fait comme nous et portaient enfants et valises sur les bras. Ca criait et ça pleurait de partout tellement la situation était incompréhen- sible. Moi je ne pleurais pas, mais j'ai eu très peur quand les maisons ont commencé à s' écrouler sur nous! Maman, furieuse, nous criait dessus en nous sommant de rester au milieu de la rue pour éviter de recevoir sur la tête les gros blocs de pierre et les énormes poutres qui se détachaient des bâtiments éventrés. L'air devint vite irrespirable à cause de toutes ces fumées toxiques qui se dégageaient des bâtiments en flamme où l' on pouvait apercevoir, comme suspendu au dessus du vide, un restant de cuisine et même la moitié d'un salon! La foule, paniquée par le déluge de feu qui se déversait sur elle, encombra très rapidement la rue et nous dûmes accepter de ne plus pouvoir progresser. Étrangem- ent, tout le monde se mit à observer le ciel, où l'on ne pouvait strictement rien voir, mais entendre uniquement le bruit des bombardiers ainsi que le sifflement des bombes qui en chutant déchiraient affreusement l'atmosphère. Affolés de ne pouvoir s'enfuir, des gens se battaient pour gagner seulement quelques mètres! On s'insultait à mort au milieu du désastre et c'était affligent.

En fait, tout le monde attendait de savoir où la prochaine bombe allait tomber. Quand soudainement, n'entendant plus son sifflement, nous l'entendîmes exploser à une dizaine de mètres de la foule où nous étions pour ainsi dire emprisonnés! Ce fut horrible et ja- mais de toute ma vie, je n'avais entendu de tels cris d'horreurs si près de moi! Et je ne sus par quel miracle, mais nous eûmes la vie sauve grâce aux gens qui étaient placés devant nous en formant une sorte de bouclier humain lors de l'explosion. Quand nous nous relevâmes, nous étions couvert de sang et un même un bras lors de l'explosion av- ait été projeté sur moi. Ma mère, épouvantée, se précipita sur moi et se mit étrangement à regarder mes bras, mes jambes, puis ma tête comme pour s'assurer que le sang que j' avais sur moi ne provenait pas d'une blessure provoquée par la bombe. Miraculeusem- ent je n'avais rien et rassura maman. Puis on s'inspecta mutuellement afin de savoir si personne n'était blessé. Après ces deux minutes d'horreurs, ce fut un grand soulagement de voir que toute notre famille était saine et sauve. Et les gens autour de nous faisaient de même pour eux et pour leurs proches. Ce rapprochement intime et cette préoccupa- tion des êtres pour leurs proches voisins avaient crée, au milieu de cette foule écrasée par la terreur, un véritable courant d'amour qui se propageait telle une vague frémiss- ante d' un bout à l'autre de cette marée humaine.

Maintenant tout le monde savait que cela ne signifiait plus rien d'être devant ou derrière le convois, car la bombe pouvait à tout moment tomber et frapper à n'importe quel en- droit de la foule. Une nouvelle alerte replongea tout le monde dans le plus grand désa- rroi, mais la foule aussitôt reprit son mouvement inexorablement vers cette hypothètiq- ue sortie du tunnel : sortie du tunnel qui symbolisait pour elle le bonheur de respirer à l' air libre et surtout ne plus entendre claquer au dessus d'elle le bruit de la terreur. Perso- nne ne pouvait réellement voir ce qui se passait devant lui, parce qu'il marchait tête bai- ssée et la peur au ventre. Parfois de grands éclairs de lumière déchiraient l'horizon, mais nous n'osions plus lever nos têtes de peur d'attirer le malheur. Malgré ces éclairages in- termittents sur la ville, nous ne pouvions guère voir que sur une quinzaine de mètres et pas plus. En fait, nous ne marchions que très lentement et les bâtiments en flamme n' éclairaient en vérité que très peu la route où nous étions collès les uns aux autres. Ainsi tout au long de la route, nous passions sans cesse de la plus sombre obscurité, où règnait un froid glacial, à la lumière la plus intense où la chaleur incandescente brûlait nos visa- ges. Tout près d'une de ces maisons, nous contournâmes les cadavres de ces hommes et de ces femmes que la bombe avait anéanti en quelques secondes! Ma mère, me voyant maladroite à me cacher les yeux derrière mes petites mains, me tira soudainement vers elle dans un mouvement quasi-animal. Blottie contre elle, contre son sein que je sentis bouillonnant à travers le tissu de son manteau de cachemire, je traversai ainsi l' horreur sans la voir. Mais ce qui m'horrifia le plus, ce fut de sentir cette odeur de la mort qui s' élevait des cadavres : une odeur poivrée et musquée qui allait me poursuivre jusqu'à la fin de mes jours.                                                    

Mon père avait serré mon petit frère contre sa poitrine pour qu' il ne vit lui aussi rien de toute cette horreur, ce que ma mère approuva aussitôt. Et nous traversâmes, blottis les uns contre les autres, ce champs de cadavres où un cratère s'était formé au milieu de la route. La foule avait enjambé un à un tous ces monceaux de chair humaine, mais sans pour autant arrêté sa longue marche. Car il lui fallait absolument gagner la campagne afin de retrouver un peu de paix au milieu des bois où elle se sentait prête à construire des cabanes pour s'abriter où le bois ne manquerait pas pour se chauffer ainsi que le feui- llage pour garnir les sols et couvrir les toits de leurs nouvelles habitations. Chacun y pe- nsait, mais sans personne puisse mesurer ni même soupçonner la distance qui les séparait de ce bonheur juste entraperçu, sachant qu'il leur fallait encore traverser une grande par- tie de la ville qui était toujours pilonnée par l'aviation et tout cela ne faisait qu'augmen- ter leur crainte qu'ils puissent sortir vivant de cet enfer.

Le long boulevard que nous prenions maintenant, et que je prenais souvent à bicyclette avant la guerre, je n'arrivais plus à le reconnaître tellement les bâtiments avaient subi de dommage. Étrangement, il ne subsistait au rez de chaussée que des trous béants où l'on pouvait apercevoir sous la poussière et sous les éclats de verres toutes les traces de l' ancien mobilier qui autrefois garnissait impérialement les commerces de luxes et, plus modestement, les petites boutiques en tout genres toutes aussi utiles et nécessaires à l' activité humaine. Malgré le bruit des bombes qui ponctuait et accentuait le silence, il ré- gnait à l'intérieur de ces décombres, un silence qui était beaucoup plus impressionnant que celui qu'il avait à l'extérieur de la ville. Malgré la foule qui me poussait et m'empê- chait de voir, je désirais ardemment retrouver, parmi tous ces débris de vitrines et de portes défoncées, la trace de l'ancienne pâtisserie "Olansky" où jadis j'achetais, non sans une certaine fébrilité, mon pain aux raisins tous les mercredi après-midi. Comme je ne le mangeais jamais tout de suite, j'avais fait installer par mon père, à l'avant de ma bicy- clette, un petit panier en osier pour pouvoir transporter mon gâteau à travers la ville et que je visitais alors avec un enthousiasme hors du commun. C'était fabuleux, car je dé- couvrais à chaque fois de nouveaux lieux et de nouvelles façades qui m' avaient, sem- ble-t-il, échappé lors de mes précédente promenades.

J'étais vraiment intriguée par ce passé qui dormait au dessus des bruits de la circulation et de la pollution automobile. Bizarrement, les gens n'y prêtaient aucune attention ni même à la beauté médiévale d'une porte cochère qui s'ouvrait sur la rue et laissait éch- apper, parmi la circulation, une voiture à cheval richement harnachée où des princes et des princesses habillés de soie de Brocard partaient jouer dans les casinos et y dilapider toute leur fortune. Ces princes et ces princesses avaient semble-t-il choisi de vivre à une autre époque que la leur et cela se voyait par la manière royale qu 'ils avaient de nargu- er, non pas les petites gens qui se dépêchaient de gagner leur vie parmi la cohue, mais l' époque burlesque où le hasard les avait propulsé, comme de vulgaires marionnettes ha- billées de soie d'or. C'était peine à voir, mais je n'enviais pas leur sort d'être toujours un ou deux siècles en retard! Les automobilistes pour se moquer d'eux les doublaient en klaxonnant très fort et on pouvait observer à ce moment là les rires qui fusaient derrière les pare-brises. D'autres, qui étaient beaucoup plus méchants que les premiers, essayai- ent tout simplement de faire renverser la berline sur la route où seul l'intervention ma- gistrale du cocher permettait d'éviter la catastrophe, mais aussitôt l'automobiliste partait en trombe de peur d'être pris en flagrant délit par des policiers qui surveillaient tout de même la circulation. Moi même, je faisais très attention en roulant avec ma bicyclette sur le grand boulevard où selon moi les automobiles roulaient un peu trop vite. Mais j' aimais mieux, pour ne rien vous cacher, emprunter les petites ruelles que je connaissais presque par coeur et où je pouvais sans risque approfondir mes recherches sur la ville et sur son architecture, qui semblait avoir été très florissante au milieu du second empire et appartenait maintenant au beau quartier de la trinitaine où la majeure partie des bou- tiques de luxe avait choisi de s'installer sous les arcades. C'était souvent sous ces arca- des magnifiquement ornées que j'entamais avec gourmandise mon pain aux raisins.

Un banc, qui était souvent libre à ces heures-ci, me permettait de me reposer après ma course frénétique à travers la ville. Je savourais le tout accompagné d'une petite bou- teille de limonade que j'achetais à la boutique « chop » et j'étais heureuse alors. Et per- sonne ne pouvait connaître à ce moment là, mon bonheur : où jeunesse, culture et gou- rmandise, rimaient ensemble d' une manière fantastique!

Il arrivait certains mercredi que je ne me sente pas très en forme. Alors, je délaissais ma bicyclette au profit d'une petite marche jusqu'à l'église Sainte Catherine où sur le parvis, il y avait toujours beaucoup de monde qui s'y donnait rendez vous pour x et diverses rai- sons soit pour commenter ce qu'ils avaient lu dans les journaux soit pour se refiler de bons tuyaux pour leurs affaires. Il était aussi un lieu formidable pour les enfants par sa surface très plane qui leur permettait d'experimenter les patins à roulettes que maman ve- nait de leur acheter. Quant aux autres, ils n'y faisaient que passer et l'empruntaient uniq- uemement pour éviter la circulation qui était très importante autour de l'église. Après avoir observé tout ce beau monde, je partais à la recherche de monsieur Gruau, qui était un mendiant accompagné d'un drôle de singe qu'il habillait comme un prince, alors que lui, il s'habillait avec des vêtements qu'il récupérait dans les poubelles! D'habitude, je le retrouvais assis au fond du tympan où des bancs avaient été creusés à même la pierre où son singe tendait la main pour lui et c'était assez émouvant pour moi. Quand une place se trouvait libérée par un mendiant, je m'asseyais aussitôt côté de lui et on partageait en- semble mon pain aux raisins. Chose marrante, son singe n'aimait que les petits raisins qui se trouvaient sur mon gâteau et je lui les lançais dans la bouche et qu'il essayait d'att- aper comme il le pouvait. Les gens, souvent à la vue de ce spectacle improvisé, riaient et donnaient quelques pièces au singe.

Monsieur Gruau, qui était impressionné par mon sens de l'improvisation, me parlait sou- vent de vouloir monter un spectacle avec lui. Mais moi, horrifiée par cette idée quelque peu extravagante, je préférais ne pas lui répondre en gardant toute ma stupeur. Car de me mettre à jongler avec lui devant toute cette faune où mon père et ma mère pouvaient à tout instant surgir, cela ressemblait à de la pure folie! Mais il le comprit assez vite et n'o- sa plus jamais m'en reparler. Je savais bien que ce genre de spectacle aurait pu marcher et lui faire gagner beaucoup d'argent. Mais bien que l'idée fusse bonne, jamais je n'aurais pu expliquer la chose à mes parents qui m'auraient prise alors pour une folle.

Le temps passait vite et il me fallait à chaque fois rentrer à la maison avec une véritable peine sachant que le lendemain, c'était l'école qui recommençait. Parfois, il m'arrivait de rentrer à l'intérieur de l'église Sainte Catherine quand je ne trouvais pas monsieur Gruau et son singe. Bien que je sois de confession juive, mes parents m'auraient très certaine- ment grondé de m'être permise cette chose. Mais si je me permettais d'entrer dans ces li- eux austères, où l'air souvent manquait, ce n'était pas par jeu, mais bien par l' appel de la musique de Bach qui m'y forçait. A peine avais-je ouvert la petite porte qui donnait sur la nef qu'un flot intense de musique sacrée me faisait tourner la tête et me faisait voir Dieu à travers les vitraux, qui étaient immensément colorés de rouge, de jaune et de bl- eu que la lumière du soleil traversait puissamment. Après ces instants miraculeux, je me ressaisissais et visitais aux travers d'ouvertures grillagées, les petites chapelles qui étaient adossées le long de la nef. Et au rythme d'une cantate de Bach, je m' extasiais de savoir comment des hommes, de simples mortels, avaient pu donner leur vie à Dieu sans l'avoir regretté? Et je devinais, à travers l'obscurité de ces petites chapelles fermées à double tours où brillait un crucifix, tous les sacrifices d'une vie qui étaient désormais enfermés dans leur tombeau de marbre blanc où je pouvais y lire en inscription latine tous les exploits accomplis dans le silence d'une vie. De tous ces prêtres, il ne restait d' eux, de leur vie, qu'un petit crucifix de bois reposant sur le marbre d'un modeste prioret ainsi que de simples objets de cultes ne possédant par eux mêmes aucune valeur march- ande. Tous leurs voeux de pénitences avait été exhaussés un jour et ils avaient d'une ce- rtaine façon rejoint Dieu parmi les cieux. Et je devinais leur bonheur d'être dans le ciel asis à côté d'un Dieu bon et miséricordieux.

La musique de Bach avait fait, semble-t-il, son effet et elle m'avait d'une certaine façon propulsé dans un monde et dans une religion que je sentais très proches, mais qui au lieu de m'apporter de la joie, m'apportait des inquiétudes et me torturait la chair et les os où il me semblait pleurer des larmes de sang au dessus des bénitiers d'eau fraîche qui pourtant auraient pu soulager ma douleur. Ainsi se terminaient souvent mes visites à l' église Sainte Catherine où, courant de panique à travers la nef, j'épargnais rarement la foule sur mon passage pour le pardon que je ne pouvais leur accorder. Apparemment pour cette foule anonyme, j'étais une fille désespérée ou peut-être avais-je été boulever- sée par les révélations du Christ? En fait, je n'en savais rien.

Malgré tous mes efforts à fouiller à l'intérieur des décombres, je ne trouvais aucune tra- ce de la pâtisserie Olansky. Mes parents étaient toujours à mes côtés et je tenais fermem- ent la main chaude de maman( cette main que je n'avais pratiquement pas lâchée depuis notre départ précipité de la maison en me faisant ressentir par ses crispations nerveuses des peurs et des angoisses qui allaient me traumatiser jusqu'à la fin de mes jours). D'une certaine manière, j'avais ressenti alors la terrible impuissance des adultes qui devant des événements, qu'on ne pouvait que qualifier d'horribles, étaient obligés de fuir avec fem- mes et enfants sur les routes. Et en voyant la foule massacrée sous mes yeux, je savais que nous avions très peu de chance de nous en sortir vivant. Et de voir ma mère étouffer un sanglot devant les boutiques, où il ne restait plus que des ruines, je savais déjà tout! Et mon père mordre ses poings de colère, je comprenais que plus rien ne pourrait être comme avant et que les cafés littéraires, où il avait fréquenté les écrivains, tous lui avai- ent bien sûr menti sur la soi-disant liberté et prospérité économique des nations entre elles où il se souvenait un jour avoir hurlé de colère, quand ses amis au café l'avait traitè de réac! Avait-il eu tort de critiquer et de se moquer du Nobel, quand ce dernier reçut le prix de littérature pour un livre intitulé "La liberté pourquoi faire?" Avait-il senti la cata- strophe avant les autres?

Les comptoirs des cafés du boulevard étaient maintenant vides, vidés de toute substance humaine et réfléchissante. Les miroirs, qui autrefois renvoyaient la vie et les alcools mu- lticolores sur les visages des jeunes hommes, étaient maintenant brisés par l'horreur. Le zinc avait noirci sous l'effet thermique des bombes et les bouts de comptoirs étaient bri- sés en plusieurs morceaux! Au fond de la salle, où tous les sièges étaient renversés, on pouvait apercevoir dans la semi-obscurité les portraits magnifiques de Marylin Monroe et d'Erroln Flynn encore suspendus au mur. Étrangement, ils souriaient tous les deux à je ne sais quoi d'extraordinaire et de tragique : Marylin en faisant tourner une ombrelle sur son épaule nue et Erroln Flynn en faisant le pitre dans ses collants de robins des bois!

Je me disais au fond de moi même que je devais arrêter de me faire souffrir comme cela. Car à vouloir absolument tout voir et tout retenir, au milieu de cette tragédie, cela ne po- uvait en fin de compte que m'attirer le malheur. Et à aucun moment, je me suis sentie l' unique témoin de toutes ces horreurs. En fait, j'avais l'intime conviction que tous ces ge- ns, qui fuyaient alors les bombardements, avaient essayé comme moi d'arracher aux débr- is et à la cendre des monuments, un dernier souvenir d'une vie qui avait été heureuse. Maintenant, il n'en restait plus rien.

Et nous marchions toujours têtes baissées comme un sombre troupeau d'animaux allant directement aux abattoirs. Nous quittions la ville doucement par les rues se faisant tou- jours plus étroites et entrions dans des quartiers que nous ne connaissions pratiquement pas. Parfois des groupes d'hommes et de femmes sortaient de l'ombre et venaient grossir le flan de notre groupe qui formait en vérité une véritable marée humaine de plusieurs milliers d'individus : un nombre que nous ne souhaitions pas connaître de peur d'accen- tuer notre desarroi. En fait, ce que nous désirions tous, c'était de pouvoir continuer no- tre route vers notre future liberté, puisque de toute façon nous n'avions plus le choix. Le ciel était toujours illuminé de couleurs fluorescentes et les sirènes, sans s'être estomp- ées, renvoyaient à l'horizon un son plaintif. Grâce au ciel, nous n'étions plus au centre des bombardement et cela nous rassurait d'autant plus que nous ne pouvions plus guère compter sur les autorités pour nous défendre. Il était évident pour nous tous qu'elles avaient dû partir bien avant les bombardements et se cacher dans des abris spécialement faits pour elle soit à l'étranger soit sur des îles lointaines et inaccessibles pour le comm- un des mortels. D'une certaine façon, elles nous avaient abandonné à notre pauvre sort et ceci était plutôt révoltant pour nous tous qui devenions par l'évidence même les otages de l'Histoire! Je devinais aussi qu'il devait se cacher parmi nous toute une population d' indésirables, vu que les bombardements avaient dû briser les enceintes des prisons et lib- érer d'ignobles criminels. Et j'étais horrifiée de penser que cette situation de guerre avait pu rendre la chose possible.

Mais je savais aussi que nous ne risquions rien dans la situation où nous étions. Mais je m'interrogeais tout de même sur le devenir de ces personnes, qui auraient dû finir leur vie en prison, mais qui du jour au lendemain se retrouvaient en liberté en train de savo- urer leur plaisir même sous les bombes! Cette situation devait être complètement surré- liste pour le voyou où même sous les bombes, il avait encore une chance de s'en sortir et regagner sa liberté. Et il prévoyait déjà un plan astucieux pour échapper au massacre où il était prêt à collaborer avec l'ennemi ou bien revêtir son uniforme. La vie semblait suivre son cours même dans l'horreur, était-ce juste? Comme si de rien n' était? " Après tout, se disait-il, le malheur des uns ne faisait-il pas le bonheur des autres?" Il y avait au ssi parmi nous de simples soldats ou gradés qui avaient dû de toute évidence déserté le champ de bataille. Cela se voyait tout simplement dans leurs yeux où l'on pouvait y lire comme une terrible honte de s'être faufilé parmi nous. Ils avaient dû faire l'irrémédiable chose pour un militaire qui était de jeter son uniforme dans les décombres et de revêtir ensuite celui d'un civil mort sur la route. C'était une évidence et eux aussi marchaient avec nous. Mais pouvait-on leur reprocher d'avoir déserté le champ de bataille? Etions- nous vraiment dans un champ de bataille comme au temps des chevaliers? Et l' horreur n'avait-elle pas changé de visage au cours des siècles derniers? Bref, ne devrait-on pas revoir les définitons? Mais qui en aurait le courage? Il y avait aussi parmi nous une ma- sse assez importante de gens qui avait travaillé avant le bombardement pour les services administratifs de la ville. C'étaient de petits fonctionnaires accompagnés par leurs chefs de service qui n'avaient pas eu le temps ou la chance de s'enfuir, comme leurs supérieu- rs qui avaient réussi à quitter la ville avant le bombardement avec leurs famille et leurs amis. Mais on ne savait toujours pas par quel canal administratif?

Je l'avais remarqué par la manière qu'ils avaient de parler entre eux avec leur propre jar- gon qui était bien sûr incompréhensible pour nous autres. Mais le plus surprenant pour moi fut de voir, au fur et à mesure que nous nous enfonçions dans l'inconnu et dans un ordre apparent, qu'il régnait derrière nous une agitation anormale. On parlait de scinder le groupe en deux partie afin d'éviter que les troupes ennemies nous capturent tous ense- mble! Et bizarrement ceux qui avaient lancé cette idée fort logique étaient les anciens employés de la ville et leurs petits chefs de service qui, par je ne sais quel miracle, avai- ent pu se rejoindre en remontant la foule et ainsi se regrouper. Mon père, qui avait tendu l'oreille, poussa une exclamation qui en fait voulait tout dire sur ce qu'il en pensait de cette idée complètement débridée de couper le convois en deux, alors que l'on se rappro- chait doucement de notre future libérté. Bref, il était question de faire passer la moitié des gens par l'avenue de Jerusalem! Mais vous êtes fous! leur lança-t-il à la figure Mais aussitôt les anciens employés de la poste ripostèrent en lui disant que tout n'était qu'une question d'organisation. Et qu'en continuant dans cette direction, il était sûr et certains qu'ils allaient tous se faire prendre! Ce qui n'était pas totalement faux, puisqu'en scindant le convois en deux, chaque groupe avait une chance supplémentaire d'atteindre la campa- gne. Mais mon père n'en démorda pas et prit à partie leur supérieur qui se croyait tout permis en voulant, semble-t-il, prendre le pouvoir au milieu de l'horreur.

Écoute-moi, vieux coquin de fonctionnaire! lui dit-il en le regardant dans les yeux. Ici, on est pas dans tes bureaux et la loi elle n'existe plus à ce que je sâche, hein? Et si tu veux partir avec tes amis, fais-le! Mais n'essaye surtout pas de nous embarquer encore une fois dans tes saloperies. Oui, je dis bien, tes saloperies! Car si nous en sommes là, c'est aussi de votre faute! Mon gars, mais regarde autour de toi et qu'est ce que tu vois au dessus de ta tête d'imbécile, hein? Et c'est quoi toutes ces bombes qui nous passent au coin de la figure? Mais où sont les autorités? Où est l'armée? Où est l'Etat qui soi-disant devait nous protéger? Hein, où est-il?" Tous ces propos, lancés à la figure de tous ces anciens représentants de l'Etat, jetèrent comme un froid parmi la foule qui put aussi les entendre. Le petit groupe de fonctionnaires ne répondit rien contre cette attaque perso- nnelle de mon père sur leur soi-disant noble profession, mais seulement leur supérieur osa répondre pour défendre ses collègues dont il avait une haute estime. Monsieur, je ne vous connais pas. Mais il est de mon devoir de vous dire que vous avez tout simplement insulté notre noble profession qui est de servir le public! Je peux comprendre aussi, que dans la situation où nous sommes, nous ayons tous perdu un peu la boule. Mais moi, monsieur, ce que je ne tolère pas, c'est que l' on nous manque de respect! Et si je me suis permis moi et mes collègues d'émettre cette idée, c'est uniquement pour apporter une solution à notre fuite collective. Car qui d'entre nous sait où nous allons exactement? A part vous, peut-être ?

-Mais? répondit Jean.

-Je ne sais pas si monsieur a étudié l'histoire?

-Euh?

-Moi, si monsieur, et je sais que l'armée ennemie doit nous attendre tranquillement à l' autre bout de la ville où il faut s'attendre au pire. A moins que vous ayez une autre so- lution à nous donner : vous monsieur qui semblez tout savoir?

-Euh? Jean, ne sachant plus quoi répondre, leur dit ceci : Sâchez, messieurs, que jamais je ne vous suivrai moi et ma famille! Et pour la simple raison que j'ai toujours été un ennemi fervent aux idées de masse que vous essayez encore aujourd'hui d'appliquer à notre situation désastreuse. Non, messieurs les anciens fonctionnaires, vous êtes aussi nus que nous, nous les pauvres citoyens qui avons été de tout temps maltraités par nos États. Désolé, messieurs, mais je ne peux plus rien faire pour vous! Et surtout n'essayez pas de convaincre les autres, personne ne vous suivra. Le grand mensonge est enfin ter- miné pour nous tous, c'est cela que j'avais à vous dire, Adieu." Aussitôt, Jean se retour- na sur la foule et chercha du regard sa femme où celle-ci, émue par les propos de son mari, le prit par le bras et l'entraîna au loin. Jean, qui semblait très ému par ce qu'il ven- ait de dire, ne faisait que répéter à sa femme : Ah tu as vu? Ah tu as vu, comme je leur ai cloué le bec à ces fonctionnaires? Passer par l'avenue de Jerusalem, mais c'est de la pure folie! Large comme elle est, nous n'aurions aucune chance de nous en sortir vi- vant s'ils venaient à larguer des bombes. Mais ils sont fous, mais vraiment fous ces fon- ctionnaires!" Après ces enguelades au milieu de l'atrocité, nous reprîment notre marche, têtes baissées et droit devant nous. Tandis qu'à l'arrière, les gens qui avaient perdu leur prestige et leur statut de fonctionnaire essayaient de convaincre les gens de les suivre, mais semble-t-il sans aucun succès, puisque l'Etat n'existait plus. Des chiens, abandonn- és par leurs propriétaires et qui n'avaient pas mangé depuis une dizaine d'heures, dévor- aient des cadavres dans les ruines en essayant d'extirper à l'intérieur un morceau de chair qu'ils avaient du mal à arracher aux vêtements cintrant le corps en voie de décompositi- on. Etrangement, dès qu'ils nous vîmes, ils arrêtèrent aussitôt leur carnage comme si nous représentions pour eux, pour ces animaux domestiques, un appel vers la civilisa- tion, puis ils coururent dans notre direction afin de renouer avec nous.

Des enfants riaient et voulaient en avoir un de ce petits chiots qui étaient nés sous le bo- mbardement. Mais les parents, embarrassés par d'autres soucis, les firent détaler en leur donnant de grands coups de pieds dans les flancs qui, toutes gémissantes, regagnèrent au ssitôt les charniers où ils avaient commencé quelque chose à l'ombre de toute humani- té.

Un jeune garçon sortit de la poche de son veston, un petit transistor et qu'il commença à manipuler fébrilement entre ses mains. Tout le monde semblait stupéfait qu'il ait pu em- porter avec lui ce petit récepteur radio, alors que chacun avait estimé en faisant ses prop- res valises qu'un transistor était une chose de tout à fait superflu. Des curieux le regard- aient faire et semblaient l'envier de pouvoir manipuler un objet qui avait appartenu à la vie quotidienne et à un monde qui avait disparu en quelques heures! Ce petit transistor leur rappelait beaucoup de souvenirs, comme celui du petit déjeuner prit en famille dans leur maison de campagne où l'air sentait bon la verdure et les fleurs du jardin; le café ét- ait servi dans les tasses et ils n'avaient plus qu'à s'asseoir pour le déguster tranquillement La radio était allumée et leur parlait joyeusement du temps qu'il allait faire. Étrangeme- nt, la météo ne se trompait jamais à cette époque là! Après celle-ci, on entendait les cha- nsons d' Edit Piaf et de Charles Trenet innondées les ondes comme des messages chargès d'amour et d'espoir. Que le monde était beau à cette époque là! semblaient-ils regretter en ne quittant pas un instant des yeux, le petit transistor du jeune garçon. Celui-ci, éton- né par la surprise qu'il avait créee autour de lui, le colla ensuite contre son oreille et tout en faisant tourner la molette essayait de capter une station de radio, mais bizarrement aucun crépitement ne sortit du petit récepteur. Il insista, mais cette fois ci en faisant tou- rner la molette dans l'autre sens, mais là aussi rien du tout, même pas un petit crachote- ment ne sortit de ses entrailles électroniques où les ondes semblaient vides, vidées de toute substance humaine et les émetteurs devaient être eux aussi réduit en miettes ou kidnappés par l'ennemi.

Le jeune garçon fit alors une grimace et d'un geste fou le jeta contre un pan de mur qu' il y avait sur le passage où l'appareil explosa littéralement et partit en miettes! La foule qui l'avait vu faire cela lui en voulait terriblement d'avoir jeté cet objet chargé de tendresses, même s'il ne fonctionnait plus. Mais était-ce une bonne raison pour le jeter comme ça à la vue de tout le monde, alors que chacun était dans une situation désespérée? Ce n' était qu'un jeune con, voilà tout! pensait la foule vexée de n'avoir pas pu le toucher, le mani- puler, le coller contre son oreille afin d'écouter même un petit crachotement qui aurait pu lui donner un petit plaisir au milieu du désastre. Tout le monde parmi la foule se ma- udissait désormais et semblait prêt à s'allier avec le diable!

Il était vers les 1 heure du matin et cela faisait plus de 2 heures que nous marchions dans la nuit fluorescente où l'on n' apercevait toujours pas la sortie de la ville. Et cela nous inquiétait d'autant plus que nous apercevions de temps en temps des soldats sortir des rues perpendiculaires à notre route. Mais étrangement, tout le monde faisait semblant de ne pas les voir et continuait sa route comme si de rien n'était, en pensant que personne ne pourrait les arrêter comme ça d'un seul coup avec 2 mitraillettes et 3 couteaux! N'étai- ent-ils pas des milliers? pensaient-ils fièrement. Et qui pourrait nous arrêter? Quoi, que- lques soldats? Non, ce n'était pas possible pour eux de l'envisager! De plus en plus de soldats remontaient vers le centre ville, afin de s'emparer des lieux stratègiques d'où par- tirait ensuite leur plan d'extermination. On sentait comme un malaise s'amplifier parmi nous, puis soudainement, on entendit des bruits de moteurs qui, selon des gens avertis, n' étaient pas ceux d'automobiles ou de camions. Ce sont des chars! lança tout à coup quel- qu' un dans la foule. En disant cela tout fort, il ne fit qu'inquiéter encore plus la majorité des gens qui pensaient que leur calvaire allait se terminer. Oh mon dieu! dit une person- ne âgée qui faillit s'écrouler en entendant la terrible nouvelle. Oh mon dieu, sauvez- nous! répéta-t-elle au milieu de la foule transie par l'effroi où chacun se demandait mai- ntenant s'il ne devait pas faire sa dernière prière? Nous étions pris par de terribles friss- ons et nos dents commencèrent à claquer au milieu du froid où des gens pris de panique sortirent du convois et se mettant à courir en arrière pour sauver leurs vies.  

Les criminels se réveillaient de leur fausse béatitude et étaient prêts maintenant à tuer. Oui, se disaient-ils, c'était le moment de sortir de la foule et d'aller se cacher derrière un pan de mur pour assommer un soldat et lui piquer son uniforme et ses armes. Une gro- sse pierre sur la tête suffira largement! pensaient-ils émus par le travail qu'ils avaient à accomplir en les voyant eux aussi s'échapper comme les rats d'un navire. Quant aux au- tres qui restaient, ils employaient sans trop le savoir, la méthode romaine pour éviter d' être pris individuellement en restant groupé et de toujours avancer malgré les chars et les mitrailleuses qui allaient sûrement leur barrer le passage. N'étaient-ils pas des milli- ers? Alors comment allaient-ils faire pour  arrêter une telle masse? se disaient-ils tous d' une manière totalement inconsciente. Moi aussi, je le pensais..mais lorsque je vis le char se mettre en travers de la route et positionner sa tourelle face à la foule, je n'y croyais plus vraiment. Et il semblait si furieux qu'il dégageait autour de lui une épaisse fumée noire qui avait comme un avant goût de la mort. Quelques instants plus tard, la foule arriva sur lui et le contourna par les côtés! ainsi assistai-je à ce spectacle complètement surréaliste pour moi où le char semblait comme paralysé par cette foue terriblement in- consciente. Nous passâmes nous aussi à côté de ce terrible engin de mort qui je savais abritait à l'intérieur de simples mortels.

Je remarquai en passant que ce char avait une couleur très laide qui était d'un jaune pi- sseux où je pus voir l'emblème de leur armée qui était peint sur l'épaisse tôle. C' était un éléphant jaune qui bizarrement portait sur sa tête une couronne de fleurs. Que cela pouvait-il signifier exactement? J'en savais rien, car cela ne correspondait en rien à ce que nous connaissions auparavant. La foule que nous formions alors commença à se refermer sur le char qui, au bout de quelques minutes, se retrouva complètement noyé au milieu de celle-ci (on pensait alors bien naïvement que notre  piège avait marché!). Mais à notre grande stupeur, celui-ci se mit à tirer avec ses mitrailleuses au milieu de la foule en ne voulant semble-t-il n'épargner personne! Tout le monde criait : Fuyez! Fuy- ez! et moi aussi je le criais. En faisant tourner sa tourelle au dessus de nos têtes, il nous aspergeait de balles réelles où malheureusement, prise dans la bousculade, je lâchai la main de maman en criant comme une folle : Maman! Maman! Mais personne ne sembl- ait entendre mes cris parmi les autres qui étaient en vérité beaucoup plus terribles que les miens. En une fraction de secondes, j'étais emportée par un groupe de gens que je ne connaissais pas. Mais où allions nous comme ça? me demandai-je pris par le vertige de cette fuite et par une mort qui me semblait prochaine. La séparation avec ma mère me hantait beaucoup plus que l'idée de mourir à vrai dire. Et plus je courais comme une fo- lle dans ces rues affreusement noires, plus je m'éloignais d'elle et plus je sentais le froid m'envahir, comme regrettant douloureusement sa main chaude et consolatrice.

Je pensais bien sûr à mon père et à mon petit frère qui avaient pu rester ensemble. Mais mon coeur me faisait terriblement mal de le penser à chaque instant où, durant cette cou rse effrénée, ma seule envie était de me laissez tomber par terre et d'attendre que tout ce cauchemar s'arrêtât de lui même. La gorge me brûlait terriblement de courir ainsi à tra- vers les rues où l'air était pourri et je voyais bien que je n'étais plus habituée à courir en voyant les autres me distancer et s'en moquer complètement. Et je regrettais amèrement de n'avoir pas fait assez de sport avant la guerre, alors que j'en avais eu tout le loisir. Les gens autour de moi couraient si mal qu'ils m'envoyaient leurs coudes dans le ventre et dans les côtes et cela me faisait horriblement mal. De temps en temps, je regardais de- rière moi, mais personne ne semblait nous suivre. En fait, je ne voyais toujours pas où nous allions comme ça à travers les rues étroites où des militaires pouvaient se cacher et nous canarder comme de vulgaires canards. Je devais prendre immédiatement une dé- cision, sois je revenais sur mes pas et retrouvais mes parents( mais avec le risque de me faire tuer) sois je continuais avec le groupe, mais en sachant bien qu'il nous faudra bien à un moment donné nous arrêter de courir, car on ne pourra pas tenir à cette allure. Et c' est en passant dans un virage que je vis soudainement une petite allée plongée dans l'ob- scurité où sans trop réfléchir, je m'y engouffrai. Avant de disparaître à l'intérieur, je re- marquai sur la façade du bâtiment deux lettres de métal accrochées, un H et un O et j'ai tout de suite pensé à l'entrée d'un hôtel. De toute façon, cela n'avait aucune importance pour moi qui n' espérais qu'une seule chose : retrouver mes parents qui se trouvaient à 100 mètres de là où j'étais sûre et certaine qu'ils se cacheraient eux aussi à l'intérieur de décombres en attendant patiemment mon retour.

Aussitôt, je grimpai aux étages supérieurs en escaladant les marches deux par deux en me servant de la rampe comme d'un ressort qui, à chaque palier, relançait mon élan. Ainsi, je pus monter jusqu'au dernier étage où là haut, surprise par le vide, je dus redescendre en constatant que le toit avait été soufflé par une explosion où l'escalier avec sa rampe en fer forgé se jetait dans le vide. Un pas de plus et je me tuais! Touchant presque des doigts le ciel rempli d'étoiles et de lucioles multicolores, j'aurais aimé que cet élan, employé par moi même pour monter tout en haut, me servit lui aussi à franchir l'espace et le tem- ps. Malheureusement, le poids de la guerre était bien agrippé à mes épaules et ne voulait plus semble-t-il les lâcher. En quelques heures, j'avais vieilli de mille ans et pesais le po- ids de mille enclumes et prendre mon envol eut été une chose bien difficile à réaliser par moi même. Désespérée, je m'abritai derrière un restant de mur où j'observai de ces haut- eurs, prises de vues imprenables sur la ville, l'endroit possible où mes parents pouvaient bien se cacher. Je voyais d'ici que les chars n'avaient pratiquement pas bougé de la grande avenue depuis que nous nous étions enfuies où celle-ci était maintenant éclairée par des torches ainsi que par d'énormes projecteurs à étincelles. J'étais bien sûr un peu loin pour voir réellement quelque chose de la taille d'un être humain et ce n'étaient que des petits mouvements que j'arrivais à percevoir à travers la nuit et cela ne me rassurait en rien sur la situation de mes proches.

Quand le froid commença à se faire sentir, je pris la decision de redescendre à l'intérieur de l'hôtel pour y chercher une chambre et tout en espérant qu'une au moins eut été épar- gnée par les bombardements. Sans trop de difficulté, j'en trouvais une au 4ème étage qui ressemblait étrangement à un petit boudoir. Exténuée de fatigue, je me jetai sur le lit et m'endormis aussitôt.

Le lendemain matin..

La lumière du jour avait percé le voile déchiré de la petite fenêtre où l'on pouvait aper- cevoir le corps de la petite simone recroquevillé sur lui même. Une pauvre couverture le recouvrait et l'on se demandait si elle vivait toujours? Car il régnait à l'intérieur de ce petit boudoir, qui était tapissé de rose et de bleu, un froid glacial. Le vent du nord, qui avait soufflé toute la nuit à travers le rideau troué, avait envahi sournoisement ces lie- ux qui jadis avaient dû abriter des amours clandestins. Seuls les rayons du soleil sembl- aient apporter un peu de réconfort et de chaleur à l'ensemble de la pièce. Il n' y avait auc- un bruit, seul on entendait par moment le souffle du vent qui faisait vibrer des anneaux de cuivre qui retentissaient alors comme de petits morceaux de cristal. Simone dormait toujours et un de ses petits pieds sortait de la couverture où l'on voyait au dessus de sa chaussette rouge l'extrême blancheur de sa peau que le froid avait bleui par endroit. Le corps semblait pris dans les glaces et ne semblait pas s'en rendre compte et simone rêvait bien évidemment à ce qui n'existait pas et certainement pas à cette sale guerre qui la me- utrissait déjà si jeune. Etrangement, elle se dorait au soleil sur une plage imaginaire ent- ourée de ses parents et de son petit frère face à la mer bleutée qui s'étendait à perte de vue où des petits voiliers à l'horizon renvoyaient au promeneur, le long des côtes, la bl- ancheur de leurs voiles triangulaires. Simone semblait sourire sous sa couvertuure à la vue de tant de merveilles où la vie semblait l'attendre, lui tendre les bras où elle n'avait qu'à dire oui pour être emportée par un flot de bonheur qui lui était jusque là encore in- connu. "L'important était de ne pas passer à côté des plaisirs! pensa-t-elle comme prise par ces magnifiques visions. Et puis la terre n'avait-elle pas été créée pour rendre visible l'imagination des hommes et des femmes? Et l'amour, un îlot de bonheur que chacun de nous était prêt à défendre coûte que coûte et malgré nos impossibilités à gérer notre te- mps et nos humeurs?

Le temps d'aimer un homme viendra pour moi aussi qui ne connaît encore rien de l'am- our. Et bien que je sois toujours une petite fille, je sens au plus profond de mon être que mon bonheur sera d'être près de lui. Et sans honte, je pourrai m'épancher sur son épaule et y consoler tous mes chagrins."  Par moment, le vent soulevait violemment le rideau où l'on pouvait apercevoir, dans toute sa nudité, les restes d'une grande ville que les ho- mmes avaient détruite par simple folie! Le soleil s'était levé comme d'habitude et le ciel était maintenant d'un bleu très pur. Le gel commençait à disparaître des campagnes envi- ronnantes et le givre, transformé en eau pure, coulait le long des vitres brisées. Les colo- nnes d'eau à l'intérieur des bâtiments calcinés se remettaient à gicler vers le ciel et répan- daient autour d'elles, au milieu de ces gravats, une eau salvatrice qui déjà nettoyait les cadavres enfouis sous les décombres en emportant dans ses eaux courageuses, le sang de toute cette humanité déchue et brisée par la folie pour l'entraîner dans les entrailles de la terre et dire à tous les hommes: Oh Pauvres mortels, votre sang n' est rien par rapport à la vie qu'il transporte en vous même : ce n'est qu'un fluide et rien de plus! Le mystère de la vie est bien ailleurs et vous vous en rendez même pas compte, pauvres petites marion- nettes! Mais il n'y a rien dans ce sang que vous avez fait couler pour votre propre plaisir et vous n'y verrez pas non plus votre avenir. Car vous êtes de simples mortels et votre avenir est bien sûr entre vos mains. Et surtout ne le confiez jamais à personne, sinon l'on pensera pour vous de ce qui est bon ou mauvais et où il était désormais trop tard!

Il était vers les 3 heures de l'après midi, quand simone entendit de la musique venir du hall de l'hôtel et se demandait si elle ne rêvait pas? La couverture juste sous le menton et la tête au frais, elle écoutait cet air de musique ressemblant étrangement à une chanson d' origine Tchèque ou Russe : Mamouchkia, tu seras toujours mon amour! Sans en connaî- tre véritablement l'air, celui-ci trottait déjà dans sa tête et semblait se mouvoir aux bords de ses lèvres, comme improvisant des paroles imaginaires : elle semblait très intriguée et se leva du lit. Mais pour ne pas éveiller le moindre soupçon sur sa présence dans l'hôtel, elle marcha silencieusement sur la pointe des pieds jusqu'à la porte pour s'appyyer tout contre afin d' écouter le mieux possible l'air de musique. L'oreille collée contre la porte glacée, elle fut surprise de n'entendre pas seulement de la musique. Mais il y a aussi des voix! chuchota t-elle surprise par la chose. Elle n'en revenait pas qu'on entendit des voix chanter douloureusement une chanson accompagnée par le piano qui semblait lui aussi gémir en égrenant chaque note comme un dernier testament. Emportée par l'émotion de toutes ces voix mâles implorant l'amour, elle ne put retenir ses larmes  qui inondèrent aussitôt son beau visage d'enfant. Elle remarquait pour la première fois de sa vie qu'elle avait dormi loin de la maison familiale et que la main chaude et consolatrice d'une mère avait disparu et n'en restait plus que le souvenir ainsi que les regards attentifs de son père la soutenant pendant ses devoirs éveillant en elle comme un vague et lointain souvenir. Les appels de son petit frère durant les nuits d'orages avaient eux aussi disparu et n'en re- stait plus que le souvenir. Aussitôt ses pleurs redoublèrent et elle ne se sentit jamais au- ssi seule que durant ces instants où des hommes avaient chanté la douleur et la séparati- on des êtres chers.

Les larmes aux yeux, elle se sentit comme indignée d'appartenir maintenant à ce monde d'hommes et à ce monde d'adultes. Et même s'il elle pensait être toujours une enfant, elle savait qu'elle avait écouté aux portes afin d'être moins seule et qu'elle avait cherché sa- ns le savoir, la consolation." Mais qui sont ces hommes? se demanda-t-elle subitement. Et si c'étaient des soldats? Oh mon dieu!" Puis tout à coup, elle fit un bond en arrière, quand elle entendit de grands éclats de rires surgir brutalement en bas et se propager co- mme des cris barbares dans la cage d'escalier! Elle se demandait si elle n' allait pas deve- nir folle? Tout à coup son corps se mit à trembler de peur, comme si ces énormes éclats de rires avaient réveillé en elle quelque chose d'affreux. Elle était vraiment surprise que les choses puissent changer aussi vite et surtout que l'on puisse passer si brutalement des la- rmes aux plus ignobles ricanements dans le hall de l'hôtel. Puis sans raison apparente, on entendit le bruit des bouchons de champagne sauter en l'air ainsi que les bruits des ve- rres s'entrechoquer dans une sorte d'euphorie collective. Aussitôt le piano se mit à jouer un air gai et entraînant, comme une sorte de musique canaille sortant d'une boite malfa- mée. Prenant peur, elle s'interrogeait tout de même sur ce qu'il lui arrivait d'extravagant. " Mais le hall d'entrée, quand j'y pense, il n'en restait pratiquement plus rien quand je suis entrée hier! Eh oui, puisqu'il m'a fallu passer par dessus un tas de pierres et de planches de bois pour aller jusqu'à l'escalier. Et le piano? C'est vrai qu'il y avait un piano au fond de la salle. Mais si mes souvenirs sont bons, il était plié en deux! Et en plus, il était rem- pli de gravats et de lambris de bois tombés du plafond. Mais c'est vraiment une histoire de fous! "Mais ces voix d'où venaient-elles alors? Etaient-elles réelles ou bien totalem- ent issues de son imaginaire? se demandait-elle prise par un doute affreux.

Pendant qu'elle s'interrogeait lucidement, les bruits de la fête en bas ne faisaient que gro- nder encore plus et les gens chantaient maintenant à tue-têtes d'horribles chansons et les soldats prêts à se saouler jusqu' à la fin de la nuit et à tout briser ensuite. Simone pensa aussitôt au pire en croyant que ces soldats avaient gagné la guerre et qu'ils en fêtaient la victoire! Mais c'est ignoble d'être témoin d'une telle chose, alors que mes parents?? lan- ça-t-elle d'une façon désespérée. Puis sans prévenir, une porte claqua et simone sembla suffoquer. Ce n'est peut être que le vent? dit-elle comme pour se rassurer. Puis une deu- xième porte claqua! Sans faire de bruit, elle partit aussitôt se cacher sous le lit où elle se fit muette en écoutant son corps comme une grosse boite de résonance où le moindre bruit semblait en faire exploser les orifices où elle sembla défaillir une fois de plus. En bas du palier, les marches en bois craquèrent soudainement et des voix diffuses montèr- ent vers sa chambre, comme s'arrêtant à chaque palier pour y reprendre leur souffle ou peut-être pour essayer de se convaincre mutuellement, comme craquant sous le même poids de leurs hésitations réciproques. Bien évidemment, elle avait très peur que ces de- ux personnes décident tout à coup d'entrer dans sa chambre. Car si elles étaient un hom- me et une femme, elle serait alors bien embarassée d'assister à leur ébats amoureux en étant cachée sous le lit! Et ce possible dénouement, de ces deux voix qui essayaient tout de même de se séduire mutuellement, la fit aussitôt rougir. Puis une nouvelle porte cla- qua et l'on entendit, quelques instants plus tard, des cris de femme surgir du néant! Ces cris étaient horribles et elle se demandait s'ils étaient véritablement humains? La femme gémissait et on se savait pas de quoi exactement, si c'était de douleur ou de plaisir : sim- one n'avait jamais rien entendu de si affreux auparavant.

Même sous les bombardements, les cris de douleurs ne ressemblaient en rien à ceux là! remarquait-elle. Aussitôt son coeur se mit à s'emballer à l'intérieur de sa poitrine qu' elle essaya en vain de freiner en pensant à autre chose. Mais rien a faire où les gémissements reprirent de plus belle au dessus de son plafond. On entendait en  même temps que ces gémissements de femmes des ricanements affreux qui voulaient, semble-t-il, tuer quelq- ue chose ou s'en approcher. Puis la femme semblait prise d'un spasme horrible et son cri sauvage se transformer étrangement en un chant d'amour se rapprochant toujours un peu plus d'un chant qu'on aurait pu entendre discrètement à l'opéra! Simone soudainement éclata de rire sous le lit, Hi! Hi! Hi! Ah! Ah! Ah! Mais c'est une histoire à dormir debout! Hi! Hi! Hi! Ah! Ah! Ah! Si j'avais su, ch'rais restée à la maison! Oh! Oh! Oh! Mon dieu, mais qu'est-ce qu'il m'arrive? Hu! Hu! Hu! Turlututu! En continuant à rire de cette man- nière totalement incontrôlée se rendait-elle compte du bruit qu'elle faisait en réalité dans sa chambre? En était-elle consciente? Puis pour une raison inconnue, elle se mit à taper du poing sur son plancher, alors qu'on entendait toujours de la musique dans le hall d'e- ntrèe de l'hôtel et en haut, le râle affreux de la femme qui cassait les oreilles. Essayait- elle d'arrêter tout simplement ses fous rires ou bien essayait-elle de cacher par son pro- pre bruit, le bruit des autres, le bruit de l'enfer?

Heureusement cela ne dura qu'un court instant pour elle, bref, le temps de s'apercevoir qu'elle pleurait maintenant sous ce lit d'infortune où elle était passée elle aussi des rires aux larmes. Fortement émotionnée, elle laissa couler ses larmes sur ses joues, puis sur son cou, puis sur ses bras afin d'en ressentir toute la puissance sur son corps brisé. Ca coulait sur elle comme des larmes de sang sur sa peau et c'était transparent et beau com- me de l'eau chaude, comme une eau de pluie en pleine été. En vérité, le corps ébranlé de simone ne demandait que ça à être réconforté et pris sous les torrents inoffensifs de l'a- mour. Mais comment est-ce possible, mon dieu? se demanda-t-elle cruellement. Etrang- ement son coeur d'enfant ne savait pas quoi répondre à toutes ces questions venant d' un autre âge dont les raisons étaient totalement justifièes pour oublier ce monde dans toute sa noirceur et dans toutes ses ambitions. Car ce coeur gorgé de sang n'attendait en vérité que le bonheur et rien de plus et elle le ressentit intensément quand ses torrents de larm- es s'arrêtèrent d'eux mêmes. Au bord de la crise de nerfs, elle se sentait maintenant prête à sortir de cet hôtel de malheur. Et si je traversais le hall d'entrée en éclatant de rires et en leur faisant un pied de nez? J'en suis sûre qu'ils le prendraient à la rigolade tellement ils sont "ronds". Et puis après, je n'aurais plus qu'à retourner sur la grande avenue aupr- ès de mes parents et mon petit frère, non? En fait, Simone délirait complètement et ne voyait plus la réalité en face des yeux en pensant que cette sale guerre n'existait pas. Co- mme elle essayait de se relever, afin de pouvoir sortir de sa cachette, elle se cogna mal- encontreusement la tête contre l'une des barres du sommier, poussa un cri puis s' éva- nouit.

L'hôtel, malgré ces tapages, avait retrouvé un semblant de paix où simone dormait à po- ings fermés et semblait heureuse d'être sortie de cette réalité qui la faisait tant souffrir depuis le début des bombardements. Cela faisait plus de 24 heures qu'elle et sa famille s'étaient enfuies par les rues de la ville et elle même n'avait pas eu beaucoup de chance, puisque desormais séparée de celle-ci, suite à cette panique générale survenue lors du mitraillage de la foule par les chars ennemis où chacun avait pu s'enfuir comme il avait pu : elle emportée par un groupe et sa petite famille par un autre. Personne ne savait en fin de compte où l'autre se trouvait. Et simone avait pu, en entrant dans cet hôtel aband- onné, éviter le pire en ne se s'éloignant pas trop de leur point de séparation. Et elle avait eu le bon réflexe de monter sur le toit de l'hôtel (ou du moins ce qu'il en restait) afin de le localiser avec plus ou moins de précision. Pour elle, ce n'était bien sûr qu'une ques- tion d'heures et n' avait aucun doute quant à leurs futures retrouvailles.      

La nuit était tombée sur la ville déserte où le vent s'était mis à souffler à travers les rui- nes et les grands trous laissés par les immeubles fracturés. La poussière, issue des effro- ndrements successifs des murs et des constructions en brique, avait fait que la ville était entièrement recouverte de poussière blanche où l'on se serait cru en hiver alors que nous étions seulement au début de l'automne. Le vent qui soufflait semblait regretter le bruit de ces feuilles qui jadis couraient le long des trottoirs et amusaient les enfants au rythme des saisons, quand la pluie tombait et que la neige s'éffilochait dans le ciel. Le froid réc- lamait les doigts gelés d'un enfant courant sur le chemin de l'école. Le vent réclamait ses bourrasques sous le préau d'un mois pluvieux de septembre. Fausse neige ou vraie pluie de cendres? Éternel regret du vent à souffler au milieu de la désolation? Éternel regret d' un empire d'avoir touché son sommet? L'ivresse du vent, c'est aussi de parfumer l'hori- zon! La base avait touché le sommet de l'édifice et celui-ci se brisa en mille morceaux! Il faisait nuit maintenant sur la ville..

Simone, comme un automate, se leva et prit le grand escalier de l'hôtel afin d'aller cher- cher un peu de nourriture dans le hall où les soldats avaient fait la fête jusqu'à la fin de la nuit. Étrangement, il n'y avait plus aucun bruit dans l'hôtel et seul on entendait le bru- it de ses pas résonner dans le grand escalier. Elle se disait que les soldats avaient dû qui- tter l'hôtel à l'aurore et qu'ils avaient dû laisser forcément sur les tables quelques restes de pain et de poulet. Mais elle n'était pas très rassurée, car certains d'entre eux pouvai- ent être encore là en train de dormir; mais elle avait tellement faim qu'elle se dépêcha d' ouvrir cette porte de malheur.

-AAAAAH! cria-t-elle soudainement en ouvrant celle-ci. Tous les murs de l'hôtel réper- cutèrent aussitôt son cri de terreur tel un écho : AAAAAH! AAAAAH! AAAAAH! Oh non, c'est pas possible! Comment est-ce possible, seigneur? Mais? Elle se laissa tomber er à genoux et se mit à prier Dieu, quand elle vit au milieu du hall, non point les restes d'une festivité où les bouteilles de vin et de champagne auraient dû traîner sur les tables où les carcasses de poulets auraient dû attirer les chats et les souris affamés de l'hôtel où l'orgie gastronomique aurait dû sentir le vomi. Non, rien de tout cela, mais les restes du bombardement d'avant hier soir où il régnait l'odeur de la désolation, des briques et des planches de bois tombées du plafond! Le piano dans son coin, brisé en deux, vomissait ses cordes d'acier où le vent parfois caressait les brins enchevêtrés d'une façon diaboliq- ue. La musique qu'elle avait entendu venait sûrement de là ! pensa-t-elle écoeurée main- tenant par cette macabre découverte. Et les voix d'où venaient-elles alors? se demanda-t- elle. Quelques instants plus tard, quand le vent se remit à souffler, elle comprit que les voix naissaient du frottement des cordes entre elles où l'on entendait à ce moment là co- mme un mystérieux dialogue. En  se rapprochant du piano, elle vit au milieu du cadre, non point un tas de pierres, mais les restes du lustre en cristal qui était tombé du plafond où des centaines de petits morceaux de cristal vibraient sur le cadre en fonte quand le vent se mettait à souffler. Un nouvelle fois, simone se laissa tomber à genoux devant ce- tte tragédie musicale où le piano, malgré ses entrailles ouvertes, voulait vivre et jouer avec le vent et les éléments du jour et de la nuit.

La musique se souvenait du bonheur qu'elle avait à accueillir au bar de l'hôtel, la nouve- lle clientèle fortunée venant des pays lointains. Ainsi que de ses morceaux favoris qui, jouant sur la sensualité des notes, apportaient aux voyageurs le sentiment d'être ailleurs et en même temps chez lui. La magie de la musique, c'était de faire croire aux gens ce qui n'existait pas, bref, de le faire apparaître, puis de faire disparaître les sentiments les plus beaux que l'on puisse exprimer. C'est dire que la magicienne en savait beaucoup sur son art que nous même, nous ne pouvons que glorifier l'effet sur notre propre imaginai- re. Et si tout était imaginaire? Et si nos existences n'étaient que fortuites et hasardeuses? Et l'Histoire qu'une conception de notre esprit? L'histoire de la musique : la fabuleuse aventure de quelques notes? Musique servant de prétexte ou bien musique servant à re- mplir un coeur qui ne peut aimer autrement que par le chant? L'amour avait créé l'harm- onie, puis la musique. La haine avait crée la dissonance, puis le bruit de la guerre! Mais où commençait exactement la musique? Mais où commençait le bruit dans une oeuvre qu'elle soit musicale ou non? Et pourquoi ne l'appliquerions nous pas à notre propre société? Et si nous nous mettions tout simplement à l'écouter comme une partition, mais qu'entendrions nous exactement, du bruit ou de la musique? Mais pourquoi enten- dons-nous aujourd'hui autant de bruits environnants au milieu de tant de musique? La question est celle-ci : mais qui l'emportera?

Quand madame Sarfaty rouvrit les yeux chez elle, elle poussa comme un cri de soula- gement de constater qu'elle n'avait fait que rêver! Ses trois chats, qui l'avaient vu se rév- eiller, se précipitèrent aussitôt sur son fauteuil où elle était confortablement installée et lui léchaient le visage, les mains et son genoux qui était alors gros comme une citroui- lle. Malgré cette apparence de joie et d'amour prodigué de part et d'autre, elle ne pouvait oublier à travers toutes les images affreuses de son enfance, le destin tragique de sa fa- mille, sachant desormais qu'ils avaient tous été exterminés dans les camps de la mort! Mais était-ce bien utile pour elle de se rappeler une chose que tout le monde savait? Elle savait ce qui s'était passé réellement pour eux, mais aussi pour tous les autres qui faisaient partie du convois." Le soir même, j'étais remontée sur le toit de l'hôtel où j'av- ais pu voir la marée humaine se reformer sur la grande avenue et se remettre en marche, comme un grand cordon ombilical à travers la ville où des soldats et des blindés enca- draient le convois en n'hésitant pas à tirer sur des hommes qui essayaient de s'enfuir! Tout le monde semblait effrayé par ce que personne ne savait où l'emmenait exactem- ent. J'avais suivi des yeux et d'une manière très très inquiétante le parcours du convois en espérant revoir leurs visages à tous les trois, lorsque la foule se déroulerait devant moi, devant les vitres brisées de l'hôtel où je me tenais cachée. Et je prévoyais, un peu naïvement, de leur faire un signe afin qu'ils me rejoignent à l'intérieur de l'hôtel et s' y cacher en attendant le départ ultérieur des troupes.

Mais lorsque, je les aperçus au milieu de la foule encadrés par des soldats, je ne pus ma- lheureusement rien faire en sachant qu'un seul de mes cris aurait pu me perdre moi au- ssi! Bizarrement, je me demandais pourquoi je n' avais pas couru à travers la foule pour allez les rejoindre? Et pourquoi, j'étais restée comme paralysée derrière la fenêtre? Sim- one, tout en caressant le pelage soyeux et chaud de son chat mistigris, se demandait si elle pourra un jour se libérer de ce mal qui faisait d'elle encore aujourd'hui un être inco- nsolable? Aurait-elle pu imaginer un seul instant que toute sa famille allait être exterm- inée dans les camps de la mort et qu'elle serait la seule survivante de ce génocide? Pou- rquoi tant de souffrances à supporter dans un coeur d'enfant? Etait-ce juste? Les mots pour elle ne voulaient plus rien dire/ Les mots avaient trahi les valeurs universelles des droits de l'homme/ Les mots étaient tombés eux aussi de très haut...de cette culture que les poètes avaient érigé comme le seul rempart contre l'atrocité!                       

Simone, qui jouait avec mistigris, le reposa par terre parce que celui-ci commençait à lui faire mal avec ses griffes qui parfois s'enfonçaient sous sa peau. Elle le gronda, puis se rendormit en attendant le retour du petit mouloud. Derrière le rideau à fleur de la fe- nêtre, on pouvait apercevoir les lumières de la ville de Marseille faire " feu d'artifice" avec les derniers rayons du soleil qui se jetaient sur un petit bout de mer à l' horizon. Moi je savais au plus profond de mon coeur que tout n'était pas perdu pour autant et qu' en chacun de nous, quand la nuit survient, un bout de rêve nous dit : Mais aurais-tu ou- blié l'Algérie? Mais que dire aussi de simone qui avait fui Varsovie? J'étais comme par- alysé par le sentiment de ne pouvoir mettre une fin à cette histoire qui, malgré les appa- rences, se poursuivait dans le silence de nos actualités. La seule chose qu'elle voulut bi- en me confier à propos de sa fuite de Varsovie, ce fut sa rencontre avec le soldat déser- teur Ulrich, dit le causaque, qui l'aidera à sortir du Ghetto et l'aimera d'un amour passi- onné : simone n'avait alors que 13 ans! Mais elle n'en dira pas plus pour l'instant. Allez au revoir..

 

LIVRE DEUXIÈME

 

Mouloud, une fois de plus, s'était attardé a faire tous les bistrots du vieux port pour des raisons qui n'étaient pas uniquement alcooliques, mais aussi sentimentales pour ne rien vous cacher. Et en poussant la porte de chaque établissement, son cœur se mettait souda- inement à battre plus fort, comme s'il espérait y voir apparaître un visage connu ou bien reconnaître une voix parmi toutes celles qui tempêtaient autour du comptoir. Mais étra- ngement, ce jour là, rien de tout cela ne se montra à lui, ni amis d'enfance ni copains du quartier avec qui il avait fait les quatre cents coups, mais seulement des visages et des voix qui lui étaient totalement inconnus, comme si un tsunami était passé par là et avait embarqué au passage leur passé commun et leurs merveilleux souvenirs, pourtant pas si vieux que cela! s'indignait-il en sachant que son adolescence ne datait que d'une dizaine d'années et pas plus. Mon dieu quel désastre que le temps qui passe! Comme si tout cela n'avait jamais existé? Comme si nous étions des fetus de paille ou des coquilles de noix sur un océan démonté? se demandait-il tragiquement devant ce grand naufrage de sa vie. Pourtant en sortant de sa boutique, il avait espéré faire une de ces rencontres qu'il aurait volontier concédé au hasard. Car mouloud, sans fausse démagogie, savait très bien qu'ils s'étaient tous quittés de vue pour des raisons que personne n'ignorait vraiment, comme par un oubli qui ne fut pas trop douloureux à supporter par chacun d'entre eux. Bref, un oubli progressif jusqu'a creuser sa propre tombe autour de ses amis! constatait-il amère- ment. Le problème chez nous, chez les sudistes, c'est que l'amitié éternelle c'est pas notre truc. Car on change souvent d'idée comme de chemises ou bien on laisse pourrir une sit- uation pendant des années, à cause d'un mot de travers qu'on a entendu prononcer sur sa personne et qu'on a toujours pas digéré dont le résultat devenait monstrueux, comme une terre brûlée.

Pourtant comme j'aurais aimé, autour d'un pastis, échanger avec eux quelques brides de souvenirs, ce qui m'aurait fait moins boire! s'avoua-t-il en titubant sur le vieux port. Mais malheureusement, ce jour là, le hasard n'avait pas voulu opérer et lui avait laissé dans le coeur une impression d'immense vide. C'est vrai qu'on était des sales gosses. Mais alors, c'est fou comme on était heureux! semblait-il crier au fond de lui même. Et puis de toute façon, aujourd'hui, ils devaient être tous mariés avec des gosses et des res- ponsabilités sur le dos comme tout à chacun. Leur vie devait être triste à mourir, bref, comme la mienne! reconnaissait-il tout en évitant un trou dans une dalle. Ah cette fois- ci, j'ai failli me faire avoir! dit-il en reprenant son équilibre. Bon dieu, de bon dieu, don- nez-moi du courage pour pouvoir continuer cette route que je ne connais pas moi mê- me! Et toi, prophète de mon coeur, sauvez-mon âme de cet occident malade afin que je puisse retrouver ma dignité d'homme. Et vous, famille algérienne, sachez que je ne vous ai point quitté par lâcheté, mais à cause de mon oncle Nadir qui m'avait attiré en France pour des raisons obscures de projets fabuleux.. 

Moi, un peu naïf, je l'avais suivi bizarrement sans trop me poser de questions sur le but réel de ce voyage. Car l'idée de voyager pour des raisons que je ne connaissais pas m' ex- citait beaucoup à vrai dire, comme tout jeune garçon désirant découvrir le monde à mo- indre frais après avoir lu  " deux ans de vacances" un livre de Jules Verne ou bien le clo- chard céleste de Jean Kerouac. Notre voyage vers la France se déroula à merveille où je voyais à travers le visage de mon oncle( quand nous nous approchâme de Marseille où il faisait un temps magnifique) qu'il avait entrepris ce voyage uniquement pour son plais- ir. Ce qui ne pouvait que me ravir quand on sait que partir pour aller travailler est une totale aberration voir un sacrifice inutile sachant que la vie est si courte. Par contre par- tir pour jouir de la vie et s'amuser, voilà une noble occupation que mon oncle Nadir avait saisi à bras le corps en me faisant l'aimer encore plus. En parlant de cette idée de jouir de la vie, celle-ci n'est pas considérée en France comme une mauvaise chose co- mme là bas en Algérie où la tradition musulmane interdit le plaisir pour le plaisir parce que le plaisir charnel doit avoir comme unique but la reproduction et non, comme en France, une idée pouvant se décliner sous toutes ses formes grâce au jeu intellectuel au- quel s'adonne une grande partie des français par tradition, bien évidemment. Jeu, il est vrai dangereux pour celui qui ne possédrait pas cette culture de l'esprit. Mais à ce prop- os, je m'inquiétais guère pour mon oncle qui, je vous avouerais, était un homme à fem- mes donc un homme d'esprit pour la plus part des français. Et il serait juste d'ajouter afin de completer ce tableau que son imagination ne le privât jamais de trouver une nou- velle jouissance pour tromper son ennui. Bref, tout ça pour dire qu'il se sentait totalem- ent français par ses moeurs.

Ainsi se passaient mes premières années auprès de lui et dans cette ambiance si particuli- ère comme vous l'auriez compris : où habitant chez lui, il me considérait comme son pr- opre fils alors qu'il n'était que mon oncle. Mais je me sentais bien avec lui et avec cette vie qu'il menait avec toutes ses femmes qui, en vérité, lui menaient la vie dure. Mais mon oncle très adroitement avait pesé le pour et le contre en sachant parfaitement où se trou- vait ses intérêts et n'aurait jamais changé sa situation contre celle d'un bédouin attaché à sa terre et à son troupeau de chèvres. Il avait semble-t-il goûter à la liberté et il ne pouv- ait plus s'en passer, tel était son nouvel état psychiatrique si on pouvait l'appeler ainsi. Et en restant à ses côtés, j'étais pour lui ce petit coin d'Algérie qu'il gardait au fond de son coeur, comme sa petite poésie qu'il pouvait retrouver chaque soir en rentrant chez lui. Alors qu'avec les femmes rien de tout cela, mais uniquement des rapports physiques ou de forces. Pour parler concrètement, il en avait mises plusieurs sur le trottoir, cinq ex- actement! Et avec le tact qu'il avait, il leur avait donné à chacune un nom de pute, comme Natacha, Grisella, Héroïca ou bien La Goulue etc. Bref, cétait ses choses à lui, ses objets, ce que bizarrement les femmes ne rejetaient pas tellement elles étaient bêtes. Mais bon, c' est la nature qui fait les êtres comme bon lui semble, n'est-ce pas? C'est vrai que durant cette époque, j'ai appris beaucoup de chose sur la vie et sur les femmes qui à la vérité sont pires que nous, mais que ceci reste entre nous. Notre appartement, rue de la poudre- tte, en plein coeur de Marseille, ressemblait plus à une maison close qu'à un apparteme- nt abritant soi-disant un vénérable père et son fils. Mais bon, je m'adaptai assez rapidem- ent et pris en quelques mois les défauts de mon oncle qui était obsédé par les femmes, l'argent et l'alcool. Chose étrange à signaler, lorsque mon oncle me présenta à toutes ses femmes, celles-ci aussitôt me vouèrent une sorte d'adoration. Car il leur avait raconté avec le talent qu'il avait d'inventer des histoires, que j'étais le fruit d'une liaison avec une princesse égyptienne appelée la grande Kaltoun, fille du grand Moktard ben kalif, desc- endant direct, parait-il, de Mahomet! Moi, je savais bien que tout cela était faux, mais je me laissais prendre au jeu et y voyais en même temps toutes sortes d'avantages à en tirer. Bref, pleines de vénération pour moi, elles respectaient mon jeune âge en n'osant jamais me brusquer quand il s'agissait de faite l'amour avec elles. Avec les années, mon goût pour les femmes s'afferrmissant, je devins vite un expert dans les choses du sexe. Et il ne serait pas inutile de dire que la plus part des choses que je connaisse en amour, c'est elles qui me l'ont apprises et ça tout le monde ne peut pas s'en vanter, n'est-ce pas?

J'avais seulement 13 ans et mon oncle 30, ce qui le rendait plus expérimenté que moi da- ns la vie et ça personne ne pouvait le démentir. L'avantage que j'avais d'habiter chez lui, c'est qu'il m'en coûtait rien et me facilitait énormément la vie que je passais la plus part du temps sur la canebière : là où j'avais commencé à me constituer une bande de copains qui venait pour la plus part du quartier le mistral. Il y avait Nasser, dit la fouine, qui en matière de vol par ruse on ne trouvait pas mieux dans le coin. Il y avait aussi Momo, qui battit comme un colosse, pouvait vous casser un mur avec son poing et surtout faire peur à vos assaillants s'ils vous surprenaient en flagrant délit, ce qui n'était pas négligeable en cette situation, n'est-ce pas? Et puis Nordine, Farouck qui avaient des qualités d'observa- tions dont on ne pouvaient se passer, bien évidemment. Intelligence, ruse, agilité yeux de lynx, tels étaient alors nos grandes qualités pour faire notre trou ici à Marseille. La plus part de mes copains connaissaient ma situation et la réputation de mon oncle Nadir en tant qu'homme à femmes, ce qui du côté de la Méditerranée a très bonne réputation telle- ment on est macho. Moi, je jouais bien évidemment le jeu en me donnant le beau rôle d' être comme sur ses pas. C'est Nasser, dit la fouine, qui le premier engagea avec moi une conversation d'ordre professionnel, si l'on peut dire. Par là, je sentais déjà ses ambitions enfler sa tête.. 

-Mouloud, tu sais, hier soir, j'ai vu ton oncle relever les compteurs sur le vieux port!

-Ah oui, tu l'as vu? 

-Oui et il faisait même très noir. Mais il ne m'a pas vu, car j'étais caché derrière une montagne de filets. Mais c'est fou comme il en jette avec son borsalino sur la tête, ton oncle! Et si tu entendais sa voix dans cette situation, mon gars! Alors bébé, combien t'as fait aujourd'hui? Et la petit béqueuse répondait avec son accent de pute, 1500 balles, mon amour. C'est bien, c'est bien, donne-moi la moitié et garde l'autre pour toi, car je veux que tu sois heureuse toi aussi, ma petite poule. Oh Nadir, au moins toi tu sais parler aux femmes! Youhais, c'est ce qu'on m'a toujours dit. Mac, c'est ma vocation et je n'y peux rien, AH!AH!AH! Allez embrasse-moi, ma petite chatte! Et la petite chatte, séduite, embrassait son matou sur la joue comme en signe de soumission.

-Ah! Ah! Ah! Ton oncle, ça c'est un mec!

En écoutant Nasser parler de la sorte, je compris aussitôt qu'il avait une idée derrière la tête( non pas de concurrencer mon oncle Nadir, car il n'avait rien d'un futur mac), mais plutôt de quelqu'un qui essayait de faire son trou dans le monde de la prostitution.

-Heu..sans vouloir être indiscret avec toi, mais que faisais-tu à cette heure-ci sur le vieux port?

-Moi?

-Oui, toi.

-En fait, si j'ai suivi ton oncle dans sa tournée, c'est parce que j'avais une idée à lui proposer.

-Ah oui?

Oui, car j'ai remarqué que la plus part des filles lui mentaient quant aux sommes qu' elles avaient, soi-disant, gagnées dans la journée.

-Ah oui et comment tu sais ça?

-C'est simple. Toute la journée, je guette les clients qui montent et devine au temps qu'il passe avec elles, la somme qu'ils y laissent. J'ai calculé que pour une passe, c'était environ 100 francs le quart d'heure et pour l'amour 300 frs la demi-heure. Voilà, c'est simple. Et dis aussi à ton oncle que les filles cachent leur argent dans l'allée Marcel Pagnol, où elles ont des caches dans les murs. Malheureusement, je n' ai jamais pu leur piquer, car ces putes ont des yeux partout!

-Oh, fais gaffe, mon gars! N'essaies pas de piquer l'argent à mon oncle, car s'il le savait tu pourrais passer un mauvais quart d'heure!

-Oh t'inquiète pas, mon ami! Dis-lui seulement que mes services lui coûteront 100 ba- lles par jour; ce qui n'est rien par rapport à ce que les filles lui volent.

-Ok, je lui en parlerais.

Le soir, de retour à la maison, je lui racontais tout ce que Nass m'avait dit, ce qui le mit en fureur pendant un bon moment. Mais comme il connaissait parfaitement la ruse de certains sur le vieux port pour prendre les filles des autres, il reprit son calme et me demanda si ce Nasser était un garçon auquel on pouvait faire confiance. Moi je lui dis que non, mais qu'il fallait voir sur place si tout cela était vrai ou bien manigancé par la concurrence.

-Ok, mouloud, voilà ce qu'on va faire demain. Va avec Nasser et surveille les filles sans vous faire remarquer et faites le compte exact des clients. Comme ça, le soir, je verrais si elles me mentent ou bien me disent la vérité.

-D'accord, mon oncle, je ferai ce que tu me demandes et ne t'inquiètes pas, on sera dis- cret comme des poissons de roche.

-Tu voulais parler de la rascasse?

-Oui, forcément, pas de la racaille!

-Oh! Oh! Oh! Mouloud, je ne te connaissais pas autant d'humour, Oh! Oh! Oh!

-Mais mon oncle, c'est depuis que je suis en France!

-Oh, ça ne fait plus aucun doute pour moi maintenant, petit frère.

Le lendemain matin vers les 11 heures, j'allai sur le vieux port en espérant y trouver Nas- ser pour lui expliquer notre plan, mais sans pour autant aller au mistral et lui faire croi- re que j'avais besoin absolument de lui. C'est triste à dire, mais c'est comme ça dans le sud où l'on donne l'impression de mépriser les gens, alors que ce n'est pas le cas. Mais on veut seulement leur éviter que leur tête enfle comme un ballon, quand on se montre un peu trop généreux avec eux (rires), ce qui est le moindre mal quand on sait qu'en cha- que méditerranéen se cache un Napoleon voir un tyran. Je trainaillais alors sur le vieux port avec cette idée bizarre d'ignorer sa recherche, mais seulement pour prendre un peu le soleil. Belle hypocrisie sudiste, oui, je sais! Mais bon, c'est comme ça chez nous. Et bizarrement, mon attitude sembla payante. Puisque dix minutes plus tard, je remarquai que quelqu'un me suivait, mais j'évitai de me retourner pour jouer le rôle du candide ou de l'innocent, bien évidemment. Bef, continuant ainsi ma route, comme si de rien n' était, par jeu je m'arretai devant une veille barque qui était retournée sur le quai où je jetai mon admiration comme un touriste idiot qui n'avait jamais vu de bateau de sa vie. Au bout d'une minute, las de voir ce spectacle, je m'assis sur un tas de filet et regardai la mer où un tas de petits voiliers dansaient au rythme du vent et des flots, jetant parfois quelques coups d'oeil dérrière moi pour savoir si la personne n'avait pas disparu. Puis sans prévenir, je vis tout a coup Nasser surgir et s'exclamer d'un air qui sentait l'hypocri- sie : Oh, toi ici, mais quelle surprise! Et moi lui répondant : Oh toi aussi, mais c'est fou comme le hasard peut bien faire les choses! C'est vrai ce que tu dis là, mouloud. Puis reprenant un air sérieux, il me dit : Alors ton oncle qu' est ce qu'il a dit pour notre aff- aire, hum?

-Il n'est pas contre, mais il veut être sûr que tu ne lui racontes pas de conneries.

-Mais je te jure sur la tête de ma mère que tout ce que je t'ai raconté, c'est vrai!

-Nass, s'il te plait, ne jure comme ça sur la tête de ta mère, car tu sais bien que ça ne prouve pas ce que tu me dis!

-C'est vrai, mais alors comment veux-tu que je te parle?

-Ne dis rien et écoute-moi plutôt.

-Sans problème, mon pote.

Voilà, mon oncle nous donne carte blanche pour surveiller les filles.

-Ouhais!

-Mais attends un peu, car je ne pense pas qu'a nous deux on aura des yeux assez grands pour les surveiller toutes. J'ai donc décidé à titre personnel qu'on surveillerait en prem- ier la belle Heroïca.

-Quoi, celle qui plait tant aux dockers parce qu'elle ressemble à un paquebot de luxe!

-A un paquebot de luxe? Alors là, tu exagères un peu, disons plutôt, à une vedette de haute standing serait plus juste.

-Mais bon, elle est rudement bien cuirassée cette fille là. Regarde comme elle est habi- llée et tu verras qu'elle connait bien son affaire, la salope!

-Quoi, tu voulais parler de ses vêtements de cuir où les boutons dorés ressemblent à des rivets ?

-Pas seulement. Mais regarde comment elle fume devant tous ces hommes en rût, on di- rait une cheminée de navire. Et ses yeux couleur bleu marine, crois moi, ils font chavi- rer tous les marins!

-Tu exagères Nasser, ce n'est qu'une pute et rien de plus et chacune à sont truc pour atti- rer le client, bref, leur spécialité. Et je pense que pour pouvoir supporter les coups de butoirs des dockers, il faut être tallé dans l'acier. Alors que pour les employés de ban- que, taillé dans de la gélatine suffit amplement.

-Ah! ah! ah! comme t'es cynique mouloud! Tu passes vraiment du coq à l'âne..

-Non, je t'assure, je passe pas du coq à l'âne. Je te dis seulement la triste vérité. Regarde comment la grosse Rosa s' habille et tu verras qu' elle aussi connaît bien son affaire.

-Quoi, tu voulais parler de celle qui s' habille en petite fille, alors qu'elle a au moins 50 ans!

-Oui, celle qui porte des jupes à dentelles et des petites lunettes de salope. Crois-moi, mais c'est fou comme elle a du succès auprès des employés de banque et de bureau. Sa spécialité, m'a dit mon oncle, c'était de proposer au client de faire l'amour sur une table de bureau..et c'est fou comme ça les excite, ces détraqués du stylo.

-Ah! ah! ah! alors là, mouloud, tu inventes!

-Mais non, je t'assure, j'invente rien. Et la grande goulue qui se prend pour la fille du boulanger avec ses miches à l'air. C'est fou, comme elle a du succès auprès des marseil- lais de souche, et tout particulièrement, auprès des vieux qui on connu Raimu, le comi- que troupier.

-Mais ils bandent plus, ces vieux calamars!

-Detrompes toi, car la seule idée de tromper leur femme avec la très célèbre femme du boulanger leur fait dresser la baguette, comme au temps de leur jeunesse.

-Mais ça, c'est un mythe.

-Oui, c'est un mythe, mais qui marche parfaitement. Et mon oncle Nadir, qui connaît parfaitement son affaire, a même demandé à ses filles de faire quelques efforts dans ce sens. 

-C'est à dire?

-Hé ben..de meubler l'appartement en fonction du goût du client.

-Comprends pas!

-En fait, mon oncle, qui ne manque jamais d'imagination pour gagner de l'argent, à pro- poser à la belle Héroïca de changer son lit contre un autre qui aurait la forme d'un bat- eau qui, bien évidemment, serait équipé d'un gouvernail à l'avant.

-C'est vrai que pour faire craquer les marins, y' a pas mieux!

-Et les commandants de bord, je te dis pas comment ça doit les exciter!

-C'est vrai que ton oncle est un génie à sa façon.

-Oui, sans aucun doute. Mais n'oublies pas qu'il aime beaucoup s'amuser avec les autres qu'il considère souvent comme plus bête que lui. Mais bon...

-Et je parie donc pour la grande goulue, qu'il a fait installer chez elle un four pour que le client puisse enfourner sa baguette?

-Alors, nass, tu exagères. Un four, c'est bien trop lourd à monter par les escaliers et puis mon oncle ne veut pas que ça déclenche des incendies dans ses appartements!

-Ok, ok, mouloud, j'ai bien compris la mentalité de ton oncle qui, il faut le dire, est un avant gardiste dans le domaine de la prostitution.

-Oh oui, je dirais même que c'est un visionnaire !

-Bon, ok, mouloud, finissons-en en éloges pour ton oncle et revenons à notre affaire. Alors quand est-ce qu'on commence?

-Demain vers les 10 heures, car je ne pense pas qu'elle tapine avant.

On se positionnera en face de l'allée où elle vend ses charmes. Avant de venir ici, j'ai re- marqué qu'il avait un bateau retourné sur le quai non loin de l'allée et je pense qu'on s' en servira comme cache.

-Et comment il s'appelle ce bateau?

-Je crois que cest le petit cascailloux. Mais ne t'inquiètes pas, on se verra avant et on ira ensemble sous le bateau où un espace nous permettra de surveiller la belle Héroïca.

-Ok tope là et à demain!

-A demain sans faute, hum?

-Ok, sans faute.

Et nasser repartit l'air tout guilleret en sautant en l'air, comme s'il essayait d'attraper des mouches invisibles.

Moi, pendant ce temps là, je restais assis sur mon tas de filet à rêvasser à je ne sais quoi, comme si le réalisme de cette situation commençait à m'ennuyer un peu. Et le simple fait de regarder la mer, où des petits bateaux gigotaient comme des petits bouchons de canne à pêche, cela me remplissait de bonheur. Je ne savais pas trop bien pourquoi, mais j'avais l'intuition que la beauté des choses residait dans l'instant qu'on voulût bien lui accorder et non par le spectacle qui à la longue devenait ennuyeux. Des bateaux, de la fl- otte, des voiles, des mouettes, des bruits de moteur. Bref, tout ce qui faisait le charme d' un port de pêche, on finissait par plus le voir ni plus l'entendre, comme si nos sens s'ém- oussaient ou se fermaient à la beauté du monde. Bref, on s'habituait à ne plus rêver et on s'enlisait dans les sables de l'indifference. Moi la chance que j'avais, c'était d'être très je- une, ce qui m'interdisait d'avoir ce défaut des adultes et je sentais toujours mon coeur prêt à s'émouvoir pour quelque chose en attendant je ne sais quel miracle ou bien une émotion qui le ferait succomber dans l'instant. Mourir ainsi me semblait une belle mort, alors que mourir dans l'indifference des jours me semblait un vrai cauchemar. Tout ça pour dire que je trouvais complètement ridicule de m'opposer à toutes mes sensations et à cette jeunesse qui réclamait son elixir de jouvence que je devais boire à grande gorgée pour ne pas sombrer dans la mélancolie avec le risque de me noyer de vin frais. Dans ces moments de grande intensité, je comprenais parfaitement les passions de mon coeur qui voulait battre toujours plus vite, toujours plus fort pour jouir de la vie. Et ce coeur gor- gé de sang avait toutes les raisons du monde pour réclamer son butin, tel un pirate qui avait choisi l'aventure comme style de vie et non le confort du petit bourgeois.

Je sentais par là que nos petites affaires d'argents et de pouvoirs étaient bien insignifiant- tes devant l'immensité de la mer qui semblait nous dire : Regarde comme je t'en impose! et regarde comment je fais briller les yeux des hommes, quand ils entendent mon nom prononcer sur les rivages ingrats de leur vie. Sans moi, ils seraient bien pauvre en imag- iination, mais aussi en produit de la mer. Vois avec quelle facilité, je porte leurs embar- cations sur mon dos ainsi que leurs rêves en passant. Ma seule vue leur fait tout à coup imaginer des voyages extraordinaires de gloire ou de fortune ou bien fait pleurer celui qui a quitté son pays pour des raisons sommes toutes ridicules. Et toi, petit garçon, assis sur tes filets, sais-tu pourquoi tu regardes la mer?

Surpris d'entendre cette question venir de nulle part, je me retournai afin de voir si quel- qu'un n'était pas derrière moi. Même un instant, je crus voir un vieux marin, genre com- pagnon d'Ulysse, me poser cette question. Mais en me retournant, je ne vis personne, sinon une mouette qui me regardait avec insistance. Pouvait-elle me parler celle-là, je me demandai curieusement ou bien n'était-ce que la brise du vent qui m'avait soufflé cette phrase à mes oreilles? Bizarrement, j'étais prêt à lui dire, mais ne t-ais-je pas déjà répondu, mon doux séphir? Mais la mouette, sans prévenir, fit un mouvement de tête qui sembla me signifier plutôt le contraire. Quelque peu agacé par sa réaction, je cher- chais au fond de moi une réponse qui pourrait lui faire plaisir. Et sans plus attendre, je lui dis : Vois-tu, mon bel oiseau, si je regarde la mer avec insistance, c'est parce que de l'autre côté se trouve mon pays, l'Algérie. La mouette tout à coup lâcha un cri de joie et vint se poser près de moi sur le tas de filet. En se rapprochant de moi, elle m'imprégna de son odeur qui sentait le parfum des côtes peut-être algériennes? pensai-je.

En scrutant ses yeux, je vis soudainement apparaître des arbres plantés au dessus de noi- rs rochers où la mer en contre bas brisait ses vagues d'écumes. Etrangement, ces arbres étaient habités par des singes magots qui se balançaient de branches en branches au péril de leur vie! Mon dieu, mais comment as-tu fait, mon bel oiseau pour me montrer un si beau paysage? A peine avais-je fini de prononcer ces mots qu'elle prit aussitôt son env- ol et s'eloigna de la côté pour la haute mer. Puis reprenant peu à peu mes esprits, je com- pris tout à coup que la poésie existait bien sur cette Terre, mais qu'elle exigeait de nous une seule chose, la sincérité. Bref, une chose qui semblait aujourd'hui complètement dé- modée où le trompe l'oeil et le faux semblant avaient envahi tous nos espaces de libertés en remplacant la scène de la  vie par une décor artificiel!

Le soir, je parlais à mon oncle de l'entretien que j'avais eu avec Nasser et de cette partic- ularité que je voulais surveiller tout d'abord la belle Heroïca pour me donner une idée de l'affaire. Car si escroquerie, il y eut, les autres filles devaient être forcement de mèc- he telles sont les filles. Mon oncle, curieux de tout ce que je lui disais, approuva mon idée et surtout ma prudence dans ce genre d'affaire où les autres macs du quartier pou- rraient profiter de l'occasion pour jouer les beaux rôles. Ensuite, nous ragardâmes un fi- lm de gangsters à la télé où Lino Ventura se montra une nouvelle fois excellent.

Le lendemain matin, en ouvrant mes volets, je vis un soleil magnifique pénétrer ma cha- mbre et l'inonder d'une clarté qu'on ne peut voir qu'ici dans ces pays du sud : où l'hume- ur des gens dépend plus de la couleur du ciel que de l'état de leurs finances( souvent cat- astrophique) à part pour les bandits, les gens de la mafia et les élus politiques qui baign- ent dans tout cela. Ainsi est le sud, superficiel, voir oublieux de la réalité au point qu' aucun grand penseur, dit matérialiste, n'avait pu voir le jour dans ce pays où la farniente était l'activité principale, mais seulement de grands philosophes du temps qui passe, c' est dire tout le drame pour ces régions. Bref, il était vers les dix heures et me sentant un flemme pas possible, je me traînais jusqu'à la cuisine pour me préparer mon petit déjeu- ner où, passant devant la chambre de mon oncle où la porte était entrouverte, je vis qu'il dormait à poings fermés où son petit ronflement régulier semblait me dire : mon petit frère surtout ne me dérange pas et laisse-moi dormir jusqu'a midi ou plus. Car ce soir, je veux être en pleine forme pour régler mes affaires avec mes petites femmes! Sans bruit, j'entrai dans la cuisine et refermai la porte derrière moi pour me préparer mon chocolat que je bus dans un grand silence qui, à vrai dire, ne me déplaisait pas du tout, vu l'activi- té que j'allais devoir fournir avec Nasser jusqu'au soir pour surveiller la belle Héroïca. Bref, du calme avant l'action me semblait tout à fait indiqué pour prendre ses marques et surtout pour que cette journée se passe sans fausses notes.

Et puis avec la chaleur qu'il allait faire cet après-midi, je pensais qu'il valait mieux app- orter de quoi se désaltérer et pris dans le frigo une bouteille d'orangeade bien fraîche que je mis ensuite dans un sac, genre monoprix, sans oublier un bloc note et un stylo qui trainait sur le buffet afin de pouvoir noter les comptes sur la belle Heroïca. Après, je re- partis dans ma chambre pour me changer et faire un brin de toilette seulement au lavabo. En un rien de temps, après avoir refermé la porte de l'appartement, je me retrouvais de- hors au milieu des gens en direction du vieux port en  espérant y trouver nasser près du petit cascailloux, comme je lui avais indiqué.

Quand j'arrivai près de la barque retournée, j'entendis une voix m'appeler d'en dessous et compris aussitôt que nasser avait déjà pris place à l'intérieur. En toute discretion, je m'y faufilai et me plaçai derrière lui afin de ne point le gêner. A l'intérieur, il faisait ass- ez sombre. Mais au bout de quelques minutes, nos yeux s'habituants, on y voyait très correctement. 

-Alors elle a commencé? je lui demandai.

-Oui, ça fait à peine dix minutes et pour l'instant aucun client.

En lui demandant ceci, je vis nasser en position de chasseur et tenir entre ses mains, une paire de jumelles. Etrangement, ses jumelles ressemblaient a des jumelles d'enfants, co- mme celles que l'on trouve dans les paquets de bonux et je faillis bien éclater de rire..

-Oh nass, mais c'est quoi ces jumelles?

-Heu..je les ai prises à mon petit frère.

-Eh ben, ça se voit, Ah! Ah !Ah!

-Comment ça se voit?

-Oui, ça se voit. Je ne sais pas pourquoi, mais ça se voit..

-Oh mouloud, ne te moques pas de moi. Tu sais, ces jumelles marchent très bien.

-Fais voir.

En me les passant, je vis qu'elles étaient en matière plastique et pliantes afin de les mett- re facilement dans ses poches.

-Tiens, regarde de ce côté là où la belle Héroïca fait tout un cinéma pour vendre ses ch- armes.

En positionnant les jumelles sur la belle Héroïca, je vis bien effectivement qu'il avait entièrement raison pour voir sur une quinzaine de mètres où elles-ci étaient largement suffisantes. Je voyais presque en détail l'accoutrement ridicule de la belle Héroïca, avec son petit blouson en cuir riveté de boutons dorés oppressant sa grosse poitrine pour all- umer tous les matelots du port. Ce matin, pour se protéger du soleil, elle avait mise une casquette de capitaine de couleur rose, bref, tout pour aiguiser l'appétit des gens qui ava- ient plus ou moins un pied dans la marine.

-Oh nass, excuses-moi, mais je ne pensais pas la chose possible..

-Mais si, mon vieux, ça marche pour ces distances.

Une petite molette au dessus permettait de faire plus ou moins le point et je la réglais pour voir d'un peu plus près les mimiques de la belle Héroïca où il y avait quoi de rire, quand un client s'approchait d'elle pour lui demander ses tarifs où, entrouvant la bouche, leur annoncait le prix qui pour certains semblait correct alors que pour d'autres les fais- ait fuir! La belle Héroïca semblait alors furieuse et faisait une grimace que je regardais comme faisant partie d'un spectacle dont seule la nature avait le secret. C'était comme regarder d'une manière indiscrète le vice des hommes en action, et plus particulièrement, le pouvoir de l'argent d'acheter le corps et l'esprit des gens. Car même, si les prostituées se refusaient d'embrasser leur client sur la bouche, se laisser pénétrer par un homme me semblait comme un aveux de se faire posséder entièrement. Cela ressemblait ni plus ni moins à l'hypocrisie féminine qui voulait faire croire aux hommes qu'elle avait aussi un coeur qui ne se monnayait pas contre de l'argent, mais seulement contre le soi disant vrai amour.Tout cela me faisait bien évidemment rire, quand je voyais la belle Heroïca qui était prête à vendre son âme pour un paquet de billets! Un jour, mon oncle m'a dit : Ne dit jamais la vérité aux femmes, mais plutôt des mensonges. Car notre travail à nous les hommes, c'est de leur faire croire quelles sont toutes des saintes! ce qui pour elles est le suprême compliment. Après avoir dit cela, mon oncle et moi éclatâmes de rire. Bref, plus cynique que nous l'étions à ce moment là, on ne pouvait pas trouver mieux.

-Tiens, reprends tes jumelles, nasser, j'ai vu un client monter!

-Passes-les moi.

-Moi, pendant ce temps là, je vais le marquer sur mon carnet. Et toi verifies bien le tem- ps qu'il passe avec elle.

-T'inquiète pas, j'ai ma montre. Au fait, comment il était le mec?

-C'était un petit gros au crâne dégarni.

-Hé ben, je plains beaucoup la pauvre  Heroïca! Et moi qui pensais qu'elle se tapait que le haut du pavé avec ses capitaines de corvette ou commandant de porte-avions. Là voi- la maintenant à taper dans le bas de gamme.

-Oh t'inquiètes pas pour elle, c'est une pute qui connaît bien son affaire et qui sait s'ada- pter quand les marins sont en mission pour plusieurs mois en haute mer. Tu vois le café à côté, chez l'amiral! Hé ben, c'est là qu'elle se renseigne afin de savoir quand les marins rentrent au port ou bien quand les dockers ont du travail. La patronne, c'est son amie et elle lui donne tous ces renseignements.

-Putain, elles sont vachement organisées, les salopes!

-Oui, mais c'est mon oncle qui leur a passé ce tuyau pour qu'elles tapinent intelligemm- ent et non comme certaines qui tapinent au petit bonheur la chance.

-Ton oncle, c'est un génie.

-Oui, je sais. Mais bon..

Au bout d'un quart d'heure, le petit gros au crâne dégarni ressortit et nasser dit a moul- oud : celui-ci compte le pour 100 frs, c'est le prix d'une passe.

-Ok, je le marque.

Ainsi ils passèrent 3 heures cachés sous le petit cascailloux, puis partirent manger au re- staurant. Ils avaient pratiquement bu toute la bouteille d'orangeade et le carnet de mou- loud était noirci de grillouillis de comptes. En trois heures, la belle  Heroïca avait fait monter chez elle une dizaine de clients plus ou moins louches, mais aucun capitaine au costume prestigieux!

Ils décidèrent d'aller manger à la gariguette, non loin d'ici, où de bonnes odeurs de pou- lets frites leur donnèrent l'eau à la bouche.

-Je pense que vais prendre un poulet frites! lança mouloud enthousiasmé.

-Pour moi, ce sera plutôt des côtes d'agneaux avec des frites, dit nasser en retour.

-Heu..évite les côtes d'agneaux, là bas. Car ils les font tellement cuire et recuire qu'elles deviennent des semelles de godasse et c'est alors immangeable.

-Heu..comment tu sais ça, toi?

-Crois-moi, j'en ai fait l'expérience. A la gariguette, vaut mieux manger du poulet ou bonne omelette, car le reste c'est tout surgelé et ça vaut pas un clou.

-Même les pizzas? demanda curieusement nasser.

-Oui, même les pizzas..

-Oui, je sais que c'est triste à dire. Mais n'oublies pas, mon vieux, qu'on est sur le vieux port où la plus part des restaurants sont des pièges à touristes. Le temps de la bonne bo- oillabaisse est complètement dépassé. J'ai même vu un jour dans un émission à la télé que c' était en Alsace qu'on faisait la meilleure bouillabaisse!

-Oh, tu plaisantes, mouloud?

-Non, je t'assure, j'ai bien entendu cela.

-Pour moi, je pense que ça devait être plutôt une émission satirique ou quelque chose comme ça, non?

-Peut-être, mais bon, ça m'a quant même bien fait rire,  ah! ah! ah!

-Allez arrêtes de te plaisanter avec moi, car je ne sais jamais quand t'es sérieux ou pas.

-Ok, tiens, il y a une place là bas! dit mouloud en voyant une table libre face à la mer où nos deux acolytes s'y dirigèrent et s'y posèrent comme s'ils étaient des habitués des lieux Un parasol au dessus de leur tête( où une publicité orangina était imprimée) leur sem- blait tout à fait justifié à cette heure de la journée où le soleil tapait dure. Autour d'eux des clients en tenues d'été qui pour certains avaient fini leur repas, alors que d'autres le commençaient par un aperitif en discutant sur le temps qu'il faisait. Bref, on était bien dans le sud et dans ce pays où tout était plus lent, plus long à réaliser, non par manque d' intelligence, mais seulement par un manque de volonté de lever le petit doigt pour se ba- ttre contre ce soleil, qui vous imposait sa loi tyrannique en voulant vous anéantir à cha- que fois que vous essayiez de faire le moindre effort. Ce soir, quand tu seras parti, je me vengerai de toi, satané soleil! semblait se dire chaque marseillais au fond de lui même.

Quelques minutes plus tard, un serveur vint prendre leur commande où mouloud prit un poulet frites et nasser insista pour prendre ses côtes d'agneaux avec des frites. En bo- isson, le premier prit un couché de soleil et le second un bébé rose bien frais.

Assis l'un en face de l'autre, ils regardaient tous les deux la mer où des petites bateaux rentraient et sortaient du port. Leurs yeux étaient comme éblouis par ce spectacle où le bruit des petits caboteurs semblait venir d'une autre époque, comme du temps d'Arsène Lupin ou des brigades du tigres où les hommes portaient des moustaches à la diable et des collants de filles pour les matchs de boxe française. Les vieux matelots, qui se tenai- ent debout dans leurs petites embarcations, portaient sur leur tête leur éternelle casque- tte en gros coton et fumaient pour la plus part de mauvaise cigarettes, genre gitâne maïs. Ca se voyait par je ne sais quelle grimace sculptée sur leur figure par les éléments de la mer, mais aussi par une activité de pêche qui semblait décliner de jour en jour. Bref, une sorte de désespoir qui malgré tout restait beau à voir dans leurs yeux éclatant de beauté où l'on pouvait ressentir tout leur amour pour la liberté de partir en mer très tôt le matin et de rentrer le soir les cales pleines de poissons. C'était le rêve à tous ces pêch- eurs qui pendant la nuit les faisait miroiter des fortunes de mer où l' écaille des poissons ressemblait étrangement à de l'or, à de l'argent et à des pierres précieuses. Leur trésor se trouvait ici en rêve au milieu de la mer bleuté où, ramenant leur cargaison au port, ils seraient salués comme des héros!

-Tu as vu comme ils sont habillés ces pêcheurs avec leur pull troué? Crois-tu qu'ils ga- gnent suffisamment bien leur vie avec leur bateau? demanda subitement nasser.

-Non, je ne le crois pas. Mais en vérité, ils s'en foutent. Car je pense que le plus impor- tant pour eux, ce n'est pas l'argent, mais plutôt le genre de vie qu'ils mènent.

-C'est à dire?

-Leurs traditions ou coutumes, je pense. Et un pêcheur de père en fils n'acceptera jamais d'aller travailler dans une usine ou un truc comme ça. La liberté, c'est leur grande pass- ion à ces gens, vois-tu.

-Et je pense qu'ils ont entièrement raison, car vaut mieux être pauvre et libre que pauv- re et prisonnier comme la plus part des ouvriers d'aujourd'hui. Mais moi, personnellem- ent, je pense que d'être riche et libre, c'est encore mieux, Ah! ah! ah!

-Oh, oh, oh, comme tu est cynique! Mais n'empêche que ce que tu viens de dire est très vrai. Allez buvons un coup! Heu..à la belle Héroïca! lança sans prévenir nasser qui som- me toute avait des intérêts dans cette affaire. A la belle  Héroïca! trinqua lui aussi mou- loud, cognant son verre contre celui de son ami où un peu de bébé rose se répandit sur la table.

Exceptionnellement, le service fut rapide ce jour là et le serveur leur apporta leur plat à chacun en le déposant délicatement devant eux.

-Hum..comme ça sent bon! dit mouloud en voyant dans son assiette une grosse cuisse de poulet cuite comme il faut avec son filet de jus baignant ses frites.

Nasser, quant à lui, semblait un peu déçu de voir ses côtelettes d'agneaux ressemblant à deux cornes calcinées qu'il regardait avec des yeux horrifiés. Son copain, voyant cela, faillit bien éclater de rire et ne se pria pas de lui dire qu'il l'avait prévenu. Mais l'autre ne dit rien et resta paralysé par le spectacle qu'il avait dans son assiette où même ses frites étaient grillées excessivement. Il se disait dans son for intérieur qu'il avait dû hériter de la plus mauvaise assiette du chef, alors que celle de mouloud semblait alléchante avec ses belles frites d'un jaune d'or et sa cuisse de poulet rebondie comme celle d' une autr- uche.

-Nass, je t'avais prévenu de ne pas prendre des côtes d'agneaux, ici elles sont infectes!

-N'en rajoutes pas. Tu ne vois pas que tout ça me fout les boules?

-Ok, mon vieux, j'en rajoute pas. Alors, bon appétit!

-Oh, mouloud, cesse un peu tes réflexions et puis j'ai plus faim, merde!

Ce dernier, ne voulant plus ennuyer son copain, se jeta aussitôt sur son assiette et avec ses doigts dichéqueta la cuisse de poulet en petits morceaux, afin qu'ils baignent bien dans la sauce au milieu de ses frites huileuses.

-Hum..nass, je pense que tu aurais dû prendre pareil que moi. Ce poulet est délicieux, lança-t-il en se léchant les doigts. 

Nasser n'avait rien touché dans à son assiette sauf quand il esssaya de mordre dans une de ses côtelettes; mais ne pouvant en arracher un seul petit morceau, il la recracha au- ssitôt en la mettant au bord de son assiette. Fait chier, c'est immangeable, ce truc!

-Manges plutôt tes frites, ça te remplira toujours le ventre.

Nass ne répondit rien, mais but une gorgé de son bébé rose qui somme toute était assez nourrissant pour combler ce repas de singe.

-Mais tu as vu comme elles sont mes frites par rapport aux tiennes? Le cuisinier t'a vrai- ment gâté, alors que moi il m' a tout simplement pris pour un con!

-Ne dit pas ça, le cuisinier n' y est pour rien. C'est peut-être son aide cuistot qui a tout fait griller. 

-Mouloud, voyant son ami commencer à demoraliser, lui tendit une poignée de frites.

-Tiens, tu peux aussi te servir dans mon assiette...tu sais, je ne veux pas manger en égo- ïste. 

-Merci, mon pote, dit nasser qui s'empressa aussitôt de remplir sa bouche de frites déli- cieuses imbibées de sauce au poulet.

-Prends un dessert après, je te l'offre, lui dit-il comme mué comme par un élan de géné- rosité.

-Merci, mon pote, je te le redevrai.

-Casses-toi pas la tête, laisse-moi seulement choisir ton dessert, car je me trompe rare- ment sur le choix de mes plats.

-Oui, c'est vrai. Mais comment tu fais?

-Oh c'est simple, j'évite toujours les plats trop compliqués qui sont souvent à la carte, comme les côtes d'agneaux ou le pavé de rumsteck. Bref,  je prends toujours le plat du jour qui je sais est toujours frais en dégustation. Alors que le reste, préparé trois jours à l'avance, t'assure une bonne diarée en perspective.

-C'est fou, comme tu connais de choses sur la bouffe, mouloud!

-Oui, mais c'est normal, j'ai un estomac très sensible et un palais digne d'un grand cuisi- nier. Et tout ce qui est fait à partir d'ingredients surgelés, je les vomis aussitôt comme si ma langue se refusait de goûter à ces truc là sans goût et souvent rempli d'eau.Tes côte- lettes d'agneaux, j'en suis sûr qu'ils les avaient décongelé au micro-onde juste avant de te servir.

-Oh arrêtes de me parler de mes côtelettes d'agneaux, s'il te plait! Je ne peux plus les voir.

-T'as qu'a les donner au chien!

-Mais de quel chien, tu veux parler? Moi, je n'en vois aucun.

-Mais si, là bas! dit mouloud en montrant du doigt un gros pitbull qui jouait avec une petite balle en contre bas de la terrasse.

-Lui, j'en suis sûr qu'il les aimera, Ah! Ah! Ah!

-Allez, balance-lui! Mais fais gaffe à ce que le patron du restaurant te voit pas.

Nasser jeta un coup d'oeil rapide derrière lui, mais ne voyant aucun serveur dans les pa- rages, prit ses deux côtelettes d'agneaux et les jeta en contre bas. Une de ses côtes par hasard atterrit sur la tête du chien qui un moment fut étourdit. Puis celui-ci reprenant peu à peu ses esprits n'y croyait pas ses yeux et se jeta tel un tigre sur ce morceau de via-nde carbonisée.

-Oh, oh, oh, tu as vu comme j'ai bien visé? Juste sur la tête!

-Je ne sais pas où l'autre est partie, mais je crois qu'elle ne doit pas être très loin.

Mouloud se leva et vit qu'elle avait atterrit au milieu d'une bande de touristes où un de ces étranges personnages du dimanche avait glissé dessus et s'était étalé parterre comme une grande asperge où tous ses amis autour de lui éclataient de rire et le photographia- nt par tous les angles afin d'immortaliser l'événement, ce que ne semblait pas beaucoup apprécier la pauvre victime.

-Ooh, nass, regarde de ce côté là, il en a un qui a glissé sur ta côte, ah! ah! ah!

En se levant, il vit aussitôt un attroupement autour d'un homme qui était étalé parterre et qu'on photographiait tel un animal de foire. L'homme voulait semble t-il se relever, mais ses amis l'en empêchaient afin de prendre plus de photos.

-C'est con, les touristes, hum?

-Ah oui, c'est vraiment con! dit mouloud en observant la scène comme quelque chose de tout nouveau dans la région. En fait, le problème de ces gens, c'est leur appareil pho- to qu'ils considèrent comme un membre de leur famille et qu'ils dorlotent comme si c' était un enfant plein de promesses en termes de souvenirs. Car avec la vie qu'ils mènent à l'usine ou au bureau, ils n'ont véritablement pas le temps de vivre. Alors en vacances, c'est la grosse orgie et on se venge d'avoir été un mort-vivant pendant toute l'année et tanpis si les collègues en prennent plein la gueule!

-C'est triste tout ça, non?

-Oh oui et je dirais même que c'est affligeant, dit-il en comprenant que le touriste d'ant- an n'avait plus grand rapport avec celui d'aujourd'hui qui, desormais armés d'appareils photos de plus en plus perfectionnés et de nouvelles mœurs, frisait l'hystérie collective en temps estival. Ce touriste nouveau, comme le beaujolais nouveau, ressemblait de plus en plus à un journaliste en mal d'émotions qui recherchait le scoop à tout prix. "Si je faisais une bonne photo, j'en suis sûr que je pourrais la vendre aux magazines peoples et ainsi rembourser mes vacances!" pensait-il étrangement en faisant de lui, non plus un vacancier, mais un travailleur en vacances.

-Puis tout à coup, on entendit des aboiements! 

Sur la gauche, l'attroupement des chiens se battait pour la deuxième côte d'agneau que nasser avait envoyée tout à l'heure.

-Ah! ah! ah! regarde comme ils se battent; on dirait des tigres!

Avec la fureur qu'ils employaient pour s'emparer du pauvre morceau de viande, où il y avait tout de même un os à ronger, les clients du restaurant s'étaient levés afin de voir ce spectacle digne des jeux du cirque. Un peu plus, ils se seraient cru dans une arène com- mme au temps des romains où certains commençaient à parier sur le noir et d'autres sur le marron à points blancs, etc. Le groupe de chiens, qui bougeait en fonction du morce- au de viande, tout à coup se trouva mélé aux touristes de tout à l'heure qui, éffrayés, prirent aussitôt la fuite ainsi que le pauvre touriste qui profita de l'occasion pour pren- dre la poudre s'escampette. L'un des chien, ayant apperçu la deuxième côte d'agneau, s' en empara et partit à l'écart pour la ronger, ce qui attira la convoitise des autres chiens. En un rien de temps, le groupe de chiens se trouva divisé en deux, ce qui rassura les tou- ristes mais pas le patron du restaurant qui rouge de colère était prêt à descendre avec son nerf de boeuf. En quelques minutes, les deux côtelettes( os compris) furent englouties dans leurs estomacs sans qu'on sût comment et le silence regagna aussitôt les lieux du restaurant où les clients heureux par cet intermède engloutirent leurs repas avec une sor- te de voracité.

-Ouf, ça commençait à être long! soupira nasser en se tenant le ventre.

Mouloud ne dit rien. Mais constatait avec bonheur que le spectacle, qu'il avait provoqué avec son copain, avait amusé beaucoup de monde, pensa-t-il en regardant son pote faire subitement une horrible grimace dûe certainement à la faim.

-Nass, tu t'en rends compte, sans nous ce spectacle n'aurait jamais eu lieu!

-Oui, je sais. Mais c'est grâce à mes côtes d'agneaux qui étaient infectes.

-Oui c'est vrai.

Mouloud se rendait compte ici que pour faire un spectacle pouvant plaire au public, il suffisait d'avoir seulement quelques ingredients pour le réussir, comme des côtelettes d' agneaux avec des chiens ou bien une bande de touristes idiots qui photographiaient n' importe quoi ou bien une émission à la télé qui parlerait de sexe ou bien des comiques qui débiteraient une connerie toutes les trois secondes. En fait, des choses que n' impor- te quel imbécile pouvait faire, n'est-ce pas? Mais c'est fou, comme à la télé on nous pre- nait pour des imbéciles en voulant nous faire croire que leurs vedettes avaient réllement du talent, alors qu'elles ne faisaient que flatter le mauvais goût du public, bref, une cho- se très facile à faire pour le comun des mortels, n'est-ce pas? Décidement, il comprenait ici par sa propre expérience que l'intelligence n'était pas vendeuse, mais seulement la connerie et de masse si possible..

Nasser avait de plus en plus mal au ventre et son copain le voyait bien.

-Oh nass, assieds toi, je vais commander ton dessert.  

-Pssi..dit mouloud en voyant un serveur aller dans sa direction.

-Oui, monsieur, c'est pourquoi?

-Voilà, on va prendre un dessert.

-Bien, que désirez vous?

-On va prendre deux pêches melba.

-Vous prendrez deux cafés après? demanda-t-il comme il en avait l' habitude.

-Mouloud regarda alors son pote d'un air interrogatif.

-Non, pas pour moi, répondit-il au bord de l'évanouissement.

-Moi, non plus, dit-il d'une manière expéditive.

Le serveur, à moitié satisfait, repartit aussitôt avec sa commande.

Quelques minutes plus tard, il leur apporta leurs deux pêches-melba où une montagne de chantilly couronnait la coupe, comme si le chef cuisinier avait gagné le marathon de New York ou un truc comme ça! s'imaginait mouloud pour le chef cuisiner qui devait être d'après lui un excessif ou bien un euphorique qui ignorait sa double ou peut-être tr- iple personnalité?

Nasser, quant à lui, plongea immédiatement sa cuillère dans cette montagne de neige su- crées en y détachant une colline qu'il engloutit aussitôt dans sa bouche tel géant.

-Hum..ça au moins, c'est bon!

-Là, tu peux, il y a aucun risque, lui dit-il en ne sachant pas comment attaquer les flancs de cette montagne de crème fraîche.

Avec tout ce qu'il avait mangé, se disait-il, il préférait plutôt s'attaquer aux fruits qu'à cette Himalaya confectionnée à Marseille.

Fourrant sa petite cuillère à l'intérieur, il cherchait ce fameux morceau de pèche que sa bouche désirait tant croquer. Sous sa petite cuillère, il sentit tout à coup quelque chose de mi-dur et qu'il coupa d'un geste rapide en l'extirpant de cette gangue( souvent cache misère pour toutes ces glaces en coupe où les boules, mises en place à l'intérieur, font souvent mauvaises mines et attristent aussi bien le touriste que le restaurateur). Alors qu'avec cette chantilly, genre Louis le 14 ème, les apparences étaient sauves.

Aussitôt sortie de cette montagne de chantilly, il vit apparaître dans sa petite cuillère, une chose orangée bien glacée qu'il mit dans sa bouche gourmande.

-Hum..je te l'avais dit, nass, je me trompe rarement.

L'autre ne put rien lui répondre, car il était occupé à s'en mettre plein les papilles et une sorte de couronne blanche entourait maintenant ses lèvres où sa bouche ressemblait à un veritable entonnoir.

-Oh, nass, mais prends ton temps, on est pas à l'usine!

-Hum..hum..hum, merde que c'est bon!

Plongeant une nouvelle fois sa petite cuillère dans sa coupe, il en sortit un petit morce- au de glace à la vanille qu'il déposa délicatement sur sa langue, comme pour en analyser la composition chimique où une odeur de vanille naturelle le submergea ainsi qu'un con tentement visible sur son visage qui l'encouragea à l'avaler. On peut! dit-il à voix haute en attaquant carrement la coupe à larges cuillerées.

Nass, entre temps, avait déjà fini la sienne et semblait au bord de l'indigestion où sa tête était penchée en arrière et ses mains, posées sur son ventre, semblaient en mesurer com- me le gonflement.

-T'as mangé trop vite! lui dit-il en le voyant commencer à s'endormir.

-Pouff...Pouff..Pouff..souffla-t-il avachi sur sa chaise.

-N'oublies pas que cette après midi on a du travail!

-Oh merde, c'est vrai! dit-il en l'ayant complètement oublié.

-Et elle recommence à quelle heure, la belle Héroïqua?

-A 16 heures 30, lui expédia-t-il en connaissant parfaitement les horaires des filles.

-Eh ben alors, on a tout le temps! lança-t-il en reprenant sa position de vacancier sur sa chaise.

-On a tout le temps, c'est toi qui le dit! Et n'oublies pas qu'on doit passer aussi à l'épice- rie chercher une bouteille d'orangeade.

-Mais la canebière, c'est tout à côté et en dix minutes on y est déjà. Allez, ne t'inquiète pas, on y sera avant pour espionner la belle Heroïca.

-Heu..t'as quelle heure à ta montre?

-Deux heures piles, répondit nasser qui voulait reprendre son somme.

-Deux heures, c'est vrai qu'il est pas tard, dit mouloud en  sortant de sa poche le carnet de comptes sur la belle Heroïca qu'il posa sur la table.

-Nasser, en le voyant, lui demanda combien elle avait fait pour l'instant.

-12 clients à 100 frs, ça fait exactement 1200 balles, ce qui n'était pas mal pour la demi- journée, non?  

-Oh oui, c'était pas mal du tout, quand on pense qu'elle déclare seulement 1500 balles par jour à ton oncle, la salope!

-Oh nass, respectes là, un peu! Tu sais, c'est elle qui nous fait vivre moi et mon oncle, ne l'oublies pas.

-Oui, mais n'empêche que c'est toujours une salope!

-Salope, salope, c'est toi qui le dit! Mais elle travaille beaucoup comme tous ces ouvri- ers dans les usines, tu sais..

-Quel cynisme, tu montres ici pour une salope qui donne son cul contre un salaire! Al- ors que pour les ouvriers, c'est totalement different. Car eux ils donnent leurs bras con- tre un salaire, bref, un salaire contre un travail tout à fait honorable.

-Peut-être pour toi, mais moi, je pense que tous ces ouvriers sont aussi des prostituées à leur façon.

-Ah oui et pourquoi?

-Parce qu'ils vendent leur force de travail, donc leur corps à un patron qui devient au- tomatiquement leur proxénète.

-J'ai jamais entendu ça de ma vie! Mais il se peut qu'il y ait des similitudes entre les de- ux professions. Mais de là à penser que les ouvriers donnent leur cul à leur patron con- tre un salaire, tu y vas un peu fort!

-Oh, ça c'est toi qui le dit! Car j'en ai vu certains qui faisaient des heures supplémentair- es sans être payés. Et si tu n'appelles pas ça donner son cul, alors c'est quoi exactement ?

-Ca s'appelle aimer tout simplement son travail, mon cher mouloud.

-Ah! ah! ah! alors là, c'est toi qui est cynique en ce moment!

-Alors là, pas du tout, je ne fais que dire les choses d'une manière sensée et tout à fait raisonnable, voilà tout.

-Eh oui et c'est bien là le problème, nass. 

-Comment, c'est là le problème?

Mouloud, en écoutant parler nasser de la sorte, comprenait maintenant que celui-ci après s'être rempli le ventre de bonnes choses, voulait redevenir gentil avec tous ces gens nor- maux qu'on appelle ouvriers ou employés et commençait à haïr tous ces marginaux co- mme la belle Heroïca. Peut-être en était-il jaloux parce qu'elle gagnait bien sa vie ainsi que  son oncle qui semblait accumuler tous les succès? se demandait-il curieusement. Mouloud, pour cacher son embarras, prit son petit carnet et le feuilleta comme le ferait un aveugle.

-Messieurs, nous allons fermer! annonça soudainement le serveur qui s'était approché de leur table. Le service est terminé! répeta-t-il afin que tout le monde l'entende bien.

Ouf! lâcha mouloud quelque peu ébranlé par les doutes sur la personnalité de son co- pain.

-Attends-moi, je vais payer! lui dit-il en se levant pour se diriger vers la salle du restau- rant. Aussitôt Nasser se leva et s'éloigna de la table, comme pour mieux voir la mer qui s' étalait devant lui.

Quelques minutes plus tard, il revint et lui dit : Allez, remontons sur la canebière.

-Ok, on y va! expédia nasser en posant pendant quelques secondes sa main sur l'épaule de son copain.

Mouloud, en sentant cette main fraiche posée sur son épaule, semblait heureux d'avoir un pote comme nasser et malgré leur divergence d'idée. Mais bon; après tout, qu'est ce que cela pouvait bien faire? pensa-t-il en remontant le vieux port où le soleil et la mer semblaient s'être à nouveau reconcilés. La mer à l'horizon semblait leur sourire par ses vagues d'écumes où le soleil, éclatant sur les dalles du port, voulait absolument rotir un de ces touristes idiots qui s'était assis au bord du quai sans sa casquette.

Ainsi ils remontèrent le vieux port jusqu'à la canebière, puis s'arrêtèrent chez un épici- er arabe pour prendre une bouteille d'orangeade bien fraîche. Nasser, qui avait encore un peu faim, prit un paquet de gâteau. Mais que mouloud lui fit payer, car il exagérait un peu trop, lui avait-il dit au moment de passer à la caisse.

-T'as quelle heure?

-Deux heures et quart, lui dit-il d'une façon un peu agitée. Heu..mouloud, tu crois qu' on pourait se baquer avant, hum?

-Quoi, allez se baigner?

-Oui..de faire quelques brasses avant de retourner au boulot, Ah! ah! ah!

-Ah sacré nasser, tu changera jamais. Mais où veux-tu aller te baigner?

-Et si on allait à la plage du Prado?

-Alors là, non, il y a trop de monde à cette heure-ci, lui dit-il un peu énervé par cette proposition qui ne lui plaisait pas.

-Mais alors tu veux aller où, car c'est la plus proche d'ici.

-Allons plutôt aux calanques, lui envoya-t-il avec un sourire sur le bouche qui voulait tout dire.

-Aux calanques? Mais c'est pas tout près d'ici.

-Oh arrêtes de faire le difficile, nass, en vingt minutes on y est.

-Heu..mais avant d'y aller, t'as ton maillot?

-Mais bougre d'imbecile, bien sûr que je l'ai.

-Aussitôt nasser baissa un peu son pantalon pour le lui montrer, celui-ci était de cou- leur bleue foncé.

-Et ça c'est quoi, vieux bourrin?

-Ah, ah, ah, sacré nasser!

-Et toi, j'espère que tu ne l'as pas oublié?

-Moi, oublier mon maillot, mais tu me prends pour un parisien ou quoi?

Mouloud baissa lui aussi un peu son pantalon pour le lui montrer, celui-ci était de cou- leur rouge.

-Et ça c'est quoi, vieille sardine?

-Bon, bon, d'accord, dit nasser qui comprit que mouloud était lui aussi un enfant du pa- ys, bref, un enfant de Marseille qui n'oubliait jamais de sortir sans mettre son mailllot, sachant qu'en balade il y avait toujours un des leurs qui leur proposait soit une baigna- de soit des sauts dans la mer à partir d'une petite falaise située près d'une route. Et ou- blier son maillot fut considéré pour le groupe comme une insulte, bref, comme une en- vie de s'isoler des autres pour s'la jouer en solitaire, ce que les garçons haissaient plus que tout. Car personne ne devait cacher ses projets aux autres qu'ils fussent malhonnêt- es ou pas. L'aventure était de leur âge, alors pourquoi s'en cacher? pensaient-ils tous av- ec un petit air diabolique.

-Mais par où tu veux passer, hum?

-On va prendre par le chemin des tortues, tu connais?

-Oui, mais à pieds, c'est pas tout près, dit nasser qui semblait fatigué d'avance de faire cette longue marche.

-Si tu veux, on peut prendre la ligne 26 qui va aux calanques, je crois.

-Par la route? Laisse tomber, c'est trop long. Et puis il y a trop de circulation à cette he- ure-ci.

-Alors comment tu veux y aller? lui demanda mouloud qui sentait les nerfs monter en lui.

-Et si on prenait le train tout bêtement?

-Par le train?

-Oui, on est juste à cinq minutes de la gare Saint-Charles et je sais qu'il y a une navette toutes les dix minutes qui va, je crois, jusqu'a la Siotat.

-Non, non, elle s'arrête avant, car pour aller à la Siotat il faut prendre un bus. J'ai déjà fait le voyage avec mon oncle pour aller manger à la petite californie. Tu connais la pet- ite californie? lui demanda-t-il en voulant se la jouer.

-Bien sûr que oui, mon vieux! Mais qui à Marseille ne connaît pas la petite californie avec ses pontons en bois qui recouvrent la promenade ainsi que tous ses restaurants qui abusent de la grande baie vitrée pour nous faire croire qu'on est Los Angeles, de même que ses vagues qu'on dit aussi grosses qu'à l'ocean et attirent, bien évidemment, tous les surfeurs du coin. Mais tout le monde la connaît! lui dit-il d'un air triomphant. Moulo- ud, un peu gêné et voulant revenir au sujet qui le préoccupait, lui dit : D'accord, on y va par le train. Mais je te jure que je n'irai pas jusqu'a la Siotat, je te préviens.  

-Mais ne t'inquiètes pas, on ira seulement jusqu'à Aubagne qui est juste avant Cassis. Comme ça, on descendra dans les calanques et avec un peu de chance, on trouvera un petit endroit tranquille pour se baigner avant de retourner au boulot, Ah! ah! ah!

-Au bagne? Mais tu en a de drôle d'idées, nass! Et pourquoi pas aux Baumettes pendant que tu y es? lui dit-il en voulant faire de l'humour.

-Oh, oh, oh, celle là, je ne l'aurais jamais trouvé tellement elle est fine et surtout quand je pense que la prison des baumettes est juste à côté. Oh, oh, oh, là, tu en tiens une bien bonne! lâcha nasser en riant d'une façon incontrôlée.

-Je sais, je sais, mais ça m'arrive uniquement quand je me trouve dans une situation ri- dicule, vois-tu, où mon cerveau se met à délirer tout seul en inventant des jeux de mots à partir d'expressions banales ou de panneaux publicitaires qui se trouvent sur mon che- min. C'est bizarre à dire, mais ça marche comme ça chez moi, dit mouloud d'un air un peu abattu par cette étrange faculté.

-Et bien sûr, tu trouves notre situation ridicule à ce que je vois? lui demanda brutalem- ent nasser qui ne comprenait pas bien pourquoi.

-Oui, bien sûr. Mais rassures-toi, celle-ci ne me gène aucunement, car elle m'amuse én- ormément. Pas toi?

-Oh! oh! oh! mouloud, je crois que tu ne changeras jamais et c'est pour cela que je t'ai- me bien, lui dit son pote qui commençait à avoir des fourmis dans les jambes. Allez on y va.

-Allez assez bavarder!

Et nos deux acolytes, ne voulant plus perdre de temps maintenant, accélèrent le pas en direction de la Gare Saint-Charles.

Étrangement, l'entrée de la gare ne se trouvait pas en pleine rue, comme pour la majorité des gares en France, où leurs facades majestueuses embellissaient le centre ville par ses ornements sculptés ainsi que par sa grosse horloge sertie dans la pierre tel un gros bijou, sans oublier, une population plus ou moins louche qui grouillerait devant pour x ou y raisons. Là rien de tout cela, mais seulement une facade sans éclats abandonnée aux pig- eons et à la pollution de la ville, comme si les architectes et les autorités de la ville s'ét- aient concertés pour faire de la gare uniquement un endroit pour prendre le train et non comme  un lieu de vie où une vague population se serait bien rassemblée pour occuper leur journée. Comme ici à Marseille où ne rien faire de la journée était une activité prise très au sérieux contrairement aux apparences et génèrait une réelle activité, il est vrai, il- légale, mais non moins une réelle activité économique. Ce qui était un vrai paradoxe, mais qui n'appartenait qu'aux villes du sud où les chiffres sur l'économie étaient souvent cachés par pudeur, bien évidemment.

Quand mouloud et nasser entrèrent par derrière, il furent étonnés par la laideur des lieux, où une sorte de tunnel très haut et très sombre allait jusqu'au hall de la gare. Les yeux fixés devant eux, ils étaient impatients de sortir de ce lugubre endroit où aucun vagabond n'aurait eu l'idée de poser son sac de couchage en travers du passage des voyageurs. Bref, c'était bien pensé, mais n'empêche que c'était horriblement laid! jugèrent-ils en attendant de sortir de ce corridor de la mort. Les gens autour d'eux semblaient faire le même con- stat et accéléraient le pas pour en sortir au plus vite. Quand ils débouchèrent enfin dans le hall de la gare, immensément haut, ils poussèrent comme un ouf de soulagement, mais n' en furent pas pour le moins écoeurés par les odeurs d'égouts et de gazoil qui y régnaient. Ajouter à cela, le bruit des trains qui serraient les freins pour s'arrêter en fin de quai, puis le bruit de la foule se répercuter et s'amplifier au contact de cette immense verrière qui couvrait la gare. Bref, on se serait cru dans l'antre de l'enfer pour vous dire toute la véri- té!

-Aubagne! Aubagne! départ dans trois minutes, hurla soudainement un haut parleur sur le quai.

-Vite, mouloud, dépêchons-nous!

-Et les billets? Mais merde, on a pas pris les billets! hurla mouloud.

-Aubagne! Aubagne! départ dans trois minutes. Quai numéro un, hurla une seconde fois le haut parleur.

-Mais on a pas le temps! dit nasser qui en se retournant vit une queue impressionnante au guichet. T'inquiètes pas, on prendra les billet a l'intérieur du train.

-Tu crois?

-Oui, sans problème, je te l'assure. Le quai numéro un, c'est au fond à droite.

Aussitôt ils coururent jusqu'au quai numéro un où un vieux train du type reclassé les attendait, y entrèrent et s'installèrent dans un des compartiments en poussant la porte coulissante.

-C'est classe, non? Tu as vu, on a un compartiment pour nous tous seuls.

-Disons pour l'instant, dit mouloud qui craignait que cela ne dure bien longtemps, vu la foule qu'il l'avait aperçue tout à l'heure au guichet. Attendons que le train parte et après on pourra dire ouf.

-Quelques secondes plus tard, le train s'ébranla et nasser cria de joie en sautant sur sa banquette.

-Youhais! Youhais! Youpi! Youpi!

-Oh  tu as vu comme on les a bien eu?

-Tu voulais dire des gens qui attendaient au guichet?

-Mais oui, ma vieille sardine! lâcha mouloud en ouvrant la fenêtre pour voir dehors les gens défiler sur le quai où certains, croyant vous reconnaître, vous fasaient un signe de la main comme pour vous souhaiter un bon voyage, alors que d'autres, les yeux loinains, semblaient vous dire adieu pour toujours. Au fur et à mesure que le train prenait de la vitesse et effacait en même temps les visages, étrangement, nous nous sentions de plus en plus léger comme si nous laissions derrière nous tout ce tas de sentiments humains et ce trop plein d'humanité qui souvent alourdissait nos vies. Ce train, qui roulait à grande vitesse, n'était ni plus ni moins le temps qui fuyait devant nous et qu'on essayait en vain de rattraper en laissant malheureusement derrière nous les gens que nous aimions. App- aremment, le progrés technique était notre lâcheté à tous de ne pouvoir supporter notre vie présente, bref, l'incapacité d'aimer notre propre famille et le reste du monde.

-Mouloud, tu peux fermer la fenêtre? Car ça commence vraiment à sentir le gazoil dans le compartiment! lui dit nasser en se pincant le nez.

Ce dernier ne lui répondit pas, mais remonta la vitre, puis s'affala sur sa banquette.

Nasser, qui se sentait un peu barbouillé, s'allongea puis regarda un peu bizarrement le plafond où le filet du porte-bagages pendouillait, comme si l'avait porté trop de bagages au cours de sa vie. Les mailles en gros nylon étaient si desserrées et si larges pour un filet que les poissons pourraient sans problème passer à travers! commença-t-il à délirer. Puis laissant tomber ce rêve étrange, il ferma les yeux comme pour mieux ressentir les vibrations du train. Au dessus de sa tête, sur le plaquage en formica du compartiment, était accroché un cadre où se trouvait à l'intérieur la photo du mont Saint-Michel qui, d' une hauteur impressionante, semblait planté au milieu des sables tel un vaisseau de pier- re prêt à prendre son envol pour l'espace. En contre bas, afin de se donner une idée de l' échelle de l'édifice, le photographe avait fait poser un pêcheur à marée basse qui avec son épuisette sur l'épaule chassait le crabe ou ramassait des coquillages. Bref, on n'en savait rien. Apparemment, tous ces beaux paysages de la France profonde, qui nous acc ompagnaient sagement au dessus de nos tête pendant notre voyage, était la grande idée de la société national des chemins de fer (la SNCF) pour nous mettre l'eau à la bouche et nous faire découvrir par le train le vrai mont Saint-Michel et non plus celui qui était en photo ou bien la basilique de notre Dame de la Garde à Marseille qui, au dessus de la tête de mouloud, semblait impatiente qu'on la visite. Seul nasser pouvait la voir, car il était assis de l'autre côté de la banquette, mais à laquelle il n'avait fait attention quand il était entré dans le com partiment. Il est vrai que ce momunent, dédié à Marie et aux ma- rins perdus en mer, n'était pas très beau à voir de près, avec son style inclassable roman- o-byzanin en pierres de différentes couleurs et ses statues à l'entrée qui nous effrayaient par leurs dimensions exagérées, bref, on était à Marseille!

En bas du vieux port, ça pouvait passer, mais dès qu'on s'y approchait ça devenait péni- ble avec toutes ces côtes et ces escaliers raides qu'il fallait emprunter et seulement pour apporter une offrande à Marie, notre bonne mère. C'est dire la bêtise des constructeurs qui n'avaient pas pensé aux vieilles dames des marins disparus qui étaient obligées de re- ster chez elle pour pleurer leurs maris ou leurs fils. Mais il ne serait pas inutile de dire que ces derniers avaient dû construire des ascenseurs pour palier à tout cela. Mais du fait de leur mauvaise conception (système hydraulique à eau aux dimensions exagérées pour transporter quelques dizaine de pèlerins 100 mètres plus haut), ils avaient dû les faire démolir et faire en même temps le désespoir de ces veuves qui avaient perdu leurs maris en mer. Tout ça pour dire qu'ici à Marseille aucun grand architecte n' avait vu le jour ni aucun grand philosophe dit matérialiste non plus, comme je vous l'ai dit précé- dement, parce qu'ici aucun pragmatisme chez ces gens, n'est-ce pas? La raison est toute simple, c'est qu'ici tout est superficiel et la moindre pensée profonde ou sérieuse fait aussitôt mal à la tête à la plus part des marseillais. Bref, laissons les farnienter en rêvant à des fortunes de mer acquisent sur le pouce ou bien assis aux terrasses des cafés en bu- vant leur pastis bien frais, si possible.                        

Sous la photo, encadrée de notre Dame de la Garde, mouloud s'était endormi et rêvait de piquer une tête dans la mer pour oublier le bruit mécanique du train et retrouver les éléments de la nature : le vent, les vagues, le sel et le soleil qui allaient tout à l'heure lui brûler la peau. Nasser, quant à lui, semblait somnoler et rêver à l'argent que la belle He- roïca allait lui rapporter, quand les preuves seront apportées à l'oncle de mouloud et un petit sourire se dessinait sur ses lèvres.

Puis sans prévenir, le train freina plusieurs fois, ce qui fit valdinguer mouloud dans les bras de nasser qui ne put s'empêcher de rire de la situation. Quelques instants plus tard, le train s'immobilisa sur la voie.

-Aubagne! Aubagne! Trois minutes d'arrêt!

-Aubagne! Aubagne! Trois minutes d'arrêt! hurla de nouveau le haut parleur.

En descendant du train, ils furent surpris de voir personne descendre avec eux, comme s' ils étaient descendus dans une ville fantôme, pensaient-ils en se regardant d'une mani- ère étonnée.

-Tu crois pas qu'on s'est trompé? demanda mouloud.

-Mais non, j'ai bien entendu Aubagne, trois minutes d'arrêt, non?

-Ouhais, c'est ce que j'ai cru entendre moi aussi.

-Cassis! Cassis! Quai numéro un. Départ immédiat! hurla soudainement le haut parleur,

puis ils entendirent un coup de sifflet et le train repartit aussitôt.

Quelque peu demoralisés, il se dirigèrent ensuite vers le passage souterrain pour sortir des voies. Ils auraient pu, il est vrai, couper directement les voies pour aller plus vite. Mais comme ils avaient un peu le temps, se disaient-ils, pourquoi ne pas en profiter pour visiter les lieux au fond?

Quand ils entrèrent dans le souterrain, une odeur d'urine et de matière fécale faillit les faire tomber à la renverse! Puis se pinçant le nez en faisant attention à ne pas marcher sur ces coulées de bronze, appelées immondices, ils regardèrent les tags et les dessins peints à la bombe plus ou moins réussis sur les murs. Quelqu' un à l'entrée du souterrain avait écrit : Mort aux Arabes! ce qui rendit furieux mouloud et nasser sur le moment. Mais ju- ste en dessous quelqu'un d'autre avait écrit, comme pour se venger, celui qui a écrit ça : si je l'attrape, je lui coupe les couilles! Nasser, en lisant ceci, amorça un sourire et sortit le crayon de sa poche pour écrire à côté : Je suis d'accord avec toi, mon pote. A mort les fromages! Gaston deferre tai qu'un enculé! était écrit sous un tube d'éclairage pour qu'il soit à la vue de tous. Ici très certainement un déçu de la politique locale, pensait mou- loud en continuant sa visite et toujours en se pinçant le nez pour ne pas mourir asphyxié. Puis tous les deux s'arrêtèrent au milieu du souterrain où un grand dessin à la bombe re- présentait le président de la république française, Valérie Giscard d'Estain, en train de se faire enculer par un âne (excusez-moi de l'expression, mais c'était dessiné ainsi). L'auteur du dessin avait appelé son âne mi-mi, sûrement une allusion à François Mitterand qui était alors son opposant politique. Tous les deux éclatèrent de rire devant ce dessin très réussi où l'âne du Poitou avait de grandes oreilles, mais aussi quelque chose de grand en- tre les pattes, de même que la tête de VGE très bien réussie avec son crâne dégarni et sa bouche qui criait : Au secours la république! Tous les deux restèrent pendant quelques minutes devant ce dessin qui les avait bien amusé. Enfin, ils sortirent du tunnel, heureux de respirer à nouveau de l'air frais.

En sortant de la gare, ils demandèrent à un passant où se trouvait les calanques.

-Messieur, s'il vous plait, pour aller aux calanques? demanda mouloud qui était pressé de piquer une tête dans la mer.

-Les calanques, c'est par là tout droit. En voiture, vous en aurez pour 15 minutes au maximum, répondit-il en montrant la direction avec le bras.

-15 minutes en voiture! s'exclama-t-il en regardant nasser d'une manière étonnée. Mais à pieds en combien de temps, on pourrait y être? lui demanda-t-il expressément

-1 heure au moins. Mais moi, je vous déconseille d'y aller à pieds vu que la nuit ici to- mbe très vite et qu'il est très dangereux de rester dans les calanques où des maraudeurs traînent pour vous voler ou peut-être vous assassiner. Mais bon, après tout, vous fait- es comme vous voulez, mes garçons. Je pense que vous êtes assez grands! leur lança l' homme qui était agé d'une cinquantaine d'années et qui semblait connaître la vie.

-Merci pour le conseil, monsieur, répondit mouloud en lui serrant la main.

En se saisissant de cette déconvenue, il semblait furieux contre lui même, mais surtout contre nasser qui lui avait dit des bêtises sur Aubagne où, soi-disant, en sortant du train on pouvait plonger directement dans la mer. Son pote pendant toute la discution s'était éloigné imperspectivement de lui comme par instinct. Mouloud le regardait maintenant avec des yeux furieux en lui demandant comme des explications, mais aussitôt nasser se rapprocha pour lui dire.

-Mouloud, je te jure que n'y suis pour rien...et c'est Farouk qui m'a dit qu'on pouvait se baquer tout près d'Aubagne!

-Et bien sûr, tu l'as cru?

-Oui, bien sûr, car Farouk c'est un bon pote à nous, non?

-Farouk, mais tu ne le connais pas; il aime bien foutre les autres dans la merde. Et s'il t'as dit ça, c'est pour ensuite se marrer avec les autres potes du quartier. Surtout ne lui raconte pas ce qui vient de nous arriver, car il pourrait bien avoir la grosse tête.

-La grosse tête?

-Oui, de nous avoir berné, purée!

-D'accord, je dirai rien, répondit nasser comme pris en faute. Alors qu'est ce qu'on fait mainenant?

-Heu..t'as quelle heure?

-3 heures moins quart, répondit-il en regardant sa montre.

-Ok, il est pas trop tard. Heu..voilà ce qu'on va faire maintenant, on va reprendre le train pour Cassis où là bas au moins on sera sûr de ne pas faire des kilomètres pour aller se baigner.

-Ok, on fait comme tu dis, approuva nasser qui semblait soulagé par la bonne réaction de son copain.

Aussitôt ils reprirent la direction de la gare. Au guichet, ils prirent deux billets pour Cass- is ainsi que deux autres pour le retour à Saint-Charles. Après avoir composté leurs deux billets, ils allèrent s'asseoir à l'ombre sur un banc protégé du soleil par la facade de la ga- re. Dix minutes plus tard, leur train arriva et ils y montèrent avec le sentiment de n'avoir pas perdu autant de temps qu'ils le croyaient, ce qui les mit aussitôt de bonne humeur qu- and le train repartit.

Ce trajet Aubagne-Cassis fut si rapide qu'ils n'eurent pas le temps de se parler et se tro- uvèrent comme par magie sur les crêtes des calanques où ils cherchaient un endroit tran- quille pour se baigner. Ils avaient tous les deux enlevé leurs tee-shorts, puis roulé dans un sac en plastique.

-Mouloud, t'as pas soif? demanda soudainement nasser.

-Si, dit-il, en s'essuyant le front.Tiens, asseyons nous là, ça à l'air plus ou moins plat. Face à la mer, mouloud déboucha la bouteille d'orangeade de marque malba où une sorte de pchiiit..s'échappa comme pour leur mettre l'eau à la bouche et ainsi redoubler leur soif.

-Tiens, nass, bois le premier! dit-il en lui tendant la bouteille. Heu..pas au goulot, tu sais?

-Pas au goulot? Comment pas au goulot?

-Oui, juste au dessus de ta bouche, car je ne veux pas avaler ta salive! dit-il en riant..

-Alors là, t'es vraiment con! Je te croyais pas comme ça, dit nasser d'un air désabusé.

-Tiens, passes là moi, je vais te montrer. Mouloud aussitôt positionna le goulot de la bouteille juste au dessus de sa bouche où un liquide orangé s'engoufra comme un petit ruisseau. Nasser, voyant l'exploit de son copain, se demandait comment il allait bien po- uvoir le faire, lui qui n'avait jamais bu de cette façon. Heu..bois carrément la moitié de la bouteille, moi je boirai l'autre moitié, dit-il inquièt. Ce dernier, entendant cela, faillit bien s'étouffer et redressa aussitôt la bouteille pour ne pas en verser une goutte par- terre.

-Alors là, non, nass, je veux que tu apprennes! Tiens, reprends-là et fais comme je viens de faire. Et puis je ne peux pas boire la moitié de la bouteille pendant que toi tu meurs de soif. Boire de cette façon, entre potes, ça ne se fait pas, dit mouloud d'un air fâché.

-Ok je vais essayer. Et nasser, positionnant le goulot de la bouteille juste au dessus de sa bouche, déversa dans ses entrailles un liquide orangé et sucré que ses yeux ne purent cacher l'extase.

-Eh bien alors, tu vois que tu y arrives, ma vieille sardine! lui dit-il heureux d'avoir ap- pris quelque chose à son pote.

-Tiens, c'est a ton tour maintenant, dit son pote en lui tendant la bouteille.

-Encore un dernier coup, dit-il en sachant qu'il fallait en garder pour tout à l'heure.

Après avoir bu la moitié de la bouteille, ils la rebouchèrent puis la remirent dans le sac. Entre temps, mouloud avait aperçu une petite crypte en contre bas qui semblait déserte.

-Oh là, nasser, tu vois ce que je vois?

-Oh oui, un endroit parfait pour notre baignade, dit-il en le dépassant et en se mettant a courir pour y arriver le premier.

-Oh le salaud! lâcha mouloud qui partit aussitôt à sa poursuite.

La descente fut tellement raide que son pote faillit s'écraser plusieurs fois contre les roc- hers, il est vrai, en calcaire; mais avec la souplesse qu'il avait, il retombait à chaque fois sur ses pieds comme un singe. Son copain, voyant cela d'en haut, se disait : mais il est fou, il va se tuer et uniquement pour arriver le premier! Et il en profite parce que c'est moi qui porte le sac, le gredin!

Quand il arriva dans la petite crypte, nasser était déjà dans l'eau et se moquait de lui d' avoir perdu, en faisant beaucoup de bruit avec l'eau qu'il moulinait comme un bateau à aube.

-Oh, attends que je t'attrape, ma vieille sardine! dit-il en se jetant à l'eau.

Aussitôt son pote prit peur et partit vers le large, mais mouloud qui était un bon nageur le rattrapa en un rien de temps, puis l'agrippant par les épaules essayait ni plus ni moins de le faire couler. Fripouille! cria aussitôt nasser en sortant la tête hors de l'eau pour reprendre sa respiration.

-Et toi, vieille sardine! lança mouloud en éclatant de rire, Ah!Ah!Ah! Puis arrêtant ce petit jeu, ils firent ensemble quelques brasses. Nageant côte à côte, ils ressentaient l'un pour l'autre une véritable amitié et malgré que l'un était une fouine et l'autre le fils ado- ptif d'un maquereau. Fouine ou maquereau, mais qu'est que cela pouvait bien leur faire? pensaient-ils en se laissant porter par la mer où les vagues, comme des baisers de sels, voulaient embrasser leurs jeunes corps d'adolescents.

Nageant sur le dos et regardant le ciel, qui était d'un bleu intense, il avaient l'impression de flotter au milieu de nulle part où tout se confondait. Seul le bruit des vagues sur le ri- vage leur rappelait que la terre n'était pas loin. Seul le bruit d'un avion dans l'azur imma- culé leur rappelait qu'ils vivaient toujours parmi les hommes. Seul le cri d'une mouette dans le ciel leur rappelait que sur cette terre y vivaient des animaux en totale liberté, com me eux en ce moment. Mais pour combien de temps? s'interrogeaient-ils non sans quel- ques frissons d'angoisses.

Après s'être baigné suffisamment, ils retournèrent sur la plage qui n'était pas très grande, mais encaissée entre des rochers où tout une faune de mousses et de coquillages avait élu domicile et en faisait le charme. La brise du vent iodée et le ressac sur le rivage avai- ent pour eux comme le goût du paradis.

-C'est dommage qu'on ait pas pris nos serviettes avec nous, hum? demanda soudainem- ent nasser.

Mais bizarrement, son pote ne lui répondit pas, comme s'il était perdu au paradis.

-Oh, tu m'écoutes ou quoi?

-Heu..Youhais, qu'est ce qu'il y a? demanda-t-il en reprenant ses esprits.

-Oui, je te disais, c'est dommage qu'on ait pas pris nos serviettes avec nous!

-Oh, tu fais chier avec ça! lui dit mouloud qui était un peu énervé que son pote l'ait fait sortir du paradis si brutalement. Et la bouteille, tu l'as mise au frais?

-Non, elle est toujours dans le sac. Puis le voyant se lever, il lui dit d'un air amical : non, ne bouges pas, je vais le faire à ta place.

Et le voyait maintenant partir vers les rochers chercher une cavité où mettre la bouteille pour que la mer ne l'entraîne pas au large, mais l'asperge bien d'eau fraîche..

Nasser était mat de peau et mouloud le voyait revenir vers lui : il était de taille moyenne et ressemblait à un apollon sous le soleil. Ses parents étaient nés à Oran, lui avait-il dit un jour au café, ce qui lui valait cette couleur de peau caractèristique de cette règion de l'Algèrie où la population s'était fortement mélangée à cette population noire africaine. En même pas une demi-heure, il avait déjà bruni et ressemblait presque à un noir, remar- quait-il surpris. Lui était plutôt clair de peau, car ses parents étaient nés à Setif où la po- pulation s'était très peu mélangée à celle de l'Afrique noire. Chez lui, on sentait une ori- gine pure Arabe qui s'était mélangée au cours de son histoire avec celle des grecs et des phénicens qui, au temps de l'antiquité, avaient colonisé cette terre d'Algérie. Quant à lui son bronzage mettait du temps à venir; mais quand il le voyait apparaître sur sa peau, celle-ci devenait alors couleur caramel, ce qui faisait sa fierté quand il croisait des filles à la plage du Prado ou à la corniche.

-Ca y'est! dit nasser en se rasseyant à côté de son pote, je pense que dans dix minutes elle sera fraîche.

Etarngement, mouloud ne dit rien, mais regardait tout simplement la mer, comme hy- pnotisé par tant de beauté à ses pieds où il suffisait tout bonnement d'être assis au bon endroit et se laissez envahir par cette ivresse qui allait submerger votre cœur et le faire chavirer sous vos yeux médusés. C'était bien leur corps qui leur parlait ainsi à ce mo- ment là et non leur intellect. La différence était énorme, car l'un ne leur mentait jamais au niveau de ses sensations, alors que l'autre était prêt à inventer toutes sortes d' artifi- ces et de mensonges pour combler ce manque d'émotions et de sensations que votre cor- ps vous réclamait. L'un puisait sa source dans les origines de la vie, alors que l'autre dans ses défauts et très probablement dans une éducation trop rigide ou peut-être trop parfaite, qui faisait de vous, non plus un homme véritable, mais un homme civilisé, donc malheureux.

Tous les deux regardaient maintenant dans la même direction et semblaient penser la même chose.

-Je commence à avoir soif...tu penses que ça doit être frais?

-Attends, je vais aller voir..

Nasser partit aussitôt vers les rochers consulter l'état de la bouteille. Arrivé à l'endroit où il l'avait mise, il la sortit puis la posa contre sa joue pour savoir si elle était bien fraîche qui illumina aussitôt son visage d'un large sourire.

-Mouloud, Mouloud, je crois que c'est frais!

-He ben, apportes là vite, car dans une minute je vais mourir de soif! dit-til en exagerant comme toujours.

-Ah! Ah! Ah! tu changeras jamais, vieux calamar, lança-t-il tout en faisant attention à ne pas casser la bouteille sur les rochers.

Assis de nouveau l'un à côte de l'autre, ils répétèrent la séance du "comment boire sans mettre de salive dans la boisson". Puis nasser sortit le paquet de gâteau du sac, l'ouvrit et offrit à son pote une petite galette du mont Saint-Michel pur beurre.

-Pur beurre, je vous prie, monsieur!

-Pur beurre, monsieur l'inspecteur?

-Bien évidemment, tête d'enfoiré!

-Ah!Ah!Ah!

-Oh!Oh!Oh!

Explosèrent-ils de rires en se tenant les côtes tellement ils étaient pliés par cette petite comédie jouée involontairement, mais uniquement inspirée par le bonheur d'être libre.

En un rien de temps tout fut engloutit, la boisson aidant à faire passer les galettes.

Repus et rôtant de temps en temps, ils reprirent leur discution.

-Heu..mouloud, ça fait combien de temps que tu es en France? demanda subitement nas- ser.

-Ca fait quatre ans exactement que je suis à Marseille donc quatre ans que je suis en France, lui dit-il d'un ton direct. Et pour ne rien te cacher, ma vieille sardine, j'avais trei- ze ans quand mon oncle Nadir m'a enlevé à mes parents.

-Tu veux dire quoi par enlevé? demanda nasser qui semblait inquiet.

-Mais kidnappé, ma vieille sardine!

-Comment kidnappé? Mais tu avais raconté à tout le monde que tu étais parti avec l' ac- cord de tes parents et surtout du tien, non?

-Mais non, ça c'est la version officielle que j'ai donné aux copains de l'école pour leur faire croire que j'étais une sorte de héros romantique qui à l'âge de treize ans avait déci- dé de parcourir le monde avec son oncle soi-disant richissime. Ce genre d'histoire plait beaucoup en France et surtout aux écoliers qui sont pour la plus part prisonniers de cet- te institution qu'on appelle l'Education Nationale, bref, dix ans de prison pour un crime qu'ils n'ont point commis. Moi personnellement, je trouve cela très injuste pour eux, n'est ce pas?

-Alors là, tu exagères. Et je pense que s'ils acceptent toutes ces années de prison sans se révolter, c'est pour leur bien , non?

-Quoi, tu voulais parler de leur avenir à ces gamins?

-Oui, et je pense que c'est pour ça qu'ils endurent l'enfermement en salle de cours et le gavage de cerveau institutionnel.

-Mais penses-tu un peu à tous ces adultes qui plus tard seront au chômage avec le cer- veau farci comme une dinde de noel! Hein, tu y penses?

-Oui, bien sur que j'y pense. Mais ça, c'est le problème de la société française et non des gens comme nous qui, à la première occasion, sauterons le mur de l'école.

-Oui, c'est vrai ce que tu dis là. C'est pas notre problème à nous qui aimons trop la lib- erté et qui, malheureusement, ne s'enseigne pas à l'école ni le talent non plus qui n'est pas sanctionnable par un diplôme.

En fait, leurs diplômes sanctionnent uniquement la docilité aux institutions et aux futu- rs travaux des fonctionnaires. Bref, une domesticité apprise dès le plus jeune âge afin de créer une véritable élite politique.

-Elite politique, tu parles! Regarde comme ils se battent pour une place de ministre ou de député! Faire autant d'années d'études pour les voir se disputer comme des gamins à l' assemblée nationale, je pense que sortir de sixième suffit largement! Une fois, dans une émission à la télé, j'ai appris que les tous hommes politiques allaient à L'ENA uniquem- ent pour apprendre à mentir aux gens, tu t'en rends compte!

-Moi personnellement, je ne crois pas qu'ils le font délibérément de mentir. Mais je pen- se que pour justifier leur salaire, il faut bien dire quelque chose aux gens qui les rassu- rent, bref, leur faire des promesses, mon cher mouloud!

-Eh bien moi aussi, je vais t'en faire des promesses et tu verras si tu vas me les payer!

-Moi? Alors ça jamais de la vie! Car je connais trop bien le vice de ces gens qui pro- fitent des institutions pour s'en mettre plein les fouilles, Ah!Ah!Ah! ria nasser, dit la fouine qui sûrement à ses dix huit ans n'irait pas voter. Heu..mouloud, on parle et on parle, mais tu m'a pas dit comment ton oncle t'avait kidnappé.

-C'était pendant la fête de l'Aïd( la fête du sacrifice) où ma mère m'avait envoyé chez son frère( mon oncle Nadir) pendant ces trois jours, parce que soi-disant j'en faisais qu'à ma tête à la maison. Mon oncle, qui était célibataire et ayant un peu d'argent, fut alors très heureux d'apprendre cette nouvelle et vint me chercher avec sa voiture. Sa maison se trouvait à Boujie à une soixante de kilomètres de Setif. Et pendant tout le voyage, il ne faisait que me dire qu'il tenait beaucoup à moi en me racontant une histoire fabuleu- se de trésors qui l'attendait en France, mais hésitait encore à y aller de peur de mourir de solitude loin de son pays et de sa famille. Alors qu'avec moi, ce serait comme à la mais- on, me répéta-t-il plusieurs fois dans la voiture. Moi personnellement, je n'étais pas très chaud de partir comme ça en laissant derrière moi ma famille et tous mes copains. Je te laisse réfléchir, mon cher neveu, me dit-il d'une voix très douce. Bref, à l'écouter par- ler ainsi (moi qui n'avait jamais été gâté par mes parents), j'avais l'impression qu'il vou- lait me séduire comme le serpent avait essayé avec moogli dans le livre de la jungle. Et pour ne rien te cacher, pour la première fois de ma vie, je me sentais enfin considéré co- mme une grande personne digne d'avoir son chauffeur personnel! Envahi par cette joui- ssance toute nouvelle pour moi, je faillis bien m'évanouir sur mon siège, mais heureus- ment un trou dans la chaussée me fit sursauter et me remit la tête sur les épaules, si l'on peut dire. Tu verras, mouloud, tout ce que je t'ai préparé à la maison. Un vrai festin! me lança-t-il tout en m'embrassant sur la joue un peu trop violemment, selon moi. Mais comme il était le frère de ma mère, je me disais que je ne risquais rien. Bref, quand nous arrivâmes à Boujie et, après s'être garé devant chez lui, je m'attendais à y voir beaucoup de monde pour la fête de l'Aïd. Mais il n'y a que nous deux! lui fis-je remarquer.

Mais il me dit qu'ils allaient arriver dans la soirée. Mais ne t'inquiètes pas comme ça, mon neveu, je vais pas te manger! Tu es le fils de ma soeur et je t'aime comme mon fils, me dit-il en me faisant asseoir dans son salon devant la télévision  qu'il alluma : télévi- sion qu'on avait même pas chez nous. Je pensais alors que mon oncle devait être bien riche pour pouvoir se payer un appareil comme celui-là, qui valait au moins quatre mi- lles dinars. En appuyant sur la télécommande, il me faisait voir des images de l'occident où tout le monde semblait riche et heureux. Et à chaque fois qu'il zappait, il sursautait en me disant : Oh regarde comme c'est beau là bas! Il ssont tous riches! Ils ont tous une voiture, une maison. Alors que chez nous, c'est la misère, pas de sécurité sociale, pas de pension retraite pour nos vieux. Mouloud, me criait-il alors dans les oreilles, notre ave- nir est en France, je te l'assure! Et moi, bien sûr qui était très influençable par les ima- ges, je ne pouvais que le croire et lui demandais le programme de ce soir aussi bien dans nos assiettes qu'à la télévision, ce qui le mit aussitôt de très bonne humeur. Le soir ve- nu, nous mangeâmes très copieusement en regardant un film de gangster où Jean Gabin (l'inspecteur de police) pourchassait Alain Delon(le voyou) à travers une grande ville moderne. Avant d'aller me coucher, il m' apporta un verre de thé à la menthe, pour la digestion, me dit-il d'un ton paternel.

Quelle drôle d'histoire! pensait nasser qui à ses cotés l'écoutait avec grand intérêt.

Le lendemain, tu ne me croiras pas, mais je me suis réveillé dans sa voiture à bord du ferry Alger-Marseille!

-Quoi, sur un bateau, alors que la veille tu étais à Boujie? Mais comment est-ce possi- ble?

-Je n'en sais rien. Mais la seule explication que j'ai pu me donner, c'est que mon oncle m'avait drogué la veille avec son thé à la menthe et, pendant la nuit, m'avait transporté dans sa voiture jusqu'a Alger pour prendre ensuite le ferry. Pour te dire la vérité, il m' avait ni plus ni moins kidnappé pour aller avec lui en France.

-Eh ben, mouloud, je ne croyais pas que cela puisse exister. Mais avec ce que tu me ra- contes, la réalité dépasse vraiment la fiction.

-Eh oui. Mais malheureusement pour moi, il était trop tard quand je me suis retrouvé à l'arrière de sa voiture à bord du ferry. Au debut, je croyais vivre un vrai cauchemar, car mon oncle avait disparu et que toutes les portes étaient fermées. La seule chose qu'il av- ait laissé, c'était un petit espace au dessus de la vitre pour que je puisse respirer.

-Mais au juste, comment as-tu deviné que tu étais à bord d'un ferry, vu que n'importe quel parking ressemble à n'importe quel autre parking, non?

-Oui, mais il y avait un haut parleur qui donnait toutes les dix minutes des informations concernant la météo et la navigation, où un certain capitaine Mektoub souhaitait un bon voyage à tous les passagers du ferry.

-Au bout d'une heure, je vis quelqu'un s'approcher de la voiture, c'était mon oncle Na- dir. Et pour ne rien te cacher, j'étais quant même heureux de le revoir, malgré tout ce qu'il m'avait fait...tu peux le comprendre facilement..

-Bien sûr, répondit nasser qui ne le lâchait pas des yeux.

-Bizarrement, il m'ouvrit la porte avec un grand sourire en me disant : Viens, maintena- nt nous allons manger! et m'aida même à sortir de la voiture comme s'il était mon por- tier. Je n'y croyais pas mes yeux tellement la situation me semblait rocambolesque. Nous sommes invités à la table du capitaine! me dit-il soudainement. Ah oui? lui répon- dis-je tout étonné. Oui, mon cher neveu et à ton âge, c'était mon rêve de diner un jour avec le capitaine d'un paquebot comme dans la croisière s'amuse. Ce rêve ce soir se réa- lise pour toi et tu en as bien de la chance, mon cher neveu. Je ne répondis rien tellem- ent je fus surpris par la tournure des événements.

-Mais alors, ce soir là, tu as vraiment diner avec le capitaine Mektoub et tous ses secon- ds? demanda nasser fasciné par son histoire.

-Oui, bien effectivement, lui répondit-il avec fierté en faisant un peu envier nasser. Le hic de l'histoire, c'est qu'il me présenta à tous comme son fils, alors que je savais que c' était faux. Mais bon, comme je ne voulais pas gâcher la soirée, je me laissais prendre au jeu. C'est vrai que les langoustes et les homards étaient excellents et les jus de fruits ex- otiques, une pure merveille. Tout ça pour te dire que la soirée fut excellente et le reste du voyage comme dans un rêve. La suite, tu la connais, puisque j'arrivais à Marseille le lendemain avec des rêves plein la tête.

-Bien, bien, dit nasser qui semblait tracassé par quelque chose. Mais ta mère qu'est ce qu'elle a dit quand tu as disparu? 

-Oh, elle a su tout de suite que c'était un coup de son frère qui a trente ans était toujours célibataire et traînait encore à son âge avec les gamins de la casba, ce qui montrait qu'il était immature et pas constitué comme les autres. C'est ce qu'elle a dit à la police quand ils sont venus la questionner. Des temoins avaient même dit à la police qu'ils l' avaient vu fermer tous les volets de sa maison la nuit de mon enlèvement, puis déposé une sorte de gros colis à l'arrière de sa voiture pour prendre ensuite la route pour Alger. Ma mère priait alors le prophète qu'il ne m'ait point encore fait de mal ou autres saloperies, vu ses problèmes psychologiques.

-Ton oncle, si ce n'est pas indiscret de ma part, mais t'a-t-il violenté ou fait quelque ch- ose comme ça? lui demanda nasser en faisant une drôle de figure.

-Alors là, pas du tout! répondit mououd surpris par cette question brutale. Je te dirais, sans mentir, qu'il a eu une conduite exemplaire avec moi pendant le reste du voyage. Et que ceux qui croient que mon oncle est un fou( ma mère, mon père et tous mes cousi- ns), c'est qu'ils se trompent complètement. Mon oncle est tout simplement un original qui ne manque pas de coeur et malgré qu'il soit très dure en affaire, comme tu le sais.

-Ah ça, je l'avais deviné! lâcha nasser en roulant des yeux. Moi personnellement, je pen- se que s'il t'a kidnappé, c'est parce qu'il t'aimait beaucoup.

-Oui, je le crois moi aussi, répondit mouloud en baissant les yeux. Mais je t'avouerais que je ne sais pas trop bien pourquoi.

-Oh tu sais, l'amour, ça ne s'explique pas. Va demander à ta mère pourquoi elle t'aime. Elle même ne pourra pas te donner d'explications satisfaisantes et bredouillera sûrem- ent quelque chose que tu ne comprendras même pas, je te l'assure. Car on aime souvent quelqu'un pour un détail qui nous a séduit, comme son regard, la forme de son nez, de sa bouche ou bien de ses poignets qui sont mignons a croquer. Je sais ben que ce sont des choses très futiles, mais n'empêche qu'elles sont primordiales quand on veut vivre sa vie entière avec son semblable.

-Oui, c'est très vrai ce que tu dis là. Mais moi, je veux pas chercher d'explications, car je suis heureux de vivre avec mon oncle.

-Eh bien, j'en suis heureux pour toi! s'exclama nasser en lui adressant un large sourire et en lui donant une petite tape sur l'épaule. Heu..pour parler d'autre chose et l'école com- ment ça marche?

-Oh ne m'en parle pas, c'est un vrai calvaire pour moi!

-Ah oui? lui demanda-t-il un peu surpris.

-Oh oui, parce que j'ai dû réintégrer l'école en France à cause de ma mère.

-Mais tu m'avais dit que ta mère ne savait pas où tu crèchais, non?

-Oui, mais mon oncle, quelques mois plus tard lui envoya un mandat pour la dedomm- ager de mon enlèvement. Et bien qu'elle fut furieuse d'apprendre qu'il me détenait sans son accord; mais voyant tout cet argent arrivé comme tombé du ciel, elle comprit que ma situation n'était pas si mauvaise qu'elle le crût et négocia un marché avec lui. "Mon cher et très méchant frère, lui avait-elle écrit, si tu crois pouvoir m'acheter mon fils mouloud comme une paire de sandales, tu peux bien te mettre le doigt dans l'oeil! Et si pour l'instant, je ne t'ai pas envoyé la police aux fesses, c'est parce que j'ai toujours pen- sé à son avenir qui en France sera meilleur qu'en Algérie où nous galèrons tous les jou- rs pour une tranche de pain.Voilà l'explication et ne crois pas que j'ai abandonné tout espoir de le ramener en Algérie sain et sauf, car une mère n'abandonne jamais son petit, jamais! Je sais que toutes ces sensibleries doivent te faire rire en ce moment, mon très dure et calculateur de frère. Mais venons en maintenant aux chiffres puisque ton coeur ne semble sensible qu'à l'argent. Ok, ça te coûteras trois cents dinars par mois pour que tu puisses le garder avec toi jusqu'a sa majorité et à la seule condition que tu t'occupes de son éducation. Bref, envoye-le à l'école au plus vite, car je ne veux pas qu' il finisse dans la mafia Marseillaise! " 

-Et qu'est ce qu'il a répondu ton oncle à cette lettre? demanda tout curieux nasser.

-Hé ben..qu'il était d'accord, répondit mouloud comme désabusé.

-J'ai l'impression que tu n'es pas entièrement satisfait par les exigences de ta mère.

-Non, car j'aurais bien aimé ne pas aller à l'école du tout!

-Oui, bien sûr, comme tous les enfants, n'est-ce pas? Mais c'est irréalisable, mon vieux. Regarde un peu comment a fini Pinocchio qui ne voulait pas y aller.

-Quoi, tu voulais parler de la marionnette que Jepetto avait construite pour combler sa solitude? 

-Oui et que la bonne fée changea en petit garçon pour qu'il ait un fils digne de lui. Mais les choses ne se passèrent pas comme elle l'avait prévu, car le garnement de Pinocchio, au lieu d'écouter son père Jepetto, n'en faisait qu'à sa tête.

-Oui, oui, je m'en rappelle maintenant et que même après il se faisait engager dans un cirque comme marionnette savante.

-Engagé, mais t'as pas bien suivi l'histoire, mon gars! Pinocchio se faisait carrement enl- ever par le méchant type du cirque, lui lança-t-il comme pour lui faire saisir une similit- ude entre sa vie et celle de Pinocchio. Mais mouloud ne voulait, semble-t-il, rien enten- dre et campait toujours sur ses positions d'enfant incompris.

-Et alors qu'est ce qui lui est arrivé après à ce Pinocchio? lui demanda-t-il d'une façon fort naïve.

-Hé ben, il a fini dans le ventre d'une baleine.

-Quoi, dans le ventre d'une baleine?

-Oui, c'est à dire très mal. La suite est du même style..et à chaque fois que la fée essay- ait de le sauver, celui-ci lui jurait alors de ne plus faire de bêtises, mais bizarrement en faisait de plus belles pour se retrouver embarqué dans de nouvelles catastrophes sans fins.

-C'est triste tout ça, non?

-Ah oui, c'est vraiment triste, surtout pour Jepetto!

-Pourquoi pour Jepetto? lui demanda mouloud intrigué.

-Mais parce que Jepetto croyait que ce cadeau tombé du ciel allait faire son bonheur, alors qu'il n'aura fait que son malheur, voilà tout.

-C'est la morale de l'histoire?

-Oui, en gros, répondit nasser qui ne savait plus quoi dire.

-Pour mon cas, enchaîna mouloud, moi j'ai toujours détesté l'école.

-Ah ça, je l'avais compris par la facon dont tu en parlais...une prison, je crois, hum?

-Oui exactement et si je te racontais comment s'est passée ma première rentrée, tu tom- berais à la renverse.

-Ah oui et pourquoi?

-Parce que lorsque mon oncle m'a inscrit à lécole, la directrice de l'école m'a aussitôt demandé mon niveau d'etude. Mais quand elle a vu et surtout entendu que je savais à peine parler le français, elle a decidé de me mettre en classe de CE2 pour que je puisse rattraper le niveau des autres élèves.

-Quoi, au CE2 à l'âge de 13 ans, mais ils sont fous à l'éducation nationale! Mais c'était une façon de te condamner à perpette! s'exclama nasser en apprenant l'humliation que mouloud avait subie en entrant en France.

-Oh oui, perpette, tu l'dis bien. Bien évidemment, mon oncle n'avait rien dit contre la décision de la directrice, car ailleurs ce serait pareil, m'avait-il chuchoté à l'oreille.

Le jour de la rentrée, madame nadeau, l'institutrice me présenta à tous les élèves de la classe. Nous étions alors tous les deux sur l'estrade quand elle commença à dire : Voilà, je vous présente un nouvel élève. Il s'appelle mouloud et il va suivre avec nous le nou- veau programme de la classe de CE2. Soyez gentil avec lui, car il vient tout juste d' arri- ver en France et sait à peine parler le français. Je compte sur vous, sur votre compréhen- sion afin que l'année pour lui se deroule de la meilleur façon. Je vous remercie beau- coup. Allez mouloud, va prendre ta place au deuxième rang à côté de Jean-Daniel!

-Oulala, mouloud, pour ne rien au monde j'aurais voulu être â ta place! jura nasser qui comprenait maintenant pourquoi mouloud detestait l'école.

-Et puis je t'avouerais que l'odeur des pieds des élèves, de l'alcool des photocopieuses, de l'encre et du vernis m'a toujours écoeuré. Ajoute à cela, le regard méfiant et calcula- teur de tous ces garnements qui vous sondent pour connaître vos points faibles, afin d' être le premier de la classe, tout cela m'a toujours donné des boutons.

-Et je peux le comprendre entièrement! dit nasser qui se sentait solidaire de son pote.

-Le pire arriva pour moi quelques mois plus tard, quand l'institutrice, ne me voyant pas progresser, convoqua l'équipe psychologique de l'école afin de me faire tout un tas des tests.

-Des tests? Mais pourquoi des tests?

-He ben, pour savoir si je n'étais pas un demeuré!

-Ah!Ah!Ah! mouloud, mais ça n'arrive qu'a toi ce genre de truc! lâcha nasser en éclatant de rires. Et seulement quelques mois après ton arrivé en France? Franchement, je les tr- ouve très dure à ton encontre.

-Oui, très dure, c'est ce que j'ai alors ressenti. Les tests que j'avais fait furent analysés et jugés comme catastrophiques pour l'âge que j'avais et on se demandait même si on all- ait pas me faire passer une classe en dessous!

-Quoi, une classe en dessous? Mais ils sont timbrés à l'Education Nationale!

-Oui, mais comprends un peu; ils m'avaient trouvé un QI très en dessous de la moyenne, environ 60 et donc pour eux, il était tout naturel que je passe une classe en dessous où les élèves avaient le même QI que le mien, non? 

-Non, je ne trouve pas ça normal, dit nasser révolté contre ces méthodes dont le seul but était de sélectionner, dès le plus jeune âge, l'élite de la nation français et dont le résultat serait prévisiblement catastrophique aussi bien au niveau politique qu'économique. En France, bizarrement, on se moquait du communisme, alors que dans nos écoles on fabr- iquait de la police politique pour défendre l'Etat roi ou l'Etat souverain caché sous l'e- mblème de l'Etat républicain. C'était l'hôpital qui se moquait de la charité ou de futurs hauts fonctionnaires allaient défendre, comme les agents du KGB, nos institutions jus- qu'à la mort! C'était notre liberté d'expression qui allait être surveillée et contrôlée de près afin que nous ne dévions pas de nos chères idées démocratiques. Mais c'était une dictature pour la bonne cause comme diraient nos dirigeants et à laquelle on ne pourrait rien dire, bien évidemment. Mais une dictature tout de même. Car quand le monde chan- geait, nos institutions ne devraient-elle pas aussi changées?Alors pourquoi celles-ci res- taient figées comme dans un grand tombeau? Serait-ce la faute à nos élites politiques qui, comme des gardiens postés pour l'éternité, se refuseraient d'ouvrir la porte et jeter le vieux cadavre de la France au dehors? Oui, il semblerait bien que le problème de la France se situerait à ce niveau où celle-ci, devenant de jour en jour un musée, finirait par tomber en poussière.

Quand on me convoqua dans le bureau de la directrice, pour mes résultats catastrophiq- ues, je faillis bien m'évanouir, mais j'encaissai le coup sans rien dire. Par la suite, je me renfermais de plus en plus sur moi même et évitais de jouer avec mes camarades. Pour eux, j'étais devenu un fantôme qui décharnais les feuilles des arbres jusqu'à la fin de la récréation.

-Mouloud, c'est bizarre que tu me dise ça, car moi je te trouve extrêmement ouvert et plaisant. Alors pourquoi ce comportement étrange?

-Parce que tout simplement, je n'étais pas dans mon élément! s'emporta mouloud.

-Tu veux dire quoi pas là?

-Je voulais dire que l'école est un milieu artificiel où les comportements des enfants so- nt orientés ou dirigés pour que ces derniers puissent se supporter en classe, puis plus tard en société.

-Moi personnellement, je trouve que c'est une bonne chose, non?

-Oui, en théorie. Mais quand on vous dénature complètement au point de vous faire pe- rdre votre personnalité et votre joie de vivre, moi je trouve cela criminel.

-Oui, dans ce sens, c'est vrai, répondit nasser qui ne faisait que regarder sa montre.

-Oh merde, il est déjà 16 heures! On parle et on parle et on oublie l'heure.

-Oui et c'est souvent le cas quand on dit des choses intéressantes où l'on est sur une au- tre planète et qu'on oublie l'heure, confessa mouloud qui n'avait pas l'air d'être pressé. Après tout, se disait-il, la belle Heroïca pouvait bien attendre. Il se leva, puis tira du sac son tee-shirt et dit à nasser : Allez, retournes-toi, je vais t'enlever le sable! Nasser lui ex- posa son dos que  mouloud nettoya avec son tee-shirt qu'il tenait tel un fouet. Ensuite nasser fit de même pour son pote..

-Allez, retour au bercail! dit mouloud en se levant et en prenant son sac.

Assommés par le soleil et par ces moments intenses de bonheur, ils ne virent point passer le voyage retour pour Saint-Charles et se retrouvèrent un peu surpris de marcher au mil- ieu des gens sur cette canebière si populeuse et si bruyante. Sur le chemin, ils s'arrêtèrent à la même épicerie que tout à l'heure pour prendre une bouteille d'orangeade de marque "malba". Puis ils poursuivirent jusqu'au vieux port pour retrouver leur cachette sous le petit cascailloux et espionner la belle Heroïca. Chacun reprit sa place à l'intérieur; mou- loud à l'arrière avec son carnet de note et nasser aux avant-postes avec ses jumelles en plastique.

-Et à quelle heure elle termine? demanda subitement nasser.

-A huit heures normalement, car après elle va manger au troquet d'à côté, répondit mo- uloud qui commençait à en voir un peu marre. Encore quatre heures embusquées com- me des taupes, mon dieu quel calvaire! pensa-t-il en essayant de trouver la meilleur po- sition.

Quand les huit heures sonnèrent, ils comptabilisèrent pour la belle Heroïca une dizaine de clients en plus et cette fois-ci de la plus belle volée, avec des commandants de bords et des officiers de marine qui s'étaient presentés à elle dans leur plus bel uniforme; ce qui avait fait étinceler les yeux de la belle Hheroïca pour des raisons qu'elle seule conn- aissait, bien évidemment. Mais bon à chacun ses fantasmes, n'est-ce pas? Ensuite, ils re- ntrèrent tous les deux chez eux: nasser dans son quartier au mistral et mouloud chez son oncle, rue de la poudrette. En entrant dans l'appartement, n'aperçevant pas son oncle, il se dirigea directement vers sa chambre où il s'éffondra sur son lit. Quand son oncle ren- tra vers les quatres heures du matin, il l'aperçut dans son lit tout habillé, ce qui le fit au- ssitôt penser qu'il avait dû avoir une rude journée.

Il n'avait pas eu la force d'enlever ses sandalettes tellement il devait être fatigué le petit! se disait Nadir ému de le voir dormir comme un petit enfant. Les sandalettes en plasti- que bleu qu'ils portaient aux pieds lui rappelaient des souvenirs d'enfances en Algérie, où avec ses frères et soeurs ils se baignaient dans la mer avec cette assurance de ne pas attraper d'épines d'oursins aux pieds. C'était leur fierté à tous face à ces colons qui se pr- enaient pour des êtres supérieurs! se souvenait Nadir qui n'avait rien oublié. Les yeux pleins de larmes et craignant que son petit mouloud prit froid, il remonta la couverture sur lui. Sur la table de nuit, il y avait le carnet de note que mouloud avait posé avant de s'éffondrer dans son lit qui, rempli de gribouillis de chiffres, indiquait les sommes gagn- es aujourd'hui par la belle Heroïca. Bref, des gribouillis sûrement à déchffrer, pensa-t-il en le feuilletant rapidement puis en l'emportant avec lui dans sa chambre. Pour l' instant, laissons le dormir. Demain, on fera les comptes, dit-il presque en murmurant.

 

Le lendemain matin, mouloud se leva vers les onze heures et partit directement dans la cuisine se préparer son petit déjeuner. A côté son oncle dormait et comme à son habitu- de étendrait son somme jusqu'à quatre heures de l'après-midi. Laissons le dormir, mur- mura-t-il en passant devant sa chambre. Et puis on s'coupera des comptes quand lui mê- me me le demandera. Pour l'instant allons déjeuner tranquillement, pensa-t-il en regard- ant vers la fenêtre où un soleil magnifique perçait à travers la vitre, ce qui le mit aussi- tôt de bonne humeur. S'approchant de celle-ci, il l'ouvrit puis sortit sa tête à l'extérieur, comme un gamin qui voulait voir le monde d'en haut sans être vu, afin de surprendre la vie des hommes et des femmes dans leurs occupations quotidiennes : où acheter un kilo de sardines chez le poissonnier ou une baguette de pain chez le boulanger avait quelque chose de beau et de simple, comme cette vie qu'on voulait donner à la rue en faisant beaucoup de bruit aux terrasses des cafés ou bien en monopolisant la parole auprès d'un commerçant, ce qui faisait raler les autres clients qui attendaient leur tour. Mais tout le monde savait en vérité que tout cela n'était qu'un jeu, qu' une vaste comédie jouée par chacun d'entre nous pour faire croire aux autres qu'on était bien vivant et non mort- vivant. Bref, c'était la vie qui vous obligeait à vivre, à parler avec les parleurs, à danser avec les danseurs, à parier avec les parieurs, à voler avec les voleurs et enfin à mourir comme tout le monde avec dignité, monsieur! La vie semblait se reproduire par simple mimétisme ou copiage, comme dirait les japonais et non par une véritable création orig- inale ou extravagance. La vie avait, semble-t-il, compris depuis fort longtemps qu'on fi- nirait tous un jour par se ressembler, ce qui faisait le drame pour nos sociétés futures.

Mouloud au bord de la fenêtre avait ressenti tout cela et semblait épuisé par ce trop plein de vie qui l'avait comme drogué et referma celle-ci afin de retrouver un peu de calme à l'intérieur. Ensuite, il se prépara un grand bol de chocolat avec des tartines beu- rrées pour reprendre des forces. Après mon petit déjeuner, j'irai sur le port pour me bal- ader, pensa-t-il entre deux gorgées de chocolat bien chaud. Il esperait ne pas y rencont- rer nasser pour ne pas devoir lui parler encore de l'affaire, mais plutôt pour y chercher de la tranquillité. Car il aimait beaucoup la solitude, ce qui dans le sud de la France éta- it une chose pratiquement impossible à trouver vu que tout le monde parlait fort, exagé- rait exagèrement, faisait de grands gestes pour raconter une histoire de souris, bref, une solitude qu'il fallait chercher au prix d'un constant effort. Alors mouloud partait souv- ent à sa recherche comme à la recherche d'un trésor perdu en essayant de dénicher des coins isolés où il pourrait se retrouver seul avec lui même. Les potes, c'était bien, mais à force, c'était assommant, comme nasser qui l'avait entraîné dans cette affaire où la bel- le Heroïca volait son oncle. Moi sincèrement, je m'en serais bien passé, pensa-t-il en pr- enant ses affaires et en refermant la porte de l'appartement. J'espère que je ne vais pas rencontrer nass et les autres, marmonna-t-il du bout des lèvres en accélérant le pas pour se diriger vers la pointe du port, où il espérait trouver un coin de quai bien a l'ombre pour ne penser plus à rien, tel un animal inexorablement libre. Après quelques recherch- es, il trouva un coin derrière un stock de bidons qui sentait un peu le gazoil. Mais bon, là au moins, on ne sera pas dérangé, pensa-t-il en s'asseyant puis en étendant ses jambes là où il y avait le plus d'ombre. Aujourd'hui, il avait mis un short et un polo léger et, à la place de ses sandalettes bleues, une paire de basket blanche de marque Stan Smith.

Bizarrement, il n'arrivait pas à vider son cerveau de toutes ces pensées qui souvent vous empêchaient de goûter à la béatitude des jours, mais pensais à son oncle qui ce soir alla- it lui poser toutes sortes de questions sur les comptes concernant la belle Heroïca. Ca ne va pas être évident pour lui de déchiffrer tellement c'était mal écrit, pensa-t-il un peu inquièt. Mais bon, il n'y a que moi qui serait le faire, alors il m' attendra forcément. En fait, ce qui le gènait le plus dans cette affaire, c'était la suite où il avait encore à espion- ner La Goulue, Natacha, La Grosse Rosa, Grisella et il ne s'en sentait pas le courage. Oh merde, encore à trouver des coins pour se cacher et pour espionner les filles. En fait, moi, j'aime pas trop ce boulot. Lui, nasser il s'en fou, car c'est une fouine et en tant que fouine, fouiner dans la vie des autres c'est son suprême plaisir. Alors que moi, j'aime bien rêvasser en regardant la mer et, si javais été poéte, je lui aurais bien écrit quelque chose d'immense, comme une sorte de poème fleuve où marins et pirates défieraient les èléments et sur tout les navires de sa royale majesté, le Roi. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le sentiment dans les mythes grecs que Posseidon et le Cyclope (qui voulaient se debarrasser d'Ulysse) étaient en réalité l'incarnation du mal et bien avant l'invention du diable par les chrétiens. En fait, à cette époque personne ne savait d'où le mal venait, alors on s'inventait des histoires ou des mythes afin de le matérialiser. Tous étaient d'ac- cord pour dire qu'il venait d'en haut où les dieux régissaient la vie des Hommes et non d'en bas où le pouvoir des rois s'engageait dans des guerres interminables. En fait, l'Ho- mme se sentait innocent, bon et méchant à la fois et s'il tuait un homme par mégarde, c'est parce que les dieux l'avaient égaré!

Mon dieu, quelle admirable philosophie que ces hommes pratiquaient pour se debarrass- er de toute culpabilité qui, il est vrai, n'existait pas à cette époque! Il parait même, que pour compenser la mort d'un fils ou d'un père de famille, le coupable engrossait la veuve afin de lui donner un fils ou une fille en dédommagement. Quelles étranges moeurs! ma- is aussi quelle invention merveileuse pour réparer le moindre dégât occasionné par sa pr- opre folie! N'oublions pas aussi de dire que les gens mourraient assez jeune à ces épo- ques de maladies, d'accidents du travail, de blessures de guerres et donc se culpabiliser pour le restant de ses jours leur paraissait un non sens et on pouvait parfaitement les co- mprendre. Mais plus tard, quand les conditions de vie s'amélioreront pour tous les hom- mes, le temps de la culpabilité viendra et régnera alors tel un despote sur les âmes. Le mal s'étant déplacé du haut vers le bas, l'homme moderne naîtra avec ses souffrances in- terieures qu'il essayera de soigner par toutes sortes d'artifices ou de stupéfiant tels que la drogue, le travail, le crime d'Etat où la guerre consentie par tous, mais inavouée indivi- duellement, bref, la grosse hypocrisie des temps modernes.                  

Mouloud, qui n'arrivait pas à se débarrasser de toutes ces pensées, se sentait un peu cul- pabilisé de n'avoir pas encore une copine à lui. Car même s'il avait accès en toute gra- tuité à toutes les filles de son oncle, bref, à leurs caresses et à leurs corps, il sentait qu' avec une fille normale ça devait être fort different. Et que de faire l'amour avec elles re- ssemblait plutôt à un jeu pour moi et pour elles, je suppose, que ce devait être pareil. Mais où était donc l'amour dans ces rapports et même si elles étaient canons? Bref, on pénétrait et embrassait des jolis corps pour ce qu'ils représentaient en tant que matière, mais la fusion des âmes où se touvait-elle pendant l'acte?se demandait curieusement mouloud du haut de ses dix sept ans en se posait ce genre de question de moralité. L'a- mour était-il un acte moral ou bien immoral ou tout bêtement ni l'un ni l'autre? se sur- prit-il à se demander. Baiser pour baiser était-il plus immoral que baiser sa femme pour lui faire un enfant? Mais où se trouvait la différence? Mais il en avait aucune dans les faits en conclua-t-il, car la femme qui fait l'amour n'est qu'un corps qui s'abandonne à l'homme et alors tout peut arriver, une grossesse ou rien. En fait, le problème, c'est qu' on avait trop moralisé notre société où le moindre de nos actes, comme de marcher dans la rue, devenait alors un exercice citoyen où il fallait s'excuser à chaque fois qu'on bou- sculait quelqu'un sans le faire exprès, ou bien, manger au restaurant devenait aussitôt une torture pour celui qui aimait manger avec les doigts et rire comme un hippopotame. Bref, notre monde était devenu trop parfait et c'est ce qui le rendait terrifiant, pensa-t-il en se remémorant cette devise: Chassez le naturel et celui-ci revient aussitôt au galop!

Épuisé de penser, il s'endormit à l'ombre des bidons et au bruit des mouettes.

Quand il se réveilla, vers les seize heures, il fut surpris d'avoir dormi autant de temps. Mon dieu, dit il, en ouvrant les yeux devant la mer qui commençait à s'agiter, j'ai dormi comme une langouste et me porte maintenant à merveille! Je pense que mon oncle doit être debout à cette heure ci, pensa-t-il en se relevant avec une agilité impressionnante et en repartant d'un pas rapide.

Quand il entra dans l'appartement, il entendit du bruit dans la cuisine et s'y dirigea pour retrouver son oncle qui était en train de se préparer à manger. Bonjour, mon oncle, dit-il en s'approchant de lui et en l'embrassant. Bonjour, mouloud! dit Nadir qui avait sur le visage la joie de le revoir. Tu veux manger quelque chose? J'ai des langoustines sur le feu. Si tu veux, je peux en rajouter. C'est rapide à faire et en plus elles sont excellentes. Des langoustines? Alors là, mon oncle, tu me prends par le coeur. Tu sais bien que je les adore! Eh ben tant mieux, dit-il en balançant le reste du paquet dans la poêle. Quelle sauce, tu veux? Sauce américaine, mayonnaise ou sauce félouchia? Sauce Félouchia, connais  pas! lança mouloud intrigué. Oh cette sauce vient d'Italie et c'est une merveille que je ramène moi même quand je vais à Milan. Ici, personne ne la connaît pour ces rai- sons, pourtant elle le mériterait bien. Car pour les langoustines ou autres crustacés, c'est une merveille. Elle est composée à partir de tomates cerises, d'ail, de basilic, d'huile d' olive et de crème fraîche tirée du lait de buffle et puis d'une touche de kirsch. Oh oui, avec tous ces ingredients, ça doit être forcément bon, dit mouloud en le regardant avec des grands yeux commençer à faire flamber les langoustines avec du whiski. Heu, pas trop, mon oncle, tu sais bien que! Mais t'inquiète pas fiston, l'alcool est brûlé pendant la cuisson et il ne reste alors que le goût pour relever celui des langoustines. Allez prends une assiette dans le placard et viens t'asseoir. D'accord, mon oncle, lui dit mouloud en se précipitant vers le placard où il sortit une assiette décorée de motifs très naïfs.

En la posant sur la table, il aperçut son petit carnet près de celle de son oncle. A vrai dire, cela ne l'inquiétait pas vraiment, car il attendrait qu'il lui en parle le premier. Ca y' est, elles sont cuites! lança tout à coup Nadir en jetant les langoustines dans un grand plat en porcelaine blanche. Vas-y fiston, pioche dedant! Tu vas te ré-ga-ler, lui dit-il en séparant bien les syllables. Oh oui, sûrement, mon oncle, approuva mouloud en comm- ençant à avoir une faim de baleine. Heu..ta sauce felouchia, je peux? Nadir lui passa le pot qui avait étrangement la forme d'un poisson qu'on ne peut que trouver qu'en Italie, bien évidemment. Ce dernier s'en servit allègrement et essaya avec une langoustine et trouva l'ensemble excellent. Oh, mais c'est une merveille! Mais je te l'avais dit, en Italie on est doué pour ce genre de choses, les sauces, les sapes, la joie de vivre, les jolies fill- es et tout le reste qu'on ne trouve pas en France. Car en France, malheureusement, tout est rigidifié par l'administration et par la loi sur l'égalité : où tout le monde ne doit pas être plus intelligent ou plus riche que son voisin de palier, sinon des troubles d'ordres politiques pourraient provoquer une révolution! Ah! Ah! Ah! mon oncle, c'est trop drôle ce que tu racontes là! Quoi, tu trouves ça drôle, toi qui va à l'école républicaine? Mou loud, un peu vexé, se tût aussitôt. Moi franchement, je trouve ça triste pour la France qui va vers la morosité, bref, vers la décadence. En écoutant parler son oncle de cette façon si sérieuse, il plongea aussitôt la tête dans son assiette en décortiquant tant bien que mal ses langoustines dont les débris formaient un monticule de têtes décapitées où les antennes semblaient désormais déconnectées de la vie.

Mais la faim et la fameuse sauce felouchia de son oncle reprit aussitôt le dessus et aug- mentant le rythme il les avalaient à une vitesse vertigineuse. Quant à son oncle, il en déc- ortiquait une bonne dizaine avant de les manger et les entassait au milieu de son assiette, comme un petit trésor de guerre. C'était bien évidemment deux méthodes très différentes pour déguster un plat de langoustines, n'est-ce pas?Mais il apprendra, pensait Nadir en le regardant manger d'une façon si désorganisée. Etrangement, mouloud ne faisait que pen- ser à son petit carnet qui était posé près de l'assiette de son oncle où des gribouillis de chiffres ressemblaient à des combinaisons magiques que lui seul savait déchiffrer. Nadir le savait et lui demanderait forcément ce service. Heu, mouloud, lui dit-il en finissant d' arracher une tête de langoustine, j'ai jeté un coup d'oeil au carnet et je n'y comprends rien. Tu pourrais m' éclairer un peu? Mais sans problème, mon oncle, lui dit-il en se lev- ant pour aller s'asseoir près de lui. Ce dernier l'ouvrit et lui dit : Laisse-moi faire, je vais faire les comptes pour toi. C'est bien fiston, apprends tout d'abord à bien compter et ap- rès tu pourras commencer à faire des affaires. C'est le B-a-ba, je te l'assure. Mais mon oncle, je veux apprendre, car je voudrais ouvrir plus tard un magasin. Mais un magasin de quoi? lui demanda-t-il avec curiosité. Heu..soit un magasin de pêche soit une bouch- erie. Heu..évite un magasin d'articles de pêche, car je ne pense pas que tu deviendras ri- che en vendant des bouchons de canne à pêche et des asticots, Ah!AhAh! Mais en ce qui concerne une boucherie sur le vieux port de Marseille, l'idée n'est pas mauvaise. Et qua- nd il n'y aura plus de poissons à pêcher dans la mer, les gens forcément se rabattront sur la viande. Oh oui, mon fils, cette idée j'y crois et quand tu seras majeure, je t'aiderai fin- ancièrement à la réaliser.

Oh merci, mon oncle, dit mouloud en l'embrassant sur la joue. Mais c'est rien, fils, c'est tout naturel pour moi, répondit Nadir qui semblait emu par ce témoignage d'amour im- prévu. Puis reprenant un air serieux, il se mit aussitôt à compter à voix basse : 100 + 100+200+ puis au bout d'une minute, il dit à voix haute : Hier, elle à gagné trois cents milles balles! Quoi, trois cents milles balles? Mais en est tu sûr? Mais oui, mon oncle, je te l'assure, je reconnais bien mon écriture! Oh la salope, ce soir elle va voir de quel bois je me chauffe! Oh la voleuse, je vais lui régler son compte si elle me rembourse pas l'argent qu'elle m'a volé! jura violemment Nadir en tapant du poing sur la table où les têtes décapitées des langoustine dégringolèrent et se mirent à rouler comùme de petits cadavres.

Nadir était furieux et, moi qui n'aimais pas le voir dans cet état, j'essayais de le calmer comme je pouvais. Mais mon oncle attendons un peu, car je ne pense pas que se soit le bon moment de régler ses comptes avec les filles. Mais aurais-tu oublié les autres filles qu'on a pas encore espionné? Hé oui, c'est vrai! dit Nadir qui retrouvait un peu son cal- me. Finissons le travail avant tout, car la belle Heroïca pourrait bien alerter les autres filles et taillo pour ton argent. D'accord, mouloud, en fin de semaine je réglerai toute cette affaire en ayant en main tous les comptes sur les filles, comme ça elles sauront à quoi s'en tenir. Tiens, tu donneras ça à nasser pour le service qu'il m'a rendu, dit-il en sortant un billet de cent balles de ses poches. D'accord, je lui donnerai quand je le verr- ai, dit mouloud en se saisissant du billet. Son oncle semblait ronger son frein et il aurait voulu régler cette affaire sur le champ tellement il était impatient et colérique et sem- blait chercher au fond de lui même une occupation pour ce soir, mais surtout jusqu' à la fin de la semaine.

Peut-être irait-il ce soir au casino de Monte-Carle pour oublier ce qu'il venait d'appren- dre et dans les prochains jours un petit tour en Italie voir Rome ou Venise? se deman- dait-il avec quelque chose qui brillait dans les yeux. Ce soir, ce sera casino, pensa-t-il en regardant sa montre qui marquait déjà dix sept heures. Nadir se retourna et prit ses clefs de voiture qui étaient posées sur le buffet et dit à mouloud : Tu m'excuseras, mais je dois y aller maintenant. Je te laisse nettoyer la table et j'aimerais bien qu'elle soit nickel en revenant. Mais sans problème, mon oncle, lui répondit-il en ne voyant pas cela com- me une corvée. Je ne compte pas rentrer ce soir. Alors si tu veux, tu peux inviter un de tes potes a venir manger ici à la maison. Mais surtout ne le laisse pas entrer dans ma chambre, car j'ai des choses de grande valeur. Hum, je peux te faire confiance? Mais mon oncle, personne ne te volera quelque chose dans ta chambre, car je ne compte in- viter personne ce soir. Alors, c'est parfait,  lui dit Nadir en l'embrassant sur la joue et en sortant d' un pas pressé.

Après qu'il eut entendu son oncle claquer la porte de l'appartement, il se laissa tomber sur une chaise en posant ses coudes sur la table, comme s'il était libéré d'un grand poids. Il semblait mediter sur ce qui l'avait dit à son oncle à propos des filles qu'ils avaient en- core à espionner. Il en restait quatre et ne s'en sentait pas le courage, ruminait-t-il en po- sant sa tête sur la table. Et si je déléguais le travail? dit-il soudainement en se redressant. Mais oui, c'est la solution! lança-t-il. Je vais proposer ce boulot à Farouk qui ne sera ce- rtainement pas malheureux de gagner un peu d'argent. Je n'ai même pas besoin de le dire à mon oncle, car tant que le travail est fait, il sera content. Mouloud, heureux d'avoir trouvé cette solution, prit alors une éponge dans l'évier et commença à faire le menage dans la cuisine.

Le lendemain, il retrouva Nasser sur le vieux port et lui donna les cents balles qu'il avait gagné, puis lui parlait de l'affaire où Farouk serait son nouvel acolyte. Ce dernier n' y voyait aucun inconvénients vu qu'ils habitaient dans le même quartier, ce qui facilitait beaucoup les choses, lui avait-il dit. Mouloud y voyait aussi beaucoup d' avantages com- me celui de n'être pas reconnu par les filles qui le connaissaient, tandis qu'avec Farouk elles ne se douteraient pas qu'on les espionne. Avant de se quitter, il lui donna les adres- ses exactes où elles tapinaient ainsi que leurs horaires de travail, ce qui fut considéré par Nasser comme une marque de grand professionnalisme! Mais bon à chacun ses valeurs, n'est ce pas?

Quand la fin semaine arriva, Nasser et Farouck donnèrent à Nadir les comptes qu'il atte- ndait avec impatience. Et après avoir épluché ces derniers très scrupuleusement, puis co- nstaté qu'elles aussi le volaient, il partit aussitôt leur régler leur compte. Pendant ce tem- ps là, mouloud était resté à la maison en pensant au pire et s'était mis devant la télé pour se changer un peu les idées. Ce soir là, il avait regardé un documentaire animalier et s'en souvenait très bien, car son oncle était rentré plus tôt que d'habitude et était parti direct- ement dans sa chambre sans même lui souhaiter une bonne nuit! Mouloud avait fait alors semblant de ne pas l'avoir vu rentrer dans cet état et était resté jusqu'à minuit devant le poste de télévison à regarder une émission littéraire très intéressante : où les auteurs par- laient si bien de leurs livres qu'on aurait pu croire que ce qu'ils avaient écrit était vrai. Ces hommes et ces femmes étaient à l'évidence tous des fabulateurs, bref, des marseillais en puissance, mais avec du talent en plus, avait-il alors pensé.

Et ce qu'il avait apprécié tout particulièrement, ce fut leur grand talent de mettre au jour des histoires que le temps avait complètement englouti sous des tonnes de jours et d' év- ènements politiques plus ou moins importants. En comprenant qu'une histoire inventée de toutes pièces par un écrivain pouvait être aussi vraie que n' importe laquelle qui se passait aujourd'hui sous nos yeux. Bref, qu'ils étaient des sortes d'archéologues de la vie des hommes et où les petites histoires côtoyaient les grandes et que le tout finirait dans les oubliettes de l'histoire, comme si la vie accordait autant de valeur à la vie d'une mo- uche qu'à un aigle royal. Et que la fonction de l'écrivain ou du poète équivalait à celle d' un grand magicien qui, doté du troisième oeil, allait faire redécouvrir aux hommes des histoires que le temps avait effacées de leur mémoire. C'est dire un rôle des plus import- ant pour l'évolution de notre société où la nouveauté aura l'air du déjà vu et l'ancien l' aspect du neuf. Bref, une vraie mine d'or pour les hommes politiques en manque d'inspi- ration ainsi qu'un merveilleux passe temps pour les chercheurs en tous genre ou pour tout simplement tuer son éternel ennui. La littérature était donc liée directement à la po- litique et non à l'art, comme on aurait pu le croire. Et que la fonction de l'éditeur, à laq- uelle elle était subordonnée, était d'une haute importance pour véhiculer les idées nou- velles devant faire évoluer le monde dans le bon sens. Mouloud comprit ce jour là, grâ- ce à une emission littéraire tout a fait banale et souvent programmée à des heures impo- ssibles( la raison serait elle aussi politique?) que les mots et les idées gouvernaient bien le monde, mais que celui-ci étrangement voulait l'ignorer en lui disant : Bon, voyons, messieurs, reprenons notre sérieux, ceci n'est que de la littérature! Bref, chaque époque méritait donc sa littérature, puisque celle-ci était liée directement à sa situation politi- que et économique et que celle-ci serait plus ou moins bonne pour le lecteur en termes de culture de la vérité. Et la grande question était de savoir si nos grands prêtres-socio- logues( chouchous des médias qui ne faisaient que décrire nos façons d'agir et de penser dans la socièté d'aujourd'hui) finiraient-ils par l'emporter sur les vrais philosophes qui s' occupaient de la vérité des Hommes et non de leurs apparences en milieu économique? Que dire d'autre, sinon que ce monde, décrit par ces spécialistes de la statistique, devie- ndra un monde factice où les Hommes se seront éloignés de la réalité et plus graveme- nt de la vérité? Ainsi on finira par inventer des histoires rocambolesques ou extravagan- tes où l'on apprendra un jour, qu'un singe avait réussi à se faire passer pour un lion en se faisant elire président de la république par les Hommes! Soyez sûr, mon cher lecteur, que je n'inventais rien, mais décrivais en tout objectivité notre société occidentale qui marchait sur la tête! Quant aux génies, ces derniers seront relégués hors de la planète des singes, car considérés comme trop dangereux par les imposteurs. En sortant de ce mon- de inventé par ces pseudo-écrivains ou nouveaux philosophes, on saisissait que la vraie littérature existera toujours, mais en marge de la société et que ceux qui la pratiqueront seront alors les nouveaux prophètes et non les chouchous des médias. Ainsi nous cohab- iterons avec de la fausse littérature, du faux cinéma, de la fausse musique, de faux gé- nies qui auront su exploiter les nouvelles technologies de l'information. Ce monde sera sans aucun doute celui des imposteurs, mais qui ne fera pas disparaître pour autant la vraie littérature, mais seulement notre goût pour la vérité. Bref, des goûts artificiels naîtrons alors pour nous tous et notre langage devenant plastique et sophistiqué devien- dra superficiel, comme une belle image des caraïbes.

Trois jours plus tard, en allant faire un tour sur le port, je croisais Nasser qui aussitôt me prit par le bras pour me montrer une chose insolite. Moi, intrigué, je me laissais faire et vis à ma grande stupeur, un peu plus loin, les cinq filles de mon oncle qui avaient tou- tes du même côté un œil au beurre noir! Nasser et moi, ne pouvant plus alors nous rete- nir, nous éclatâmes de rire comme des fous, ce qui nous mis d'excellente humeur pour le reste de la  journée.

Mouloud, qui revenait doucement à la réalité, esquissa un sourire en pensant à tous ses souvenirs d'adolescences. C'ést vieux tout ça! dit-il du  bout des lèvres et tout en expri- mant un regret lié à son fabuleux passé. Au dessus de lui et dans un ciel qui commençait à s'assombrir se dressait toute illuminée de lumière notre dame de la garde où la vierge marie semblait descendre du ciel et tendre ses bras sur la ville de Marseille et sur tous ces malheureux qui attendaient un miracle dans leur vie peut-être de richesse ou de bon- heur? Mouloud un instant se sentit touché par cet espoir et par cette vision toute chrétie- nne de la vie et bien qu'il fut attiré, comme tout Arabe, vers les religions de l'orient et de l'Asie. Malgré cela, je resterais toujours un enfant de Marseille où la vierge marie aura toujours une petite place près de mon coeur! pensa-t-il avec sincérité comme mué par un désir d'aimer cette sainte qui fit un jour l'amour avec dieu. Après ces instants de grande pureté, il redescendit sur terre et se mit à observer, non sans une certaine curiosité, un petit train de touristes qui attendait ses derniers voyageurs pour monter jusqu'a notre da- me de la garde. Le guide et le chauffeur étaient descendus et discutaient ensemble à voix basse de choses qu'on ne pouvait entendre d'ici.

De temps en temps, le guide reprenait son micro et lançait aux touristes, qui s'étaient att- ardés sur le port, l'offre promotionnelle en fin de journée : Messieurs, Mesdames, derni- er voyage pour notre dame de la garde! 20 pour cent de reduction pour découvrir les spl- endeurs de la ville de Marseille et par son plus haut point culminant. Dernier voyage pour notre dame de la garde! Dernier voyage de la journée, Messieurs, Mesdames. Pro- fitez en. Vingt pour cent de reduction! répéta-t-il en hurlant dans son micro. Des tourist- es, qui avaient entendu l'offre, se précipitèrent vers le petit train et prirent leur billet au grand contentement du guide. Vas-y rené, tu peux démarrer! dit-il au chauffeur. Aussitôt les clefs tournées que le petit train démarra et illumina en même temps de jolies guirlan- des électriques qui décoraient les wagons, le transformant ainsi en vaisseau fantastique. Mouloud, séduit par ce spectacle, ne le lâcha plus alors des yeux et le suivit même jus- qu'en haut de la colline : où une guirlande de lumière illumina pendant un bon moment le parcours chaotique du petit train.

 

LIVRE TROISIEME

 

Après avoir constaté le désastre dans le hall de l'hôtel (où son imagination avait rêvé d' un festin fabuleux), simone, meurtrie dans sa chair et dans son esprit, repartit vers les escaliers et s'asseya sur les marches. Recroquevillée sur elle même et se tenant le ventre contre les affres de la faim et de la soif, elle se disait qu'elle allait mourir si elle ne tro- uvait pas dans les prochaines heures de quoi manger. Il faut que je trouve la cuisine de l'hôtel, c'est ma seule chance de survie! dit-elle en se levant péniblement et en se cram- ponnant aux murs. Animée d'un nouvel élan, elle retraversa le hall et s'enfonça dans un petit couloir où une porte à deux battants était obstruée par des planches et des briques. Après un effort surhumain, elle réussit à se glisser à travers et se trouva dans une pièce qui semblait être la cuisine : où des casseroles, des poêles et des chaudrons ainsi que des assiettes brisées jonchaient le sol d'une manière anarchique où seules les grosses cuisin- ières en fonte étaient restées debout, comme si leur fierté, datant du siècle dernier, avait voulu narguer la guerre d'aujourd'hui qui aurait tant souhaité les anéantir ou du moins les renverser au sol. Cette vision insolite donna un peu de courage à simone qui ne put que constater qu'elle était toujours debout et qu'elle marchait maintenant au milieu de ces décombres où la guerre avait essayé de tout anéantir, mais sans y parvenir complète- ment. C'est peut-être, ça l'espoir? se demanda-t-elle subitement en sachant qu'il y aurait toujours des survivants même sous les bombardements! Et c'est de l'espoir dont j'ai bes- oin en ce moment pour mettre un pas devant l'autre, pensa-t-elle en prenant son courage à deux mains.

Et l'avenir n'en parlons pas, car pour l'instant ce n'est qu'un rêve pour moi, finit-elle par s'avouer. Simone, instinctivement, ouvrit les portes des cuisinières pour voir s'il n' y av- ait pas à l'intérieur de quoi manger ou si un plat au moment du bombardement n'avait pas été mis pour le repas du soir. En ouvrant l'une d'elle, elle découvrit au fond d'un plat, un canard complètement calciné! Dépitée, elle en ouvrit une autre et découvrit un reste de gratin de légumes ressemblant étrangement à un petit champ volcanique. Le pe- rsonnel avait, semble-t-il, tout abandonné sur le feu au moment du bombardement et avait emporté avec lui tout ce qui était comestible et de facilement transportable, vu que les buffets renversés au sol étaient étrangement vide, constata-t-elle amèrement. La seu- le chose qu'elle trouva fut une cruche d'eau au fond d'un four, sûrement un four à pain, pensa-t-elle en sachant que les boulangers laissaient toujours un reservoir d'eau pour que le pain ne sèche pas trop vite pendant la cuisson. Grâce à cette heureuse découverte, elle put ainsi assouvir sa soif d'enfer. Assise contre une cuisinière et buvant tranquille- ment, elle entendit subitement du bruit venir de l'autre coté de la cuisine, où un ensem- ble de meubles encombrait le sol. Surprise, mais pas pour le moins éffrayée, elle partit se cacher derrière un placard métallique pour observer l'endroit d'où le bruit était parti. A son grand étonnement, elle vit une trappe s'ouvrit au sol par laquelle sortit un jeune homme blond habillé d'un trellis militaire qu'essayait de camoufler très maladroitement une veste de civil! Quel étrange accoutrement! pensa-t-elle en le voyant sortir de cette trappe avec des yeux presque apeurés. Elle comprit aussitôt que celui-ci n'était pas un soldat, mais plutôt un fuyard ou un déserteur, mais n'en était pas pour le moins rassu- rée.

En l'observant marcher dans les décombres, elle remarquait que ses yeux étaient d'un bl- eu très clair et que ses cheveux ressemblaient à ceux d'une jeune fille. C'est dire qu'elle le trouvait très beau, mais sans connaître véritablement ses intentions ou sa dangerosité. Simone, qui semblait envoûtée par sa beauté, perdit malencontreusement l'équilibre et tomba sur le passage où l'étranger pouvait la voir. Oh zut alors! Mon dieu, mais quelle maladroite, je suis! lança-t-elle en s'écrasant sur le sol. Pendant un court instant, tous les deux se regardèrent sans bouger, comme surprit l'un et l'autre par leur exitence. Mais si- mone, prise par la peur, se releva et partit en courant vers la sortie pour s'enfuir. Mais non, ma petite, ne t'enfuies pas! Je ne te ferais pas de mal! cria l'homme qui partit auss- itôt à sa poursuite. Haletante et voulant se glisser à nouveau par la porte de la cuisine, elle sentit tout à coup quelqu'un s'abattre sur elle comme une masse. C'est la fin! pensa- t-elle en sentant ce corps d' homme sur elle, l'écrasant de tout son poids et de toutes ses odeurs mâles de sueur et de tabac. Puis sentit tout à coup son visage rugueux raper le sien, comme s'il voulait l'embrasser, mais l'en détourna aussitôt, puis sentit de grosses mains la peloter et la malaxer vulgairement. Alors qu'elle s'apprêtait à crier, elle fut au même instant arrêtée par l'homme qui lui dit d'un ton compatissant : Mais ma petite, tu n'as que les os sur la peau! Simone, les larmes aux yeux, lui dit : Mais monsieur, ça fait deux jours que je n'ai pas mangé! S'il vous plait, aidez-moi! L'homme prit de pitié se releva et l'aida à se remettre debout.

Viens, ma petite, je vais te montrer ma caverne d'Ali Baba. Ta caverne d'Ali Baba? lui demanda-t-elle curieuse. Oui, ma caverne d'Ali Baba, dit-il en lui prenant la main et en l'entrainant vers la cuisine où ils descendirent tous les deux par la trappe.

Après avoir descendu le très raide escalier en bois, ils se trouvèrent dans une petite salle où l'on y voyait pratiquement rien. L'homme, qui connaissait l'emplacement d'une petite lampe à pétrole, l'alluma avec une allumette qu'il sortit d'une boite se trouvant à proxi- mité. Aussitôt une clarté illumina la pièce qui ressemblait étrangement à un cellier où si- mone fut émerveillée de constater que celui-ci avait été miraculeusement épargné par les bombardements. L'homme, quant à lui, semblait plutôt fasciné par la quantité impressio- nnante de bouteilles de vin qui s'y trouvait qui était rangée très soigneusement dans des compartiments creusés dans le mur. Cette prudence du propriétaire de l'hôtel avait fait qu'elles avaient été épargnées de la casse lors du bombardement, consentait-il, comme fasciné par ce miracle. Simone, déroutée par tout cet alcool, cherchait avant tout de quoi manger et ses yeux se tournèrent aussitôt vers une étagère où elle y aperçut quelques bo- ites de conserves. Mais se précipitant vers celles-ci, l'homme l'arrêta nette en lui disant : Non, attends petite, j'ai quelque chose de mieux pour toi. L'entraînant ensuite vers un buffet, où il ouvrit les deux battants, une bonne odeur de jambon et de saucisson sauta au nez de simone qui, il est vrai, une semaine plutôt l'aurait écoeuré ou fait vomir. Mais la faim au ventre, elle trouva cela plutôt agréable et plein de promesses pour ses papilles. Puis sans raison apparente, elle fit une grimace et s'en alla dans un coin se recroquevi- ller. L'homme, inquet, partit aussitôt lui demander quelques explications. Mais qu'as-tu, petite? Je ne comprends pas. Maintenant que tu peux manger, tu refuses d'y toucher. Ma- is ne serais-tu pas devenue folle? Les larmes aux yeux et tournant son visage vers l'hom- me, elle lui dit avec un accent poignant : Monsieur, malheureusement, je ne peux pas y toucher, car ma religion me l'interdit!

Comment elle te l'interdit? Oui, parce que je suis juive et que je ne peux pas manger de porc! lui répondit-elle comme à regret. Ah!Ah!Ah! ria l'homme et seulement pour cette raison? Oui, dit-elle sèchement. Mais si ta religion te laisse mourir de faim dans cette situation, je ne pense pas qu'elle soit une bonne religion. Car aurais-tu oublié que nous sommes en guerre, ma petite? Mais bien sûr que je le sais! lui lança-t-elle en le regardant dans les yeux. Mais le cas de force majeur ne ferait-il pas exception dans ta religion, hu- m? En fait, je n'en sais trop rien, répondit-elle avec une sorte de lueur d'espoir. Peut-être bien que oui si mes souvenirs sons bons. Car un jour, à la synagogue, le rabin nous a dit concernant le manger que dieu pardonnerait à celui qui pour se maintenir en vie serait obligé de violer une de ses lois. Eh ben, tu vois qu'on y arrive, ma petite! Allez, viens t' asseoir, on va passer à table. D'accord, dit simone, soulagée que la guerre fut considérée par dieu comme un cas de force majeur. L'homme, qui avait déjà eménagé les lieux, pou ssa une nouvelle chaise vers la table. Allez, assieds-toi, ma petite et goûtes-moi ce jam- bon d'Italie que le propriétaire à bien voulu nous laisser. Point de doute qu'il devait s' agir ici de son garde manger et qu'il se gardait pour lui tout seul en cas de famine ou de guerre, mais dont le départ précipité avait laissé le butin aux survivants et aux voleurs, savourait-il la chance formidable en avalant à deux presque la moitié d'un jambon. Sim- one, que son dieu permettait maintenant de manger du cochon, trouvait cela excellent de même que l'alcool que celui-ci n'était pas contre, comme lui avait enseigné la Thora. Tiens, bois! dit l'homme en lui tendant une bouteille. Mais ne trouvant point de verre sur la table, elle prit la bouteille et but directement au goulot comme le font fort souvent les hommes.

Ce dernier, qui la regardait boire, semblait heureux d'avoir maintenant un compagnon qui étrangement n'avait qu'une dizaine d'années et de surcroît était une fille. Après ce pa- ssage initiatique à la vie d'adulte, que l'homme lui avait fait subir, simone, enivrée par l' alcool, se sentit propice à la confidence afin de connaître un peu mieux cet homme que le destin avait mis sur son chemin( car elle lui semblait que cette aventure ne faisait que commencer avec lui).Et tu t'appelles comment? lui demanda-t-elle subitement. L'homme surprit par cette question, reposa sa bouteille sur la table et lui dit d' un air franc et direct : Je m'appelle ulrich dit le causaque! et c'est comme ça qu'on m' appelait au régiment, car je viens d'une province Russe. Mais maintenant que je suis un déserteur, tu peux m'appe- ler ulrich le déserteur!  Bref, sentant la gène de son confident, elle lui dit : Mais non, moi je t'appellerais tout simplement ulrich, si ça te conviens. Ca me conviens parfaitement, lui dit-il en posant ses coudes sur la table. Mais comment t'es tu retrouvé à combattre avec ces criminels? lui lança-telle brutalement à la figure. Parce qu'ils m'ont enrôlé de force, ma petite, et si je ne leur obéissais pas, ils tuaient toute ma famille. Alors mon frè- re, vanius et moi, nous acceptâmes de porter leur uniforme, mais sans réelle conviction. Mais cet éléphant jaune portant une couronne de fleurs sur la tête que signifie-t-il exac- tement? lui demanda-t-elle subitement, car j'ai vu un de ces symboles sur un de leur ch- ar. Oh c'est simple, l'éléphant jaune signifie la force de l'asie et la couronne de fleurs la récompense qu'auront les peuples après l'écrasement des races impures. Les races impu- res désignent aussi bien les races de sang inférieures que les races religieuses. Les races religieuses? demanda curieusement simone.

Oui, c'est à dire tout ceux qui avaient adopté des idées contre natures où l'intellectualis- me avait fait des dégâts irrémédiables. Les juifs, je suis désolé de te le dire, mais en font partie! lui dit-il brutalement. Ah maintenant, je comprends tout! dit-elle avec dans la voix une sorte de dégoût. Et que toute cette comédie jouée pendant les accords de Baden-Ba-den n'avait été en fin de compte qu'une tromperie pour nous faire croire que le problème se trouvait soi-disant dans notre espace aérien européen et non entre les peuples dont l'e-xistence culturelle était remise en question par les nouveaux conquérants. En gros, c'est un peu ça, dit ulrich qui avait vu la guerre de près, mais sans vouloir y prendre part entiè-rement. La guerre, c'est uniquement la bataille des cultures et non la guerre économique comme beaucoup de gens voudraient le croire où celle qui est dominante veut bien évid-emment la remporter. J'ai bien dit bataille, car dans l'affaire personne ne gagnera la gue-rre, puisque la guerre n'a pas de fin! Et la seule façon pour les peuples de se sauver et de se protéger est soit de faire la guerre soit de vivre isolé sur une île imaginaire. Mais ô combien de peuples ont disparu de cette façon où, malheureusement, ils n'ont pu voir que seule la creation d'une nouvelle culture où la fonte dans une autre pouvait les sau- ver. Et s'ils persistent à entretenir une tradition de pensée qui au bout du compte ne privi- légiera que les anciens donc les riches et non les nouvelles générations, c'est qu'ils n'ont rien compris à l'évolution des sociètés. Bref, ils périront tous par un apauvrissement gén- éralisé de leur culture qui se terminera forcément par une guerre plus ou moins souhaitée par tous. L'un est la conséquence de l'autre pour te dire la vérité.

En écoutant parler ainsi ulrich, elle se sentit aussi perdu que lui dans tout ce fatras d'id- ées que les nouveaux conquérants voulaient imposer à tous les hommes de la terre. Et dans cette grande affaire, ils comprirent soudainement qu'ils n'étaient que de la chair à canon, rien que de la chair à canon!

Et toi comment tu t'appelles? lui demanda ulrich d'un air grave.

Je m'appelle simone et j'ai fui les bombardements avec ma famille. Toute ma famille a été capturée, sauf moi qui a pu me cacher dans cet hôtel.

Tu as eu beaucoup de chance, ma petite, lui dit-il, car cet hôtel a été fouillé hier après-mi di par mon régiment et on a trouvé personne. Simone, épouvantée, le regardait avec des yeux horrifiés. Et c'est durant l'absence de mes camarades, qui fouillaient alors les étages, que j'ai décidé de me planquer ici. J'ai trouvé cette planque tout à fait par hasard, alors que je pourchassais un rat pour m'en faire un ami. Un ami? lui demanda-t-elle quelque peu surprise. Oui, un ami, car au regiment tout le monde me détestait et puis mon père m'avait dit un jour qu'il fallait toujours suivre les bêtes pour trouver de l'eau ou de la nourriture lors d'une catastrophe, car eux seuls savaient trouver ce genre d'endoit. J'ai vu alors mon rat se faufiller à l'interieur d'un buffet renversé sur le sol où en dessous se ca- chait une trappe. Bref, content de cette heureux découverte, je m'y faufillai et découvris cette caverne d'Ali Baba ou, si tu veux, le garde manger de l'ancien propriètaire de l'hô- tel. Que le dieu Rat en soit remercié ainsi que nos amis les bêtes qu'on désigne malheu- reusement de la sorte! On les appelle ainsi, mais elles ne sont pas si bêtes que ça quand il s'agit de trouver l'essentiel, dit simone en reconnaissant l'intelligence des bêtes à propos de leur propre survie. Oui, tu as parfaitement raison, ma petite.

Et puis il ne faut jamais oublié que nous sommes nous mêmes des animaux et que not- re lien avec eux ne doit jamais être rompu, sinon les dieux pourraient bien se mettre en colère. En l' écoutant parler de la sorte, elle sentit ses cheveux se dresser sur la tête. Car sa religion lui interdisait toute idolâtrie aussi bien envers les hommes que les animaux. Pour elle, il était un idolâtrie qui s'ignorait, bref, un incroyant que sa religion aurait bien jeté au feu au temps de Moïse. Mais sauvée de la faim par celui-ci, elle ne pouvait plus desormais lui en vouloir. Et malgré que leur association fut très mal assortie et liée uni- quement au hasard de la guerre, elle se disait en le regardant non sans pitié que Dieu se- rait clément et misericordieux à son égard.

Après ce repas, où ulrich avait englouti deux bouteilles de Château Margot et simone qu'un quart, il se leva et partit au fond du cellier où, déplaçant un magnum de champag- ne, il déclencha l'ouverture d'un passage secret dans le mur. Simone, voyant cela, crut assister à un miracle, non pas de la foi, mais de la magie où ulrich était un magicien qui était venu la sauver! s'émeveillait-elle comme emportée par un élan de superstition. Pen- dant un court instant, elle se crut redevenir idolâtre quand celui-ci ouvrit ce passage me- nant peut-être vers la liberté? Dieu offre aussi la liberté, mais dans combien de temps et sous quels cieux? se demanda-t-elle curieusement en le regardant dans les yeux qui bril- laient alors comme ceux d'un demon. Sa veste de civil par dessus son trellis militaire lui donnait l'aspect d'un prêtre où un instant, elle crut voir dépasser d'une de ses poches, une petite croix en or! Mon dieu, quel cauchemar! lâcha-t-elle en se retournant sur sa chaise pour ne pas le voir.

Elle avait le sentiment que les nouveaux conquérants avaient une fois de plus gagné sur ce terrain là où le désespoir nous faisait croire à n'importe quel miracle pourvu qu'il soit terrestre, bref, materiel, pensa-t-elle en le regardant fasciné par sa découverte. Puis sou dainement elle entendit un bouchon de champagne sauter en l'air et ulrich lui dire : Allez simone, amènes-toi, on va boire en l'honneur du dieu Rat et à la liberté! Pour la liberté, d'accord. Mais pour le dieu Rat, alors ça, non! dit-elle entre ses dents et en sautant de sa chaise. Il lui semblait que sa religion était mise à rude épreuve aussi bien par cette gue- rre que par ulrich qui lui demandait maintenant de croire à de nouveaux dieux qu'il avait inventé lui même pour pouvoir survivre à cet enfer. Et pourquoi pas au dieu schnapps pendant tu y es, mon pauvre ulrich? murmura-t-elle du bout des lèvres. Eprouvée déjà par tant de tortures, elle prit alors la bouteille et but comme un soldat, c'est à dire d'une façon exagérée. Hé, laisse-moi s'en! lui dit-il en lui arrachant des mains. Mais celle-ci, enivrée par l'alcool, se laissa tomber par terre et s'évanouit. Hé mais qu'est ce qui t'arri- ves, ma petite? Mais?Mais?Ah! ah! ah! ria-t-il soudainement. Merde, je crois qu'elle est saoule! Ah non d'une pipe, elle ne supporte pas l'alcool! Ulrich la souleva et la transpo- rta jusqu'à sa paillasse qui était posée sur le sol vers les meilleurs crus du cellier, puis voyant sa petite culotte rose sous sa robe soulevée, une envie de lui faire l'amour lui prit soudainement. Mais le remords de faire du corps de simone un second champ de bataille lui ôta aussitôt l'envier. La petite était déjà si meurtrie par la guerre que je n'avais pas le droit de lui faire ça, pensa-t-il rempli de désir et de sentiments contradictoires. Mais ne pouvant dominer entièrement tous ses désirs, il ne put s'empêcher de l'embrasser sur la joue, comme pour reprendre contact avec l'amour que la guerre lui avait fait oublier. Le contact de ses lèvres sur la joue de l'enfant lui semblait comme une promesse d' amour. Demain, quand elle sera réveillée, on partira d'ici, dit-il en allant se coucher dans un coin.

Le lendemain matin

Quand simone se réveilla, une bonne odeur de café la surprit agréablement et se crut un instant retournée chez elle comme par magie. Mais la voix soudaine et très enrouée d' ul- rich la précipita à nouveau dans l'enfer de la guerre. Merde alors! lança-t-elle en se levant et en se dirigeant vers la table où son sauveur avait préparé du café. Le regardant avec étonnement, elle lui demanda : Mais où as tu trouvé du café? Là dans un coin, il y avait une boite métallique laissée par le propriétaire. Et l'eau? Dans un réservoir au fond du tunnel. Mais c'est miraculeux! dit-elle envoûtée par les dons de magie d'ulrich. Et le feu? lui demanda-t-elle d'une façon enragée. Mais là en bas du buffet, il y avait un réchaud à gaz, lui dit-il d'une manière très naturelle. Simone avait l'impression d'être en présence du diable avec ulrich qui lui donnait tout ce qu'elle désirait : un passage secret pour retr- ouver la liberté, du café pour le petit déjeuner et pourquoi pas des tartines beurrées pen- dant qu'il y était? se demandait-elle ironiquement, non sans frayeur. En examinant la ta- ble, elle vit aussi des morceaux de sucre et une petite cruche de lait. C'en était trop pour elle! s'insurgeait-elle  en se demandant si elle ne vivait pas un cauchemar. Peut-être avait- elle eu un accident de vélo et se trouvait en ce moment dans le coma et que cette guerre en vérité n'avait jamais existée, mais n'était que le fruit de son imagination? spécula-t- elle. Mais quand elle entendit ulrich lui dire : Simone, si tu trouves ton café trop fort, tu peux toujours mettre un peu de lait dedans! son rêve aussitôt s'effondra. D'accord pour moi, ce sera un café au lait, lui lança-t-elle en s'effondrant sur sa chaise comme épuisée par toutes ces pensées. Ce café lui fit énormément de bien pour dire la vérité, car il lui semblait renouer avec son enfance et sa vie de famille et malgré que celle-ci fut absente pour un temps indéterminé.

La seule personne à laquelle elle pouvait faire un sourire de bon matin était assise en face d'elle et elle s'appelait Ulrich, bref, un total un inconnu pour elle. Mais bon, tanpis, c'est toujours mieux que rien! Au moins, c'est un être vivant, pensa-t-elle en buvant son café. Quand tu auras fini ton café et mangé suffisamment, simone, je te montrerai le tun- nel que j'ai découvert, non pas hier comme tu pourrais le croire, mais avant-hier. Un tu- nnel? lui demanda-t-elle avec des yeux écarquillés. Oui, ou si tu veux, un passage soute- rrain qui débouche en dehors de la ville. Maintenant, elle ne rêvait plus et le regardait co- mme une idole, comme son sauveur qui de plus était beau comme un ange, voyait-elle, envoûtée par tous les dons que la nature lui avait donné. La nature et la religion semblai- ent se battre à l'intérieur de son corps et de son esprit. Mais son âme amoureuse de petite fille prit aussitôt le dessus en souhaitant idolâtrer ce jeune homme que le destin avait mis sur son chemin. Elle n'avait pas l'impression de renier sa religion, car quand on a tre- ize ans que signifie croire véritablement? Et puis ses parents n'étaient plus là à ses cotés pour lui transmettre les traditions juives. Alors pourquoi ne pas croire en ulrich, à cet homme qui croyait au dieu rat en s'inventant des dieux farfelues pour se sortir de toutes les situations? Elle avait le sentiment, lorsque tout se cassait la figure dans la société, que l'homme était prêt a s'inventer de nouveaux dieux pour pouvoir survivre à l'enfer et, quand la paix revenait, tous voulaient renouer avec des dieux bienveillants où l' unique dieu était bien évidemment la quintessence de la religion. Ulysse et Ulrich avaient-ils comme unique point commun de commencer par la même lettre ou bien plus que ça? se demandait-elle en ayant plus que des yeux pour lui

En déplaçant à nouveau le magnum de champagne, il ouvrit le passage secret et appela simone : Vite, viens voir! Oui, j'arrive! dit-elle en se précipitant pour voir le miracle du dieu rat. Regarde, lui-dit-il en lui montrant une carte gravée sur le mur intérieur. Mais c'est un plan! dit-elle surprise. Oui, c'est le plan du tunnel qui mène au dehors de la ville comme tu le vois à cet endroit où il est marqué campanus en latin. Mais il date de quand ce tunnel? A mon avis, il est très ancien et existait avant la construction de l'hôtel. Peut- être de l'époque romaine vu les inscriptions en latin sur la carte. Et je pense que le pro- priétaire avait fait installer cette porte secrète pour le protéger. Car en temps de paix, elle ne pouvait lui servir strictement a rien, sinon à faire des soirées privées ou bien très spé- ciales pour des clients aux moeurs étranges. Que veux-tu dire par moeurs étranges? lui demanda-t-elle avec curiosité. J'sais pas, peut-être un peu fous, j'voulais dire! Ulrich, en disant cela, s'enfonça aussitôt dans l'obscurité du passage et disparut. Simone, impre- ssionnée, le pria de revenir : Ulrich reviens, je t'en prie! Mais attends un peu que j'allu- me, lui dit-il. Quelques instants plus tard, la petite pièce s'illumina et elle crut voir un miracle en découvrant le sol recouvert d'une très belle mozaïque et les murs décorés de petits tableaux peints à la main. La mozaique représentait les quatre saisons de l'année avec ses personnages hauts en couleurs où en son centre se trouvait une venus admirable de beauté d'où s'écoulait par le sexe, une rivière se jetant dans une mer d'émeraude. Au milieu de celle-ci était représenté un volcan qui projetait en l'air, non pas de la lave en fusion, mais des bébés qui atterissaient tendrement dans les bras de jeunes filles en fle- urs!

En voyant cela, elle se dit : Ah voilà comment les anciens voyaient la vie! Bref, comme un miracle ou la science n'avait rien encore expliquée. L'ignorance avait semble-t-il des pouvoirs surnaturels quand la mère de l'imagination nous permettait de fabriquer son propre bonheur, bref, son paradis sur terre! sembla-t-elle stupéfaite. Puis tournant ses yeux vers les petits tableaux peints sur les murs, elle se mit subitement a rougir quand elle remarqua que ces derniers représentaient des scènes lubriques où l'on voyait une fe- mme traire un homme, comme il était indiqué en bas du tableau( trayus-femina) où il sortait du sexe de l'homme du lait que la femme s'empressait de boire comme un elixir de jouvence. Sur un autre, on y voyait une femme s'accoupler avec un taureau et un peu plus loin la naissance du minotaure, ce monstre mi-homme mi-animal que les an- ciens avaient élevé au rang de dieu pour protéger leur trésor enfoui dans des souterrains. Sur un autre, un homme avait un sexe d'une extrême longueur dont le bout était décoré d' une couronné de fleurs. Ton bonheur t'attend ici! était écrit en dessous. Simone, à la vue de tous ces tableaux, sentit monter en elle le désir et son corps comme prendre feu. Tout autour de la pièce, qui semblait être en tout point de vue un ancien lupanar, il y avait des canapés où sur l'un d'eux ulrich était assis avec le sexe en érection. Simone, effrayée et fascinée en même temps, entendit ulrich lui dire : Simone, tu veux me traire? Aussitôt elle se précipita entre ses cuisses pour introduire son sexe dans sa bouche qui était dure et doux la fois comme une promesse de bonheur. Puis ulrich, prit d'un féroce appétit sexuel, lui souleva sa jupe et aperçut sa petite culotte rose qui cachait un joli petit cul tel qui les aimait. Attends un peu, ma petite garce, je vais te régler ton affaire! lui dit-il en se plaçant derrière elle pour l'introduire animalement.  

Effrayée, elle sentit tout à coup quelque chose de gros et de long la transpercer et un long cri sortit de sa bouche qui se transforma à son grand étonnement en un grand cri d'amour! Étrangement au même instant, tous les tableaux sur les murs se mirent à trembler et les yeux de tous les personnages comme briller aux temps de leurs amours passés. Mais ulri- ch, occupé à son seul plaisir, continuait à lui donner de grands coups de butoirs que celle- ci accompagnait par des cris de douleurs et de plaisirs en même temps, puis éjacula en elle en poussant un cri de bête qui ressemblait étrangement à celui d'un minautor! Effra- yée une nouvelle fois par tant de mystères, elle s'évanouit au bord du canapé. Oh là! lança ulrich, mais tu ne vas pas me faire le même coup que tout à l'heure, petite? Mais celle-ci resta muette et se laissa soulever par ce dernier qui la déposa au fond du canapé tel un corps mortifié, puis il se rhabilla et partit à l'intérieur du tunnel.

Une heure plus tard, quand simone se réveilla, elle fut surprise de voir ulrich debout dans l'ombre, bras croisés sur le torse et en train de l'observer. Étrangement, elle cru voir sur sa tête une paire de cornes et un nez en forme de mufle! Prenant peur, elle s'enfonça aussitôt au fond du canapé. Mais dés qu'elle le vit sortir de son coin, coiffé d'un étrange chapeau à l'aspect démodé et son visage noirci par quelques traces de saleté, elle poussa comme un ouf de soulagement. Oh tu ne peux pas savoir comme tu m'as fait peur! lança- t-elle en s'avançant au bord du canapé. Ah!Ah!Ah! Mais n'aie pas peur, ma petite simone, je voulais seulement te faire une petite surprise avec ce chapeau que j'ai trouvé au fond du tunnel. Et comment le trouves-tu? Pour moi, il est sacrement démodé! lui dit-elle en faisant une petite grimace. 

Démodé, peut-être, mais moi il me plait bien, dit-il en tapotant dessus avec ses doigts. Ulrich, avec son chapeau haute forme sur la tête, ressemblait à s'y méprendre à un mag- icien auquel il ne manquait plus que la canne pour avoir la panoplie complète, pensa-t- elle en le voyant s'approcher tel un danseur de claquettes. Mais ces chaussures vertes et rouges que tu portes où les as tu trouvé? lui demanda-t-elle en les voyant flambant neu- ves à ses pieds. Ca? lui dit-il un peu surpris. Oui, bien sûr, pas ton vieux veston! lui exp- édia-t-elle ironiquement. Je les ai trouvé aussi à l'intérieur du tunnel où il y a une loge remplie de costumes. Je crois bien qu'il y' a un théâtre, mais j'ai pas tout visité. Quoi, un théâtre? s'écria-t-elle avec surprise. Oui, un théâtre comme on en voyait avant la guerre avec une scène en bois, un immense rideau rouge et une salle pleine de fauteuils et des balcons décorées à l'or fin pour les plus fortunés ou, si tu veux, pour les personnalités de l'époque. Ouais! cria simone, vite, fais-le moi visiter, car j'ai une envie folle de changer d'accoutrement. Ah!Ah!Ah! ria ulrich, tu es bien une bonne femme pour avoir ce genre de lubie. Monsieur, je vous prie de surveiller votre langage. Vous parlez en ce moment à la marquise de la bourse plate! lui expédia-t-elle d'un ton pédant, puis éclata de rire, Ah! Ah! Ah! Ulrich, comprenant la comédie qu'elle était en train de jouer, lui prit la main et lui dit: Si madame veut bien me suivre! Mon très cher, mais je vous suivrais jusqu'au bo- ut du monde. Jusqu'au bout? lui envoya-t-il ironiquement.Oui, mon très cher, jusqu'au bout, mais pas à ce vous croyez, mon vieux cochon! rectifia-t-elle en éclatant de rire à nouveau. Vous n'êtes qu'une petite salope, madame la marquise et tout à l'heure, je vous présenterai au marquis de Sade qui vous introduira sur la scène.

Mais qui est ce marquis de Sade? Un homme bien, lui répondit-il en faisant un pas de danse en l'entraînant vers ce théâtre qui semblait logé dans les entrailles de la terre.

En entrant dans le tunnel, elle remarquait que celui-ci était éclairé par des torches dispo- sées à interval régulier. A ses côtés ulrich semblait trouver cela tout à fait normal et av- ançait d'un pas étrangement sûr comme s'il était un habitué des lieux. Mais ne voulant pas se faire peur à nouveau, elle lui serra fortement la main comme pour lui dire : Je te fais confiance, mon ami! Mais celui-ci semblait ailleurs et regardait le bout du tunnel av- ec un regard glacé où elle avait l'impression d'être guidé par un automate vers les profon- deurs de la terre où ulrich était cet automate recouvert de chair humaine. Elle aurait bien voulu repartir vers l'hôtel, mais sentit tout à coup qu'il était trop tard en s'apercevant qu' elle ne pouvait plus retirer sa main de celle d'ulrich, qui ne voulait plus semble-t-il la lâcher! Un froid soudain lui glaça le sang. Lâche-moi, veux-tu? lui cria-t-elle violemm- ent en se laissant tomber au sol, mais qu'étrangement son compagnon ne semblait pas en- tendre en continuant à la trainer par terre comme une marionnette de chiffon. Simone, criant et pleurant de toute son âme, l'insultait d'obsédé sexuel et de monstre! Mais ce der- nier semblait insensible à ses plaintes et à ses insultes. Comprenant alors sa situation, elle se remit aussitôt debout en suivant le pas cadencé de cet automate de la mort. Au bout du tunnel, ils empruntèrent un escalier en fer forgé en forme de colimaçon qui des- cendait vers une grande salle recouverte de marbre blanc et d'une multitude de bouquets de fleurs disposés dans de grands vases de Chine. En posant le pied sur le marbre blanc, ulrich lâcha soudainement la main de simone! Eh ben, c'est pas trop tôt, monstre! lui lança-t-elle à la figure. Moi, un monstre?

Mais pourquoi donc? lui demanda-t-il surpris qu'elle le nomme ainsi. Mais tu le fais ex- près ou quoi? Mais non, je t'assure, je ne vois pas de quoi tu veux parler! lui répondit-il d'un air qui semblait sincère. Mais tout à l'heure dans le tunnel, tu m'as traîné par terre comme un vieux sac à patates et ça je t'en voudrai toute ma vie! lui lança-t-elle furieuse- ment. Mais ce dernier, étrangement, ne semblait pas comprendre ce qu'on lui reprochait et la regardait avec des yeux étonnés. Mais je t'assure, simone, jamais je ne me serais permis de te faire une telle chose! lui dit-il avec dans la voix un accent poignant. Et ces blessures sur mes genoux, mais d'où viennent-elles alors? lui demanda-t-elle en soulevant un peu sa jupe. Mais ulrich, en baissant ses yeux sur les genoux de simone, ne vit aucune blessu- re et lui dit en la regardant dans les yeux : Je suis désolé, mais moi je n'en vois aucune. Croyant à une nouvelle blague de son compagnon, elle regarda par elle même et vit bel et bien que ses genoux étaient intacts sans aucune éraflures du moins récentes. Je crois que tu te fais beaucoup de cinema, ma petite! lui dit-il d'un ton sévère. Mais? s'écria-t-elle en ne sachant plus quoi répondre à ce nouveau tour de magie d'ulrich. Allez prends cette ro- se! lui dit-il subitement en lui la tendant. Mais simone étrangement hésita un instant à la prendre trouvant les vases un peu trop loin pour qu'il puisse en saisir une, pensa-t-elle comme impressionnée par ses dons. C'est pour me faire pardonner, lâcha-t-il enfin en lui envoyant un grand sourire. Ne pouvant resister au charme d'ulrich, elle la saisit et la resp- ra profondément. Aussitôt un parfum de rose démodée la pénétra et l'entraîna dans un autre monde vers un monde rempli de gloire et de beauté que le temps avait lui même clos et condamné au silence.

Pourtant combien de hourras et de cris de victoires, ce monde disparu avait-il poussé au plus haut de son apothéose? Personne ne le savait vraiment, sinon simone et ulrich qui en ce moment se tenaient la main devant l'entrée d'un théâtre dont une simple porte en donnait l'accés. Quand elle reprit conscience, elle s'aperçut qu'elle portait sur elle une très belle robe en soie rouge surmontée d'un chapeau fleuri et ulrich à ses côtés portait un bel uniforme de général avec un nombre impressionnant de distinctions accroché sur la poitrine. Si Madame la marquise veut bien me suivre! lui dit-il d'un air impérial. Mon général, je n'attendais que vos ordres pour m'executer, lui dit-elle d'un air soumise. Bien, ma très chère, allons maintenant au théâtre! Bien, je vous suis, finit-elle par lui dire en lui lançant un regard de chatte.

En ouvrant la porte, ils furent aussitôt transportés de ravissements quand ils aperçurent, à leurs pieds, un immense théâtre ressemblant étrangement à de grandes orgues. Au pla- fond étaient suspendus, comme de gros bijoux, d'énormes lustres taillés dans le cristal qui jetaient dans la salle une lumière douce et éclatante. Les balcons étaient décorés par des ornements dorés à l'or fin et les banquettes étaient recouvertes d'un beau velour cou leur vert émeraude. Mon dieu que c'est beau! s'écria-t-elle en voyant ce beau décors de théâtre enterré dans les catacombes. Le problème, mon ami, c'est qu'il n'y a personne! dit-elle comme à regret. Mais ça, c'est toi qui le dit! lui expédia ulrich d'un air diaboli- que en réajustant ses décorations sur sa poitrine. Comment qu'est ce que tu veux dire par là? lui demanda-t-elle non sans être effrayée. Eh bien, tu le verras..

A peine avaient-ils posé le pied à l'intérieur du théâtre que de grands applaudissements retentir soudainement en les enveloppant d'une sorte d'aura que simone avait dû mal à co mprendre, mais qu'ulrich semblait tout à fait assumer en affichant sur son visage un air triomphal. Mais d'où viennent-ils tous ces applaudissements, mon ami? lui demanda-t- elle d'un air halluciné. Mais il n'y a personne dans la salle! insista-t-elle en le regardant maintenant avec éffroi. Mais ma chère amie, ils viennent de la salle, ne les voyez-vous pas? Mais non, moi j'vois rien! répondit-elle l'air déçu. Alors cligne des yeux et tu verras tous nos amis dans la salle. Tiens, je vois l'archiduc et sa femme l'archiduchesse au pre- mier balcon! dit ulrich en les saluant par une révérence appuiée. Le couple princier fit alors un signe de la tête en guise de politesse. Cligne des yeux, mais qu'est-ce que tu veux dire par là? lui demanda-t-elle l'air embarrassé. Mais cligne des yeux, c'est simple, non? Allons maintenant sur la scène afin de nous présenter à tous nos amis. En descen- dant vers la scène, elle cligna une fois puis deux fois les yeux et aperçut à son grand éto- nnement des gens assis sur les fauteuils qui avaient tous des têtes de rats! mais habillés d'une manière très élégante. En passant devant le balcon du couple princier, elle s'aperçut qu'eux aussi avaient des têtes de rat surmontées d'une petite paire de jumelle pour l'ar- chiduchesse et d'un pince nez pour l'archiduc. Elle faillit pouffer de rire, mais se retint et suivit ulrich jusqu'à la scène où les applaudissements furent remplacés par une sorte de brouhhaa inextricable. Sur la scène, le decors se composait d'un canapé qui étrangement avait été taillé dans un gros bloc de gruyère où reposaient deux coussins en pain d'épices et au devant de la scène, un pupitre fait en biscuit et chocolat muni d'un micro qui app- aremment était une glace aux deux parfums.

Vas t'asseoir sur le canapé! lui dit-il en partant vers le pupitre. Dans la salle, il y avait un silence impressionnant. Quand il essaya le micro pour voir s'il fonctionnait, étrangement en le léchant, un énorme bruit de langue amplifié par les haut parleurs envahit soudaine- ment la salle où les spectateurs se mirent à applaudir frénétiquement pour exprimer leur contentement. Simone, une fois de plus, faillit éclater de rires, mais se retint en occupant son temps à grignotter un peu le pain d'épices des coussins. Alors qu'ulrich commençait à faire son discours, elle s'arrêta de cligner des yeux et vit apparaître devant elle une sal- le entièrement vide à laquelle son compagnon s'adressait dans une langue qui lui sem- blait totalement incompréhensible. Bref, composée de petits cris, de bruits de moustach- es et de coups de langues bien dosès. Curieuse, elle cligna à nouveau des yeux et enten- dit ulrich dire à la salle conquise que le temps était venu pour eux de remonter à la sur- face et de prendre le pouvoir! L'archiduc, sur son balcon, aussitôt se leva et applaudit avec frénésie l'audace de son général. Toute la salle était en délire et se tournant vers son prince accompagna ses applaudissement, comme dans une immense apothéose.

Après qu'il eut fini de parler, ulrich dévora la feuille de son discours qui était semble-t- il en papier de riz, ce qui déclencha aussitôt dans la salle une cascade de rires. Mais quel humour, ce général! lancèrent les plus fanatiques. Quant à l'archiduc, ce dernier ne sem- bla pas trop apprécier son geste, car ce discours avait été apparemment écrit par lui mê- me et lissait ses moustaches comme pour se contrôler. Simone, toujours assise sur son canapé en gruyère, ne savait pas à quelle sauce elle allait être mangée et grignotait les coussins en attendant. Puis ulrich prit le micro et demanda que l'on fit venir le marquis de Sade, comme il avait promis à simone. Mais une voix nasillarde surgit soudainement des haut-parleurs et annonça : Chers spectateurs, nous sommes désolés, mais le marquis de Sade ne pourra pas être des nôtres ce soir, car il a été arrêté dernièrement et jeté sauv- agement en prison! Des bruits de mécontentements aussitôt se levèrent de la salle. Bon, ben, dit-il, si le marquis de Sade ne peut pas venir, nous appellerons donc monsieur Ca- sanova pour le remplacer. On demande monsieur Casanova sur la scène! On demande monsieur Casanova sur la scène! hurla avec insistance les haut-parleurs. Si monsieur veut bien se présenter sur la scène, son public est là, il l'attend. Mais étrangement perso- nne ne se présenta et le haut-parleur crépita quelques instants plus tard : Chers amis, ve- uillez nous excuser une nouvelle fois pour ce contre temps. Mais monsieur Casanova n'a semble-t-il pas beaucoup apprécié qu'on le compare au marquis de Sade qui d'après lui est un sale pervers qui inonde ses livres d'obscénités et de vulgarités. Alors que lui, il est un grand artiste et un immense écrivain. Son honneur ayant été piétiné, il ne se pré- sentera sur la scène seulement si le général lui présente ses excuses en public. Attends- moi, simone, je vais aller le chercher dans sa loge! dit ulrich en disparaissant dans les coulisses. 

Le public, pendant ce temps là, semblait consterné par l'orgueil mal placé de monsieur Casanova. Mais pour qui se prend-il cet arrogant? lança soudainement l'archiduc du ha- ut de son balcon où le public, l'ayant entendu, répétait en sourdine ces mêmes mots : M- ais pour qui se prend-il ce dépravé? Pour un honnête homme?Ah!Ah!Ah! riait-on caché au fond de son fauteuil. Simone, quant à elle, occupait son temps à regarder la salle vide où elle aurait rêvé qu'elle soit pleine de vrais gens et non de fantômes du passé. Elle, jouant la marquise de Parme ou la folle de chaillot, pourquoi pas? pensa-t-elle tout en réajustant son chapeau et en déplissant sa robe. J'ai toujours aimé jouer la comédie et ce soir, j'en ai l'occasion! dit elle en observant les coulisses où elle attendait monsieur Cas- anova, qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle croyait un homme bien, puisque celui-ci s'était désolidarisé des agissements du marquis de Sade. Espérons qu'il sera à la hauteur du rôle! dit-elle en apercevant soudainement entrer sur la scène, un homme grand, vêtu de noir et portant sur son visage un masque de carnaval. Aussitôt une petite musique vé- nitienne retentit et monsieur Casanova fit quelques pas de danse que le public applau- dit avec fougue. Quel artiste! lança quelqu'un au premier rang. Vous avez vu comme il s'élance en l'air et qu'il retombe sur ses pied, on dirait un  ange! Oui, ma chère, cet ho- mme est un vrai acrobate dont toute la vie a consisté à faire des pirouette devant les grands de ce monde pour se faire aimer d'eux. Il est vrai qu'il y était arrivé, mais en les volant tous au passage. Mais que dites vous là, ma très chère? Oui, j'ai bien dit en les volant de la manière la plus intelligente du monde. C'est à dire? Eh ben, en se faisant pa- sser pour un magicien avec sa cabale où, additionnant chiffres et symboles, il pouvait prévoir des événements futurs pour ses amis princes et princesses.

L'archiduc lui a demandé personnellement d'en faire une pour son grand projet de repren- dre le pouvoir sur la terre. Et celui-ci lui a prédit un franc succès vu qu'à la surface les hommes s'entretuaient en se faisant la guerre. Quel escroc, cet homme! Oui, escroc, mais qui a toujours assuré le spectacle, dit-on dans le milieu. Espérons que ce soir, il sera à la hauteur. Simone, séduite par le pas de danse de monsieur Casanova ne faisait que cligner des yeux pour lui. Alors que celui-ci saluait le public, elle remarquait que derrière son pantalon sortait une queue de rat longue et grise qui s'étalait sur la scène. En se tournant vers elle, elle vit dépasser de son masque de carnaval de longues moustaches de rat et un petit museau reniflant sans cesse. Horrifiée et voulant s'enfuir, elle fut malheureusement retenue par le canapé dont le gruyère s'était collé a sa robe. Criant et levant les bras pour qu' ulrich vienne la sauver, toute la salle transportée par l'émotion applaudit alors à gran- ds fracas le spectacle qui, il est vrai, ne manquait pas de piquant où comédie et tragédie étaient étrangement mêlées. Puis monsieur casanova s'asseya à côté d'elle et commença à la renifler des pieds à la tête comme s'il comptait la manger; mais simone pour se défen- dre interposa entre elle et lui un coussin en pain d'épices. Un hors d'oeuvre, monsieur Casanova? lui demanda-t-elle en lançant un regard ironique au public. Aussitôt des rires s'élevèrent de la salle. Mais quel humour, cette fille! Mais quel humour! J'espère que Ca- sanova les mangera tous les deux! dit un gros rat obèse au deuxième rang. Avec l'appetit qu'on lui connait, je crains qu'il mange aussi le canapé, Ah!Ah!Ah! Vous êtes ignoble, monsieur le baron! Vous savez bien que le canapé est pour la fin du spectacle où nous sommes tous conviés, voyons! Madame la baronne, veuillez m'excusez, mais j'avais co- mplètement oublié le programme de ce soir.

Comment vous appelez-vous, ma chère madame? lui demanda-t-il en grignotant un peu de pain d'épices sur son corsage. Je suis la marquise des anges et mon mari est le général des troupes. Des troupes? Oui, des troupes en action, dit-elle en ne sachant pas quoi lui répondre. Et où est-il votre mari en ce moment? Mon mari est parti tout à l'heure dans la coulisse et il va revenir dans un instant a l'autre. Je suis désolé de vous le dire, ma chère madame, mais on m'a prévenu qu'il était parti rejoindre son bataillon dans les Flandres et qu'il ne reviendra pas d'ici tôt. Quoi, mon mari est parti faire la guerre sans me prévenir! Mais comment est-ce possible, mon dieu? lança-t-elle comme un cri de désespoir qui mit aussitôt tout la salle en émoi, désormais suspendue aux lèvres de Casanova. Mais mada- me, je suis là et je vous protégerai jusqu'a son retour! Croyez-moi très sincèrement, je veux votre bonheur, rien que votre bonheur! dit Casanova les larmes aux yeux. Mais si mon mari meurt à la guerre, mais que vais-je devenir? Oh non, madame, ne dites pas cela. Car si le destin en décidait, je vous jure sur l'honneur de le remplacer dans votre coeur, lui dit-il en lui prenant la main. Oh mon ami, comme vous êtes bon! Venez que je vous embrasse! lui dit-elle en avançant sa bouche sur le visage masqué de Casanova. Mais bizarrement, au même instant, elle sentit de grosses moustaches lui piquer le visage ainsi que de petites dents lui grignoter les lèvres. Mais qu'est-ce cela, mon ami? En clig- nant des yeux, elle s'aperçut qu'un énorme rat était sur elle et essayait de la culbuter! Au- ssitôt toute la salle éclata de rires, alors que simone jetait des cris d'épouvantes en appel- ant à l'aide :  Au secours! Au secours! Puis la salle, ne pouvant plus retenir son émotion, applaudit à nouveau à grands fracas la scène que venait de leur jouer Casanova et sim- one, criant d'épouvante, qui essayait de s'extirper de ses pattes velues.

Mon dieu quel jeu d'acteurs fabuleux! lancèrent les plus fanatiques d'entre eux. Puis d' un geste fou, elle réussit à s'arracher du canapé, mais en y laissant une partie de sa robe. En s'enfuyant dans les coulisses, le public put voir une partie de ses fesses là où la robe s'était déchirée! Des cascades de rires aussitôt s'élevèrent de la salle où monsieur Casan- ova, à moitié déçu, fit une nouvelle pirouette afin que le spectacle continue. Je vous l' avais dit, ma bonne dame, ce Casanova a toujours assuré le spectacle. Ca ne fait aucun doute! expédia un vieux rat déguisé en marquis.

Quand elle passa derrière le rideau de la scène, elle aperçut ulrich qui parlait à un porte- manteau. Mais qu'est-ce tu faisais pendant tout ce temps? lui lança-t-elle d'un air furie- ux. Moi? répliqua-t-il en faisant mine de rien comprendre. Bizarrement, au même inst- ant, on entendit un énorme bruit retentir dans la salle où des claquements de fauteuils furent aussitôt suivis par une course infernale vers la scène. En entrouvrant le rideau, ils apeçurent des milliers de rats en train de dévorer le décors où le canapé en gruyère fut englouti en un rien de temps! Le pupitre et le micro furent dévorés par l'archiduc et son épouse l'archiduchesse. Mais le comble du spectacle fut atteint quand la scène s'écroula sur elle même comme rongée de l'intérieur par une armée de bestioles affamées! Avec une mentalité comme celle-là, ils n'arriveront jamais à rien! lâcha avec dépit ulrich en prenant la main de simone et en l' entraînant de l'autre côté.

En courant à travers le tunnel, ils aperçurent une immense porte leur barrant le passage. Mais ulrich bizarrement toucha une de ses decorations et la porte aussitôt s'ouvrit pour les laisser passer. A ses côtés, simone semblait en admiration devant tous ses dons de ma- gicien qu'elle lui enviait beaucoup, il faut le dire. Puis dépassant enfin la porte, tous les deux furent étonnés d'y découvrir une immense bibliothèque, quasiment abandonnée, où des milliers de livres étaient soigneusement rangés sur des étagères s'élevant jusqu'aux plafond! Ulrich, qui avait toujours aimé les livres, s'arrêta pour y jeter un coup d'oeil. Mais en lisant les titres et les noms des auteurs sur les tranches, il s'aperçut qu'il n'en co- nnaissait aucun! Certes, sa culture livresque avait des lacunes, mais pas à ce point là! s'ét- onna-t-il. Bref, comme si sous terre la littérature avait d'autres références, d'autres talents ou peut-être d'autres prix Nobel? se demandait-il étrangement. Tous avaient des noms fa- rfelus comme Sake le Pire, auteur d'un ouvrage intitulé Omelette où sur la première page était représentée un rat tenant entre ses pattes une tête décapitée d'homme à laquelle il fai- sait la morale! Puis sur un autre ouvrage du même auteur, il fut prit d'un fou rire, quand il lut la très célèbre tirade de son personnage principal : Mon royaume pour trois kilos de patates! au lieu de mon royaume pour un cheval, la très célèbre tirade de Richard 3 que tout le monde connaît, je crois. En continuant la lecture d'Hamlet, to be or not to be, that' the question était devenue étrangement du beurre, oui du beurre pourvu qu'on en ait tou- jours! Bref, on avait le sentiment qu'ici les auteurs avaient une obsession pour la bouffe et qu'ils avaient dû adapter les ouvrages de la surface, afin qu'ils soient lisibles ou du mo- ins digestes. Pour dire crûment les choses, les prix Nobel de littérature étaient jugés ici comme des auteurs de très mauvais goût. Car leurs livres, débordant d'une humanité dé- goulinante, faisaient souvent vomir les lecteurs dits sensibles. Et le CRC( le conseil des rats censeurs) les avaient tout simplement interdit pour cause d'immoralité.

Car personne ici n'avait oublié la grande dératisation de 1572 où le roi Charly 9, avec les autorités sanitaires de l'Etat, avaient empoisonné plus d'un million de rats au cours de la Saint-Rathélymi! Et des gravures sur les murs de la bibliothèque montraient ces scènes atroces où les rats mourraient sous l'oeil indifférent des Hommes. Bref, si l'humanité, c' était cela, les grands auteurs qui les représentaient devaient être eux aussi de grands cri- minels! telle était la pensée chez les rats évolués. Ici, dans ce monde souterrain, seuls les auteurs censurés par l'humanité étaient considérés, comme de grands génies, comme un certains Patrick Maaded dont le chef-d'oeuvre, le virus de la fièvre bleue, avait reçu le prix Courbouillon : un prix situé juste entre le prix Babibel et le Goncourt. Ce livre ra- contait l'histoire d'une grande épidémie de fièvre bleue qu'un savant un peu fou, appelé le professeur Banbilock, prévoyait de lancer sur Paris avant de l'étendre au reste du monde. Cet ouvrage avait été censuré pour ses critiques sévères à l'égard des hommes politiques qui, au lieu de servir leur pays, le dépouillait sans aucun scrupule. Ce grand livre avait fait rêver la plus part des rats avides de pouvoirs et de libertés, au point que Ratavor, le représentant des rats, avait conclu un marché avec le professeur Banbilock pour qu'il eût un territoire après l'épidémie où son peuple pourra vivre enfin à la lumière du jour. La ville de Neuilly-sur-Seine lui avait été proposée, ce que fut considéré par Ratavor comme une marque de grande d'estime, vu le côté huppé de l'endroit et de plus à côté de la Seine, bref, un endroit rêvé pour les rats. Ulrich, en continuant à visiter la bibliothèque toujours avec grand intérêt, tomba par hasard sur un livre dont les pages avaient été à moitié arrac- hées( très certainement par la censure) et on avait gardé seulement de l'auteur, un certain Michel Troulebec, des pages admirables sur ses orgies en Thailand avec de jeunes enfan- ts. 

Le reste du livre, qui concernait ses magouilles avec le monde littéraire parisien, n'avait aucun interêt et n'intéressait ici vraiment personne, mais vraiment personne. Un autre li- vre, intitulé le rable mystérieux d'un certains Hugo le Vic se passait sous la révolution française. Rataflor, l'ancêtre de Ratavor, un homme déchu par l'humanité, bref un raté, d'ou l'origine du mot rat, avait réussi à réunir une armée de rats dans les égouts de Paris afin de prendre le pouvoir sur la capitale. On prévoyait de s'attaquer en premier lieu aux abattoirs de Paris avant de se jeter sur la population pour la dévorer. Ce beau livre, re- couvert d'une peau humaine, avait reçu le prix Babibel, l'équivalent du prix Nobel de lit- térature, c'est dire un livre qui comptait beaucoup dans la culture Ratavor. Au rayon des grands voyageurs, il tomba sur le récit d'un certain Vasco de Gamelle, un marin qui avait réussi à faire le tour du monde au fond d'une marmite, bref, un rêve pour les rats de faire un tel voyage! Jules la veine était aussi un auteur très estimé pour ses livres d'aventures dont les vingts milles escalopes sous les mers connurent ici un franc succès. Pendant tout ce temps, où ulrich avait dévoré des yeux les ouvrages de cette bibliothèque, simone avait commencé à prendre goût aux livres et avait fait elle même ses recherches en déni- chant une thorat version originale telle qui l'était mentionnée sur la couverture. En ou- vrant la première page du livre, elle découvrit une gravure représentant le dieu unique pour les rats symbolisé par un rat à trois têtes et à trois queues. La tête de gauche repré- sentait le respect pour les valeurs sociales et s'appelait Ramapublica. La tête centrale co- ncernait les sens et la nourriture et s'appelait Ramanouri. La tête de droite représentait le génie chez les rats et s'appelait Ramafou. Simone, en lisant tout cela, fut émerveillée de constater que les rats n'étaient pas si éloignés des hommes en tant qu'espèce, mais qu'ils les talonnaient juste derrière.

Il est vrai que les rats n'avaient pas le génie humain en tant que créateurs, mais qu'ils s' en inspiraient très largement afin de pouvoir créer une nouvelle civilisation quand tous les hommes se seront entretués. La relève, c'ést nous! affirmaient les plus hauts réprésentants de l'Etat Ratavor. Mon dieu, comme c'est intéressant d'apprendre tout cela! s'écria-t-elle en se saisissant d'un autre grand livre à côté qui ressemblait étrangement à une bible. La petite difference était le titre, car celui-ci s'appelait le bulbe. En l'ouvrant, elle découvrit une gravure représentant le fils du dieu Rat, appelé Ratus christofleur, crucifié, non pas sur une croix, mais sur une vulgaire tapette, appelée piège à rat. La barre meurtrière, mu- nie de son puissant ressort, lui avait écrasé le cou et les moustaches en passant. Pour les rats, c'était le pire des crimes qu'on puisse commettre sur un des leurs. En contre bas de l' image étaient représentés des moines rats qui priaient pour le salut de son âme. Mon di- eu, comme toutes ces représentations ressemblaient aux nôtres! pensa-t-elle en fermant le livre puis en cherchant du regard ulrich. Celui-ci était assis sur un petit tabouret et sem- blait méditer sur toutes ces choses extravagantes qu'il venait d'apprendre sur les rats. Et il compris qu'être rat ne signifiait pas ce que les hommes croyaient bêtement depuis des lustres, c'est à dire des bestioles qui ne pensaient qu'à manger, qu'à se reproduire et qu'à transporter des maladies, non. Mais bien une civilisation en attente de remplacer l'hum- anité quand celle-ci aura disparu. Les Ratavors avaient pensé à tout en copiant le génie humain pour créer un nouvel ordre sur la terre. Et être rat ne signifiait plus ronger les fo- ndations des maisons ou bien des édifices cultuels des hommes pour que ces derniers s' écroulent, non. Mais bien s'y introduire afin de survivre jusqu'à la prochaine hécatombe humaine. En resumé, être rat signifiait rester positif et malgré que l'on soit pour l'instant toujours dépendant des hommes.

Patience, endurance et adaptibilité semblaient être les grandes qualités chez les rats, biza- rrement les mêmes qualités que l'on retrouvait chez les hommes! pensa ulrich d'un air ét- onné. De là à penser que les hommes étaient des rats et vis-versa, il n' y avait qu'un pas! Peut-être que les rats sauveront un jour notre culture? se demanda-t-il étrangement en se levant de son tabouret et en observant tous ces volumes au dessus de sa tête, comme les derniers testaments de l'humanité. Il est vrai, modifiés, mais non moins inspirés en gran- de partie par le génie humain. Et quand tous les hommes auront disparu, les futures gén- érations de rats sauront, grâce aux livres à leur disposition, que les hommes étaient pass- és sur la terre en leurs laissant de biens beaux monuments. Cette vision toute nouvelle de voir le monde, non moins apocalyptique pour les hommes, avait toutes les raisons d'exis- ter un jour! pensa-t-il en regardant cette guerre en surface où les hommes s'entretuaient pour des raisons futiles de gloire et de pouvoir. Un jour, ce sera pour de bon et l'humani- té perdra cette guerre contre elle même et l'homme disparaîtra pour toujours. C'est ainsi que les civilisations disparaissent! pensa-t-il en se laissant tomber sur son tabouret, com- me épuisé par tous ces questionnements philosophiques.

-Alors qu'est ce qu'on fait maintenant? lui demanda subitement simone en se tournant vers lui.

On va partir..lui dit-il avec ce désir de remonter à la surface pour revoir la lumière du jour et malgré que les hommes fussent toujours en guerre avec eux même.

Ouf, il était temps, je commençais vraiment à me ronger les ongles! dit-elle épuisée de penser comme un rat où l'enfermement lui était devenu insupportable. Et elle compris subitement que pour être rat, il fallait supporter tout cela pendant des générations en- tières d'homme et de femmes. Bref, un supplice qu'elle ne pouvait plus supporter une minute de plus! pensa-t-elle en prenant la main d'ulrich et en l'entraînant vers la sortie du tunnel. Celui-ci, quelque peu surpris, se laissa entraîner par elle qui semblait conn- aitre le chemin du retour. En passant une seconde et dernière porte, où il était marqué sortie de secours, ils furent étonnés de voir disparaître comme par magie leur déguise- ment d'opéra où ulrich retrouva son vieux veston et son treillis militaire et simone sa robe de jeune fille, il est vrai, un peu sale. Déçus l'un comme l'autre d'avoir retrouvé leurs vieux vêtements, ils comprirent soudainement qu'ils étaient revenus à la réalité et firent la tête en pénétrant dans un veil hangar où des pneus et des carcasses de voitures encombraient les lieux. En montant sur le toit d'une des voitures, ulrich aperçut un trou de lumière fait dans un mur. Ca y'est, simone, on y est! Hourra! Hourra! s'écria-t-il en levant les bras. Entendant les cris de joie de son compagnon, elle lui tendit les bras afin qu'il l'aide à monter sur le toit de la voiture. Debout sur le toit et se cramponnant l'un à l'autre pour ne pas tomber, ils furent émus de revoir la lumière du jour qui pendant un instant leur fit un mal aux yeux. Mais ne pouvant plus retenir son émotion, elle embra- ssa ulrich sur la bouche qui prit d'un désir fou, mais ne trouvant pas l'endroit très app- roprié pour lui faire l'amour, l'aida à redescendre du toit pour lui demander de se cou- cher sur le capot de la voiture. Simone, le corps rempli de désirs et ne pouvant refuser cela à son jeune amant, se coucha sur le capot et retroussa sa robe.

Ulrich, les yeux brillant de désirs, fut un peu déçu de ne pas voir la petite culotte rose qui l'avait tant excité la dernière fois et pensait qu'elle avait dû s'en débarrasser pour se sentir plus libre, plus disponible pour l'amour. Sentant son désir monter derrière sa bra- guette, il laissa tomber son pantalon sur ses rangers et sentit son membre s'allonger puis se durcir telle une trique à la vue des cuisses écartées de simone où celle-ci, les yeux mis clos, crut assister à un miracle de la nature. Car le membre d' ulrich devint si énor- me qu'elle se demandait comment il l'allait faire pour entrer en elle qui n'était qu'une petite fille de 13 ans et pas encore une femme? Mais celui-ci, fougueux comme un jeu- ne taureau, pensait tout d'abord à son propre plaisir et d'un coup de butoir réussit à intr- oduire son membre énorme dans son petit orifice qui, souple comme un voile de flan- elle, sembla se déchirer. Prise par la douleur, elle lâcha un cri qui mit aussitôt Ulrich dans un état second, proche de la frénésie sexuelle, accentuant même le rythme de ses coups de butoir, comme pour s'assurer de la victoire finale. Simone, assommée par le plaisir et n'ayant plus la force de se cramponner au capot glissant de la voiture, s'aban- donna entièrement à lui qui la prenant par tous les cotés semblait la désarticuler telle une petite marionnette. Puis sentant sa semence brûlante traverser sa verge et inonder le sexe de simone, il poussa un cri qui ressemblait étrangement à un cri de victoire où pla- isir et récompense étaient intimement liés depuis la création du monde. Le front baigné de sueur et d'une fierté mâle, il avait alors le sentiment d'avoir accompli sa mission sur la terre qui était d'ensemencer les fleurs des champs sous l'oeil complice du grand mai- tre de la création, Dieu. Quant à simone, elle avait le sentiment d'avoir été labourée par le soc puissant de la vie et qu'elle avait reçu entre les cuisses, la semence de l'humanité, bref, le destin du monde, ce qui l'a mise aussitôt dans état de bonheur quasiment inex- primable par les mots.

Tout ceci était au dessus d'elle et l'acceptait tel quel. Ulrich, épuisé, par la bataille qu'il venait de livrer avec lui même et son orgueil, se rhabilla quelque peu sonné, voir un peu saoulé par ce qu'il venait de réaliser. Celle-ci le regardait alors comme un dieu et ulrich comme une déesse comblée. Tout ceci s'exprimait sans aucun mots seulement par l'in- tensité de leurs regards et de leurs gestes qui un peu maladroit essayaient de remettre le- urs affaires en ordre : où simone, après avoir sauté du capot et posé les pieds sur le sol, réajusta sa robe suivi d'ulrich qui remonta son pantalon et referma la boucle de son ceinturon avec le sentiment du devoir accompli.

-Je suis fatigué, je vais aller me reposer! dit-il en ouvrant la portière arrière de la voit- ure et en se jetant sur la banquette.

-Moi aussi, dit simone, en ouvrant celle de devant et en se jetant sur les sièges dont le cuir était encore en bon état. Quelques heure plus tard, tout le hangar se trouva plongé dans l'obscurité où tous les deux semblaient rêver à des choses bien differentes. Ulrich pensait mécanique et rêvait de remettre en état l'auto : Demain, il faudra que je jette un coup d'oeil au moteur pour voir si je peux le faire repartir! pensa-t-il. Simone, quant à elle, rêvait de dénicher dans un coin du hangar une bicyclette bleue comme celle que son père lui avait offert pour son 11ème anniversaire. Et un sourire semblait se dess- iner sur sa bouche. Mais ne rêvons pas trop, demain on verra! murmura-t-elle du bout des lèvres avant de  s'endormir profondément.

Le lendemain matin, alors qu'elle dormait paisiblement, elle fut réveillée brutalement par un bruit assourdissant de ferraille. Mon dieu, mais c'est quoi tout ce boucan? lança- t-elle énervée en se redressant sur son siège. A travers le parebrise, elle aperçut que le capot avant de la voiture était relevé et que quelqu'un était en train de bricoler en dess- ous. Alors qu'elle s'apprettait à sortir pour aller voir, elle vit soudainement la tête d' ulr- ich apparaître et lui dire : Oh excuse-moi, simone, de t'avoir réveillé! Mais il me faut absolument remettre en état cette auto si l'on veut partir d'ici!

-Mouhais..répondit-elle en faisant la moue. Non qu'elle ne le croyait pas capable de le faire, mais bien pour l'impolitesse qu'il lui avait montré si tôt le matin. En sortant du véhicule, elle se demandait cureusement s'il avait encore ses dons de magiciens, comme ceux qui lui avait montré à l'intérieur du tunnel. Car à le voir tempêter contre lui même et contre ce moteur qui ne voulait pas redémarrer, tout pensait à croire que tous ses dons s'étaient volatilisés en passant à nouveau dans la réalité, bref, dans ce hangar qui sentait désormais l'essence, le caoutchouc et la ferraille rouillée. Bref, ne voyant plus d'intérêts à le regarder travailler, elle partit vers le trou de lumière qui semblait l'attirer comme un papillon. En passant de l'autre côté, elle fut agréablement surprise de se retrouver au mi- ilieu d'une forêt où les bruits de la nature la submergea d'un bonheur presque irréel. De- vant elle, un petit chemin parfumé, légèrement dessiné entre les fougères, semblait vou- loir l'inviter à la promenade ainsi que de grands arbres surplombants prêts à la saluer sur son passage. Le chant des oiseaux, haut perché sur la cimes des arbres et le cri des bêtes résonnant au milieu de cette forêt, avaient comme le goût d'un paradis perdu. En contre- bas, une petite rivière coulait paisiblement en suivant les ondulations de ses rives charg- ées de cailloux et de terre fécondée. Simone, pénétrée par tout cet environnement merve- illeux, se sentit à nouveau faire partie de la nature et non plus à celui des Hommes qui, selon elle, l'avait trahi par cette guerre en la séparant de sa famille. La nature sans les Hommes serait à mon avis une excellente chose pour l'avenir du monde! pensa-t-elle en scrutant la cime des arbres d'où s'échappaient des rayons célestes. Tout à coup un de ces rayons tomba sur sa joue comme pour lui confirmer sa pensée et lui dit : Oui, simone, tu as parfaitement raison de penser que les Hommes sont une calamité pour la nature!

Car dieu en leur donnant du génie avait crée sans le savoir des monstres qui un jour se mesureraient à lui en voulant lui octroyer son pouvoir de créateur. Alors Dieu-tout-pui- ssant, entendant leurs paroles blasphématoires, les maudit tous sur le champ, non en agi- ssant, mais en les laissant agir selon leurs vues. Et comme il l'avait prédit, les hécatomb- es humaines se succédèrent les unes après les autres, mais sans que l'Humanité en soit réduit au néant. Car sa grande idée ne fut jamais de cette extrémité là, mais plutôt de lui donner un nouveau départ afin qu'elle puisse retrouver les vraies valeurs du coeur qui sont celles du respect de la vie des autres et de la nature. Pour cela, IL ne se trompa jamais et l'humanité se ressaissit à chaque fois afin d'éviter sa destruction totale! C'est ni plus ni moins ce que disait Socrate à ses contemporains pour calmer leur soif de sang : Au bout du compte, c'est toujours le bien qui gagne, car on ne peut pas être méchant tout le temps! Dieu avait pensé à tout même aux cas extrêmes. Mais ce qui le démange- ait plus que tout, c'était d'avoir donné à l'Homme trop de genie et surtout cet amour im- modéré pour la gloire qui le rendait très dangereux pour ses semblables. La prochaine fois que je le recréerai, je lui mettrai un cerveau plus petit. Sûrement celui d' une brebis afin qu'il me suive comme un berger! pensa dieu, le front plein de sages résolutions

Simone, après avoir écouté Dieu à travers la nature, se coucha dans l'herbe et sentit tout à coup les forces telluriques de la terre la traverser des pieds à la tête : où un sentiment de bien être l'envahi comme raffermissant son corps et ses pensées. Ici, aucun bruit de la guerre ne lui parvenait, seuls les bruits harmonieux de la nature envahissaient son esprit et le consolaient de toutes ses souffrances passées ou sa mémoire sembla se vider tel un ballon de baudruche et se remplir d'un air parfumé de fleurs. Soudainement, une brise lègère se leva et lui caressa le visage telle une main de fée. Agréablement surprise, elle ouvrit les yeux et vit apparaitre sous la cîme d'un arbre, un spectre recouvert d'un voile d'une éclatante blancheur ressemblant étrangement aux traits de sa mère! Oh maman, maman! cria-t-elle en se levant et en se precipitant vers celui-ci où, arrivant en dessous, elle s'aperçut que le spectre avait malheureusement disparu! Les larmes aux yeux, elle ne put s'empêcher alors de serrer fortement le tronc d'arbre entre ses bras, comme pour ess- ayer de retenir l'esprit d'une mère qui lui était apparu incidemment. Mais qu'a-t-elle vou- lu me dire exactement? se demanda-t-elle prise d'un doute affreux. Est-ce la mort qui était venue me voir ou bien tout au contraire la vie qui se poursuivait ailleurs? Où peut- être avait-elle été tout simplement libérée avec le reste de ma famille et que tous attend- aient mon retour? insista-t-elle d'une manière poignante, le coeur plein d'espoir. Emue par cette pensée, elle sécha ses larmes et remonta vers le hangar. Alors qu'elle s'en appr- ochait, elle entendit soudainement un vrombissement de moteur, ce qui ne la rassura au- cunement craignant qu'ils soient toujours enfermés dans leur rêve où ulrich avait appa- remment retrouvé ses dons de magicien et elle même entendu Dieu lui parler de ses ambitions secrètes!  

Et ma mère en spectre, quelle horreur! lança-t-elle en levant les yeux vers le ciel. En pé- nétrant dans le hangar, elle cria à ulrich : Arrêtes, arrêtes, ça ne sert a rien, car on ne pou- rra pas s'en servir! Comment? lui répliqua-t-il surpris par ce ton de commandeur. Mais qu' est-ce tu racontes là, ma petite? lui dit-il d'un ton presque méprisant. Mais on est en pleine forêt et un véhicule ne pourra jamais passer à travers. Comment en pleine foret? Oui en pleine forêt, je te dis. Ca me parait étrange que tu me dises ceci. Car hier soir, quand je suis sorti, j'ai vu une route goudronnée juste en face. Peut-être, mais aujour- d'hui il en ait autrement. Oh merde alors! lâcha-t-il en se précipitant vers l'extérieur. Simone, qui le regardait fulminer de colère, ne le suivit point, mais attendit son retour afin de clarifier la situation avec²lui. Mais ne le voyant pas revenir, elle décida de faire un tour au fond du hangar où tout un bric à brac d'objets semblait comme l'interpeller. Dans un coin, derrière un tas de bidons d'huile, elle aperçut un vélo puis un deuxième! Mon dieu, ce à quoi j'avais rêvé la nuit dernière! lança-telle surprise par cette heureuse découverte. En jetant un coup d'oeil rapide dessus, elle constata qu'ils étaient tous les deux en excellent état, mais méritaient un bon coup de toilette tellement la poussière s'y était déposée dessus. En entendant ulrich rentrer dans le hangar, elle lui cria: Ulrich, vie- ns par ici, j'ai découvert un trésor! Un trésor, mais qu'est ce quelle raconte encore là, cette gamine? grogna-t-il en se precipitant vers elle. Arrivé devant les deux vélos crass- eux, il éclata soudainement de rires, Ah!AhAh! et lui dit : Si c'est ça ton trésor, tu peux le garder! Moi je partirai d'ici avec mon auto, sinon rien! Mais qu'est ce tu racontes là, ma vieille chouette? lui lança-t-elle à la figure tellement elle se sentie humiliée par son attitude.

Ok, dit-elle, si tu veux prendre ton auto, je ne t'en empêcherais pas. Mais on verra bien qui a raison! Je fais le pari! dit ulrich, Ok, top là! jura-t-elle en lui tapant dans la main. Puis elle prit un des vélos et l'entraîna dehors près de la rivière. En jetant un peu d'eau sur le cadre, elle s'aperçut qu'il ressemblait étrangement à celui que son père lui avait of- fert pour son 11 ème anniversaire en étant de couleur bleue, mais comportait deux saco- ches que le sien n'avait pas. Alors qu'elle était en train de l'astiquer avec un grand soin, elle entendit soudainement un bruit assourdissant de coups d'accélérateurs et de boites de vitesse lui parvenir d'en haut et comprit qu'ulrich avait réussi à réparer l'auto et essayait maintenant de se frayer un chemin à travers la forêt. Assommée par ce bruit mécanque, elle comprit instantanément que celui-ci représentait l'horrible combat entre la machine et la nature où ulrich était la machine et les arbres de la forêt les défenseurs de cette nat- ure secrète, création de Dieu. Et avec l'acharnement qu'il semblait déployer pour essayer de se frayer un passage à travers celle-ci, elle le trouvait complètement ridicule. Non pas don quichottesque( comme notre celèbre héros espagnol qui essayait en vain de se battre contre les moulins, ceux des Hommes), mais de ridiculement honteux pour l'Homme qui voulait s'emparer de la nature en vue de la modeler à sa façon. Où l'Homme, ne croyant plus aux esprits de la forêt, voulait absolument la transformer en réserve de bois ou en terrain de chasse pour la battue des sangliers et des cerfs. Et en la désacralisant, il s'en fa- isait ni plus ni moins le maitre! Dieu eut alors le sentiment d'être dépossédé de ses pou- voirs divins, ceux de la creation. Et l'idée d'une solution finale pour les Hommes lui frô- la un jour l'esprit, quand il constata que l'Homme était décidément irrécupérable. Car mê me racheté, il continuait dans son erreur à vouloir tout détruire sur la terre, qui pourtant était un paradis!

Mais étrangement, il rejeta cette idée parce que les animaux qu'il avait crée avant les Ho- mmes ne le satisfaisaient pas entièrement. Car ces derniers, bien que parfaits pour vivre en harmonie avec la nature, avaient le gros défaut de ne pas glorifier sa puissance, mais seulement idolâtrer ce soleil qui lui prodiguait de la chaleur et de la lumière pour son bien-être. Bref, déçu d'être considéré comme un simple lampe à bronzer et à éclairer, Dieu eut alors l'idée de créer l'Homme afin que celui-ci puisse le glorifier et l'honorer par des prières visibles du ciel. Et pour cela, il lui donna le verbe et l'imagination. Mais étrangement l'Homme en usa autrement en fabriquant des légendes et des mythes qu'il pe upla aussitôt de dieux et de demi-dieux représentés par des idoles afin de pouvoir les ma- nipuler à leurs grès comme sur un grand échiquier. Dieu remarquait ici, pour la première fois, la perversion des Hommes à vouloir s'accaparer de son pouvoir, bref, de ne pas re- connaître en lui le maitre de la création, mais uniquement une nébuleuse sans grand rapp ort avec la réalité. Dieu, désabusé, les laissa donc s'entretuer, puisque ces derniers le vo- ulurent bien. Ceci dura plusieurs millénaires, quand arriva sans prévenir un personnage que Dieu lui même n'avait pas prévu, puisque Dieu n'est pas un homme ni une femme, mais une entité supérieure spirituelle qui domine la matière au point de pouvoir la créer par simple volonté. Cet homme s'appelait Jesus-Christ et étrangement ne déplut point à Dieu. Car celui-ci rentrait parfaitement dans ses plans de restaurer ses pouvoirs sur la Terre, c'est à dire de faire comprendre à l'Homme qu'il devait le craindre pour ne pas qu' il tombe à nouveau dans le piège du feu et du sang!

Mais Jésus-Chris fit l'erreur de ne parler aux Hommes que de paradis et de miracles et en se faisant passer pour le fils de Dieu! Ce que Dieu comprit comme un sacrilège, car il n' était point un Homme, mais une entité supérieure spirituelle qui n'avait jamais promis de miracles aux Hommes, comme de redonner la vue à un aveugle ou bien refaire marcher un paralytique! Mais seulement leur faire comprendre que le miracle se trouvait là sous leurs yeux, comme dans ces mers remplies de poissons et dans ces forêts peuplées d'ani- maux qu'il avait créee afin qu'ils puissent se nourrir jusqu'à la fin des temps. Et pour compléter ce paradis, il avait dressé au dessus de leurs têtes, un ciel d'une immense beau- té afin qu'ils puissent chasser de leurs esprits toutes les idées noires. Bref, Dieu, un peu naïvement, avait pensé que l'Homme était assez intelligent pour le voir. Mais ce dernier avait, semble-t-il, jeté son dévolu ailleurs sur de vils intérêts comme pour l'argent et le pouvoir. Pourtant Jésus-Chris l'avait bien dénoncé, mais s'y était pris très mal en se fai- sant passer pour le fils de Dieu en rabaissant Dieu au niveau des Hommes, ce qu'il con- sidéra comme un blasphème envers sa puissance, car il n'était point Homme, mais maitre de l' univers. Dieu scella donc son sort en l'abandonnant aux mains des Hommes qui le crucifièrent. Quant à sa résurrection à laquelle les chrétiens crurent pendant longtemps (afin de prouver au monde entier qu'il était le fils de Dieu), malheureusement Dieu ne la réalisa point. Non par punition, mais seulement parce qu'il n'en avait pas le pouvoir. Parce que ressusciter un mort n'avait pour lui aucun sens, alors que sauver son âme pour en faire quelque chose de supérieure, voilà où se trouvait ses nobles ambitions! Et co- mme disait si bien Socrate, rien ne se perd, mais tout se transforme! Bref, ressusciter un mort ressemblait étrangement à de la publicité mensongère pour vendre du bon dieu à l' étalage ou bien le mythe de Frankenstein!

Bon dieu, expression faussement employée pour parler de lui, car il est ni bon ni mécha- nt, mais généreux dans tous ses principes aussi bien à créer la vie qu'à la détruire afin de parfaire sa création. Jésus-Christ avait senti sans nul doute le dessein de Dieu (comme beaucoup d'autres illuminés), mais il avait commis trop d'erreurs pour que l'on puisse considérer sa religion comme la vraie religion de Dieu. Né juif, il avait le défaut de sa communauté, c'est à dire d'inventer un commerce( pas forcément d'argent) à partir d' une idée( pour notre cas, celui des âmes). Et c'est ce défaut qu'on perçoit très bien en lisant la bible où les images veulent nous séduire afin de nous proposer du bon dieu comme du bon pain enfin accessible par nous tous. Miracles, paradis, le bon dieu miséricordieux, voilà le film en cinémascope que Jésus Christ avait souhaité nous montrer où lui même aurait le premier rôle et dieu le second. Malheureusement son film se termina pour lui en film d'horreur où il se vit crucifier sur grand écran en couleur. Le monde entier assista bien évidemment à cette dernière séance et fut convaincu qu'il méritait l'oscar du mei- lleur acteur. On le lui donna et ainsi naquit la légende de Jesus-Christ : l'homme qui se prit pour le fils dieu! Sa légende existe toujours aujourd'hui, parce que des hommes l'en- tretiennent afin qu'elle ne meurt jamais et ces hommes habitent le Vatican et en font un véritable commerce. Et il parait que cela leur rapporte des milliards d'euros grâce aux dons des gens qui veulent absolument aller au paradis après leur mort. Il parait même que le Vatican leur procure un certificat d'accession directe au paradis quand ils auront éffectué le virement bancaire! Si ce n'est pas un miracle, alors dites-moi ce que c'est exa- ctement? Personnellement, je ne pense pas que Dieu loge au Vatican, tel est le sentiment que j'éprouve au fond de moi sur l'existence de Dieu! Ainsi va la vie et moi qui sens aux fond de mes entrailles tous mes organes s'agiter pour ne pas mourir, seul mon coeur as- pire à la vie éternelle et à cette vie dont parle les légendes. Mais ces légendes sont-elles vraies ou fausses? En fait, je n' en sais rien. Et pour vous dire toute la vérité, je me sens comme un petit insecte qui avant la nuit cherche à s'abriter. Cela veut-il dire pour autant que l'obscurité me fait peur ou bien que mon instinct me guide au bon endroit pour y chercher ma couche? A ma mort, un chemin se dressera devant moi et je l'emprunterai sans me poser de questions. Voilà ma vision de Dieu où nul besoin du certificat de bon- ne conduite des Hommes pour aller au paradis!

Après l'échec de Jésus-Christ, un homme intègre arriva. Il s'appelait Mahomet et ne se prenait pas pour le fils de dieu, mais seulement pour son prophète, ce que dieu considéra comme une marque de grande honnêteté. Mais ce que dieu appréciait tout particulièrèm- ent chez Mahomet, c'était sa combativité par rapport à Jésus-Christ qu'il considérait co- mme quelqu'un d'un peu trop intellectuel, voir un peu mou pour rétablir ses pouvoirs sur la terre. Alors qu'avec Mahomet, il emploierait la force pour dompter les infidèles et les idolâtres. Dieu avait enfin trouvé son homme providentiel pour rétablir son royaume sur la Terre et l'aiderait en première tache à reconquérir l'Arabie heureuse (tel était le premi- er voeux de Mahomet), puis à conquérir d'autres regions et de nouveaux continents où les idoles païennes seraient renversées. Et pour effectuer cette mission d'ordre divin, dieu le protégera à maintes reprises aussi bien contre ses assaillants lors des combats que con- tre ces vaines tentatives d'assassinats qu'il sut déjouer afin qu'il puisse assister de son vi- vant au triomphe de l'unique et vraie religion de dieu : l'Islam. Dieu réalisa ce rêve et fit de Mahomet le plus grand prophète de tous les temps. Et si dieu put réaliser tout cela gr- âce à lui, ce fut dans le seul but de faire comprendre aux Hommes que l'Islam, étant la dernière religion révélée, était aussi la plus proche de l'esprit de dieu à laquelle ils pouv- vaient faire une entière confiance pour y établir le paradis sur Terre. Et contrairement à ce que les chrétiens croyaient, que le paradis était au ciel, Mahomet pensait plutôt que le paradis était réalisable ici bas. Parce que dieu avait mis entre les mains des Hommes tous les matériaux nécessaires à sa réalisation en leur donnant une religion, l'Islam, c'est à dire une maison où désormais les lois du Coran organiseraient la vie des Hommes aussi bien en matière de justice que d'économie où des sentences seraient appropriées à la hauteur des crimes commis ainsi que des prêts sans intérêts, etc, c'est à dire une société se voul- ant juste, mais implacable comme la justice de dieu.

Qu'une personne naisse riche ou le devienne, on ne devait pas convoiter sa richesse ni la suspecter de vol, mais que celle-ci devait pratiquer l'aumône envers les plus pauvres, ce qui montrait bien que Mahomet ne destinait pas seulement le paradis aux pauvres, mais aussi aux riches. Comme Luther qui, plusieurs siècles plus tard, l'exigera auprès du pape Leon 10, mais que ce dernier excommuniera pour hérésie. Tout ceci nous montrait bien que Mahomet était en avance sur son temps et surtout sur le christianisme qui était enc- ore une religion pleines d'archaïsmes et d'idolâtries, non avouées. Mahomet, on peut le dire, était un moderne en matière de religion et de spiritualité. Car il se refusait de donn- er une représentation de dieu par une image( à l'encontre des chrétiens) pour en faire une religion universelle et beaucoup plus puissance que la chrétienne : où dieu n'était pas un homme blanc occidental, mais une entité hautement spirituelle qui n'était point accessib- le par l'imagination, mais uniquement par le sentiment profond qu'on éprouvait pour lui qui chassait alors de notre coeur toute crainte de mourir. Celle-ci s'appelle la foi et qu'on employer, je pense sans se tromper, pour toutes les religions du globe. C'est comme si Mahomet avait voulu virtualiser l'esprit de dieu, afin que l'Islam devienne une religion intemporelle qui puisse aussi séduire les sociètés les plus matérialistes qui soient, com- me l'occidentale qui s'était jetée sur le corps du Christ comme sur une idole. Mahomet ne se moqua jamais de son prédecesseur, Jésus-Christ qui avait échoué dans sa mission de rétablir les lois de dieu sur la Terre. Car il savait que l'Islam était le parachèvement final de la religion juive et chrétienne, tel que dieu l'avait souhaité. Grâce à lui et à ses victoires sur les infidèles, l'Islam se répandit à une vitesse grand V sur ses régions peupl- ées en grande partie par des orientaux, mais aussi par des occidentaux (en faible nombre) comme en Espagne, en France, des pyrénées jusqu'a Poitiers.

L'Islam qui était alors à son apogée eut bizarrement peu de sucées auprès des européens qui adoptérènt plutôt la religion chrétienne pour des raisons esthétiques et culturelles. Car l'Europe en ces temps là, au moyen-âge, avait des mœurs très grossières qui lui emp- êchait de saisir et de sentir tout le raffinement que l'Islam pouvait lui apporter en matière de mœurs et de spiritualité. Bref, l'esprit occidental, froid et matérialiste, avait besoin pour croire en dieu d'une image forte et symbolique pouvant frapper son imgination à l' encontre des musulmans qui avait exclu toute image pouvant représenter dieu. Les occi- dentaux, dépourvus de sens pour saisir dieu, choisirent alors l'image du Christ crucifié sur sa croix pour se rapprocher de lui, mais sans s'apercevoir qu'ils allaient en faire une idole, c'est à dire une idole que Mahomet combattait lui même! Les chrétiens étaient donc pour lui dans l'erreur et continuaient à semer la désolation sur la Terre, puisque les idoles étaient des objets auxquels on pouvait faire dire tout ce qu'on voulait! Ainsi na- quit la guerre entre l'Orient et l'Occident entre les chrétiens et les musulmans qui dure encore de nos jours. Les juifs, que Mahomet nommait de perfides, se rangèrent aussitôt du côté des matérialistes qu'on appelle les occidentaux pour protéger leurs intérêts. Et pour compléter ce tableau bien sombre, Mahomet finit par mourir empoisonné suite à un repas pris après sa victoire sur Kaïbar( une place forte tenue par les juifs) où Zainab, une juive dont le frère Mahrab avait été tué par Ali, dit le lion pour se venger empoisonna le mouton grillé qu'elle lui servit. Mahomet, qui en avait mis un morceau dans sa bouche et sentant comme un goût étrange, s'écria : Mon dieu, mes amis, recrachez tout ce vous av- ez dans la bouche : ce mouton est empoisonné! Malheureusement ceux qui en avaient avalé moururent. Ainsi commença cette longue histoire de haine entre les musulmans et les juifs qui, alliés des occidentaux, feront tout pour créer au milieu des nations Arabes leur terre promise : Israel, bref, une pure folie!

Simone, surprise de n'entendre plus aucun bruit, commençait vraiment à s' inquiéter et se demandait si ulrich  avait eu un accident ou bien réussi à se frayer un chemin à travers la forêt et donc gagner son pari? Mais lui connaissant plus d'un tour dans son sac, elle pré- féra attendre couchée dans l'herbe près de son vélo qui finissait de sécher au soleil. Et puis orgueilleux comme il est, il va tout faire pour retarder la connaissance de sa défaite! pensa-t-elle sûre de sa victoire. De toute façon traverser cette forêt relève de l'exploit où les arbres sont gros comme des baobabs ainsi que la flore épaisse comme une jungle éq- uatoriale, bref, je savais mon pari gagné d'avance. Alors qu'elle commençait à savourer sa victoire, elle entendit un bruit de chaîne de vélo se rapprocher d'elle, puis ouvrant sou- dainement les yeux, elle vit ulrich la mine déconfite et les vêtements tachés de sang com- me par un accident! Simone, je m'avoue vaincu, tu as gagné ton pari! lui dit-il le souffle coupé en se jetant sur l'herbe. Celle-ci ne lui dit rien, mais le regardait comme une bête curieuse qui s'était prise à son propre jeu, à celui du libre arbitre, mais qui avait été vain- cu par des forces qui le dépassaient de très loin, c'est à dire aux forces de la nature. Lave ton vélo! lui dit-elle d'un ton autoritaire, car on a encore beaucoup de chemin à faire. Ulrich, sans broncher, se leva et porta son vélo jusqu'aux eaux de la rivière où il décou- vrit qu'il était de couleur jaune et équipé de deux sacoches à l'arrière, comme celui de simone. Après qu'il eut fini de le nettoyer avec soin, il le posa sur la berge et partit s'all- onger à côté de son mentor. Quelques instant plus tard, la nuit tomba sur eux et ils s'en- domirent comme deux enfants, la tête pleine de rêves.

Le lendemain matin

Simone, en se levant, remarqua que son vélo ainsi que celui d'ulrich avaient été déplacés durant la nuit et se trouvaient maintenant appuyés contre un arbre près de la rivière.

-Oh, ulrich, réveille-toi!

-Euh, euh, mais qu'est-ce qu'il y a ? lui demanda-t-il à moitié dans les vaps.

-Les velos! Les vélos!

-Mais quoi, qu'est qu'ils ont les vélos?

-Mais ils ont bougé de place durant la nuit!

-Mais qu'est ce qu tu racontes là, ma petite?

-Mais regarde toi même! lui dit-elle en lui donnant une petite tape.

Ulrich, en se retournant, vit bel et bien que leurs deux vélos étaient appuyés contre l'ar- bre près de la rivière.

-Oh mon dieu, c'est pas vrai! dit-il d'un air ahuri.

-Allons voir de plus près, dit-elle avec l'impression de rêver ou du moins de ne pas être sortit du rêve où son compagnon semblait en être l'énigme

En s'approchant des vélos, elle s'aperçut que leurs sacoches étaient gonflées anormalem- ent. Avec toute la prudence du monde qu'on lui connaissait, elle en ouvrit une qui appar- tenait à son vélo et vit apparaître à sa grande surprise des victailles en quantité impressi- onnante! Puis plongeant sa main a l'intérieur, elle en extrait un poulet rôti qui était enco- re dans son papier d'emballage, puis un gigot d'agneau, puis une énorme cuisse de dinde, puis des fruits composés de pommes, de pêches et de raisins et enfin tout au fond de la sacoche, une couronne de pain!

-Chouette, lança ulrich d'un air jubilatoire, on va pouvoir déjeuner ce matin!

Simone, qui n'en croyait pas ses yeux, le regardait alors avec plein suspicion.

-Euh, ulrich, ce serait pas toi qui?

-Qui quoi? lui répliqua-t-il d'un air un peu agaçé.

-Eh ben qui les aurais mises durant la nuit?

-Ah! ah! ah! ria-t-il, mais simone c'est impossible, j'ai dormi toute la nuit! Et puis où au- rais-je pu trouver toutes ces choses délicieuses, dans ma poche peut-être ? lui dit-il d' un air qui semblait sincère.

-D'accord, lui dit elle, cette fois je veux bien te croire..

-Mais avant cela, j'aimerais savoir ce que la tienne contient.

-Pas de problème! lui dit-il en se dépêchant de l'ouvrir.

Plongeant sa main à l'intérieur, il en extrait une énorme cuisse de jambon, puis tout un chapelet de saucisses fumées accompagné de pommes de terres, puis des fruits secs, deux bouteilles de Bourgogne et une bouteille de whisky écossais, puis enfin un gros pain de campagne.

-Oh mon dieu, mais c'est un vrai miracle! s'exclama-t-il en mordant dans l'une des sauci- sses.

-Oui, c'est ce que je pensais, c'est un vrai miracle! dit-elle en le dévisageant.

-Allez simone, ne pinaillons pas comme ça et allons déjeuner, lui dit-il en posant une na- ppe sur l'herbe  sur laquelle ils déposèrent les mets que chacun avaient choisis. Simone avait choisi un morceau de poulet rôti accompagné de pommes de terre et ulrich des saucisses fumées arrosées avec du Bourgogne( mais ne lui dit rien pour la nappe fleurie qu'il avait sortie comme de sa poche!). Et en le regardant engloutir une bouteille de Bou- rgogne à lui tout seul, elle pensait véritablement qu'elle n'était pas encore sortie de son rêve. Mais quand va-t-on bien pouvoir sortir de ce cauchemar? semblait-t-elle supplier.

-Et tu comptes aller où après? lui demanda subitement ulrich.

-Après avoir franchi la forêt? 

-Oui, bien sûr, lui répondit-il d'un air étrangement sûr.

-Eh ben, je compte aller à Paris pour aller à la rencontre des écrivains.

-Oh en voila un beau projet! lui dit-il en la regardant avec une sorte de curiosité et d' admiration non disimumlée.

-Et pour te dire la vérité, c'est la grande bibliothèque qui m'en a donné l'envie.

-Mais dans quel but exactement? insista-t-il en fronçant les sourcils.

-Afin de pouvoir sortir de mon cauchemar! lui répondit-elle sans la moindre hesitation.

-Mais de quel cauchemar veux-tu parler, simone? Franchement, je ne te comprends pas. Tu manges à ta faim et tu m'as comme compagnon, mais que désires-tu de plus?

-Je ne parlais pas de ça! Mais j'ai l'impression de ne pas vivre en ce moment dans le réel et que tout cela ressemble à un rêve.

-A un rêve et tu t'en plains? Alors là, ma pauvre Simone, tu perds complètement les péd- ales! lança brutalement ulrich en se prenant la tête entre les mains.

-Oui, mais comprends bien que mes parents ne sont pas là pour partager mon bonheur, le comprends-tu?

-Mais oui, je peux bien le comprendre. Mais pensons tout d'abord à nous, car qu'en savo- ns nous où ils se trouvent en ce moment? Peut-être sont-ils déjà morts ou disparus? Ma- is pourquoi vivre dans le passé, alors que l'avenir nous tend ses bras vigoureux?

-Oh non, ulrich ne dit pas ça, car je ne veux pas y croire! lança-t-elle d'une façon déses- pérée

-Et je suppose que c'est pour cette raison que tu veuilles rencontrer les écrivains pour qu'ils écrivent la suite de ton cauchemar où tu pourras retrouver tes parents sains et sau- fs?

-Oui, je te l'avoue, lui dit-elle les yeux troublés par ses larmes.

-Noble projet, mais impossible à réaliser! lui lança-t-il brutalement.

-Comment? lui répliqua-t-elle d'un air furieux.

-Parce que le réel est compris dans le rêve, ma petite simone.

-Comment le réel est compris dans le rêve? lui demanda-t-elle rageusement.

-Oui, je voulais dire que la réalité dans laquelle nous vivons actuellement a été un jour rêvé par des hommes, mais que celle-ci sera un jour detruite par d'autres qui auront rêvé d'une autre réalité plus en adéquation avec leurs idées et leurs folies. Et si tu as rêvé de me rencontrer en rêve, simone, cela veut dire que je suis bien réel pour toi. Je suis désolé de te le dire, mais tu es maintenant prisonnière de ton propre rêve! lui dit ulrich d'un fa- çon expéditive. L'amour en rêve est une chose possible, mais quand à ressusciter ses pa- rents, cette chose me parait impossible!

-Oh salaud! lui lança-t-elle à la figure. Tu n'est qu'un salaud qui ne pense qu'à son petit plaisir égoïste! Tu es bien un homme, un goujat de première espèce!

-Ah!Ah!Ah! ria ulrich, mais ne t'énerves pas comme ça, simone! Mais c'est toi qui m'a rêvé ainsi, beau, viril et un caractère de cochon.

-Pour un caractère de cochon, alors ça non. Je t'avais rêvé plutôt doux et compréhensif.

-Alors là, tu prenais tes désirs pour des réalités, car l'homme est mauvais par nature, l'au- rais-tu oublié?

-Bien sûr que non, puisque tu m'en fais la preuve en ce moment, vieux bouc!

Mais comprends bien que ça ne m'empêchera pas de rencontrer mes écrivains. Car je suis convaincu, bien au contraire, qu'étant les maitres de l'imaginaire ils pourront me sortir de ce cauchemar et toi avec qui commence vraiment à me casser les pieds!

-A te casser les pieds? Mais c'est toi qui l'a voulu!

-Comment je l'ai voulu?

-Oui, parce que si j'avais été parfait, tu m'aurais jeté comme une vieille chaussette.

-Mais pourquoi donc?

-Parce que l'homme parfait n'a plus de désirs charnels, mais uniquement spirituels au point de nier sa propre existence afin de devenir un pur esprit donc insensible à la souff- rance de la chair.

-Mais c'est fou, ce truc! dit-elle en n'arrivant pas à comprendre que des hommes eussent souhaitè fuir la vie pour vivre en apesanteur. Oui, j'arrive un peu à le comprendre, mais n'empêche que tu aurais pu faire un effort pour m'être plus agréable, lui lança-t-elle co- mme une pique.

-C'est bon, c'est bon, lui dit-il en voulant finir avec ce sujet. Une dernière chose, simone, mais as tu pensé aux mauvais écrivains que tu pourrais rencontrer à Paris? Car ils sont en si grand nombre  qu'ils pourraient bien faire de ton rêve un nouveau cauchemar et un- iquement pour des ambitions littéraires? 

-Oui, bien sûr que j'y ai pensé. Et je les choisirai, non en fonction de leur succès en libr- airie, mais uniquement en fonction de leur honnêteté intellectuelle.

-C'est bien, mais sois conscient qu'ils sont en très faible nombre ces écrivains, lui dit-il pour la mettre en garde.

-Oui, je le sais bien. Mais il doit en exister tout de même! répondit-elle en croyant a sa bonne étoile.

Et si ulrich l'avait mise en garde contre ces mauvais écrivains, c'est parce qu'il croyait à la vraie littérature, non commerciale, mais à celle qui recherchait la vérité. Car la plus part des écrivains avaient commencé à écrire, non pour cette sacro-sainte recherche de la vérité, mais uniquement pour pouvoir se payer leur premier appartement. Bref, pour des raisons qu'on pourrait designer de tout à fait réalistes et respectables, mais qui manqu- aient un peu d'envolées, voires d'ambitions intellectuelles et littéraires pour se rapproch- er de la vérité. Mais ce qu'ils ne savaient pas, ces écrivains très pragmatiques, c'est que leurs motivations cachées se verraient un jour dans leur oeuvre, comme le nez sur la fig- gure, où celle-ci serait soumise à ce démon invisible qu'on appelle le temps. Une oeuvre dure si elle est de qualité, sinon elle meurt. Désolé de le dire, mais un bestseller n' est pas un chef d'oeuvre, mais un empilement de situations stéréotypées, dialogues compris afin que le lecteur puisse y retrouver ses petits : le bien d'un côté, le mal de l'autre, le heros toujours gagnant et le méchant mis en prison ou abattu à la fin de l'histoire, etc, bref, où la morale sera une nouvelle fois sauvée! Ulrich n'a jamais été contre cela, bien au cont- raire, mais il leur reprochait d'en faire un vrai fond de commerce au point d' oublier de se demander où se trouvait réellement la vérité : les méchants étaient-ils vraiment les méch- ants dans l'histoire et les bons ceux qu'on devait absolument défendre pour sauver l'hum- anité? Malheureusement, ils ne s'aventuraient jamais sur ces pentes glissantes afin de ne pas se mettre à dos le public qui le sanctionnnerait aussitôt en achetant pas leur livre. Po- urtant, il aimait beaucoup les écrivains et les critiquer lui faisait réellement mal au coe- ur. Mais il y était obligé, car il souhaitait que simone trouve le bon afin qu'il puisse la sortir de son cauchemar.

Il lui fallait donc un grand écrivain qui ne soit pas omnibiulé par sa réussite personnelle et par l'argent, mais motivé seulement par la vérité, ce qui ne sera pas une chose facile à trouver à Paris, pensa-t-il, vu la mégalomanie de la ville et de ses habitants.

-Mais pourquoi n'irais-tu pas le chercher en province ton grand écrivain? lui demanda-t- il subitement.

-En province, mais pourquoi donc?

-Parce là bas, je pense, qu'ils sont plus honnêtes que dans la capitale, non?

-Oh oui, c'est certains, vu la vie simple qu'ils mènent là bas au milieu des champs et des troupeaux de bovins. Mais à vrai dire, les provinciaux ne m'intéressent pas trop, parce qu'ils leur manquent cette envergure qu'on les grands écrivains vivant à Paris qui semble- nt regarder l'Histoire par le haut et non en province où on la regarde par le bas.

-Que veux- tu dire par la?

-Je veux dire que le grand écrivain fait le choix délibéré de vivre au milieu de la canaille littéraire, politique et journalistique (car la voyoucratie exite dans tous les milieux) afin de savoir où se cache la vérité. Alors que l'écrivain provincial, qui vit protégé dans sa ca- mpagne, mais que peut-il nous apprendre de nouveau?

-Rien! répondit séchement ulrich qui semblait un peu désabusé par les conclusions de si- mone. Mais ne s'avouant pas vaincu, il lui répliqua : Oui, mais n'empêche que la fraîch- eur de leurs sentiments, parait-il, met beaucoup du baume au cœur auprès des citadins et surtout auprès des grattes-papier professionnels, non?

-Oh oui, c'est sûr. Mais moi, ce n'est pas de la fraîcheur dont j'ai besoin pour sortir de mon cauchemar, mais d' un véritable bouleversement littéraire.

-Que veux-tu dire par la?

-Je veux dire que seul le grand écrivain est capable de changer l'Histoire et de l'incliner dans un sens ou dans un autre.

-Et bien sûr ton histoire personnelle avec?

-Oui, forcement.

-Et pourquoi ne tenterais-tu pas plutôt du côté des essayistes qui ont pas mal d'idées dans ce domaine, non?

-Non, ulrich, car je ne veux pas que ma vie devienne un terrain d'experimentations ideol- ogiques pour ces gens là. Moi, je veux du sûr..

-Donc, à ce que j'ai compris, tu voudrais trouver un grand écrivain pouvant aussi bien manipuler l'Histoire que les événement actuels, hum?

-Oui, tu m'as très bien compris.

-En fait, c'est un génie que tu cherches!

-Oui, car lui seul peut arrêter la guerre, libérer les prisonniers des camps de la mort et me faire retrouver mes parents sains et saufs!

-Eh ben, je te souhaite bonne chance! lui-dit-il pour l'encourager.

-Je te remercie ulrich, parce que moi je suis convaincu que la vérité de demain se decide aujourd'hui et qu'elle n'est aucunement la suite hasardeuse de l'Histoire.

Et ulrich, ébranlé par cette phrase dite de la plus simple façon du monde, comprit soudai- nement que simone avait entièrement raison et malgré les treize années qu'elle affichait sur son visage. La profondeur des sentiments n'était aucunement une question d' âge, ma- is bien une question d'intelligence. Et il avait alors l'impression d'être son double mascu- lin incarné par la partie virile de son esprit qu'elle avait créée afin de survivre à l'horreur. Apparemment, elle lui avait donné des dons de magicien et surtout cette faculté de s'en- tretenir avec elle durant ses longues heures de solitude. C'était elle, le génie, pensa-il en la fixant du regard. Et le dieu Rat pouvait bien disparaître maintenant que j'avais trouvé ma déesse, la maîtresse de mes jours, reconnaissait-il en retenant ses larmes.

-Et toi qu'est-ce que comptes tu faire après? lui demanda-t-elle subitement.

-Moi? fit-il l'étonné en entendant la question.

-Oui, toi.

Soudainement, il comprit que simone voulait l'abandonner pour des raisons tout à fait légitimes. Car lorsqu'ils sortiraient de la forêt, ce serait la fin du rêve pour lui et la fin du cauchemar pour elle. Et il ne pouvait pas être contre cela, pensa-t-il dépité. Mais ne vou- lant pas lui montrer sa deception, il lui dit : Je compte retourner chez mes parents et re- prendre la suite de la ferme. Et comme ils se font vieux maintenant, je pense que des bras supplémentaires seront toujours les bienvenus, n'est-ce pas? Elle ne lui répondit pas, mais lui sourit, comme si elle avait attendu cette réponse si pleine de bon sens venant de sa part. J'espère que tu réussiras! lui dit-elle en se saisissant de sa main. Mais ulrich, dé- contenancé, ne put sortir aucun mot de sa bouche et regardait au loin comme on regarde la fin du voyage arriver.

-Et si on y allait maintenant? lui dit-elle en se levant pour aller prendre son vélo.

Ulrich ne broncha pas et la suivit comme un pauvre mouton. Sur le chemin, il aperçut son auto pliée contre un arbre, ce qui le mit en rage de n'avoir pas pu franchir la forêt par des moyens modernes, mais desormais en vélo qu'ils essayaient de faire rouler à grande peine à travers la végétation. Au bout de quelques kilomètres, ils aperçurent une route dégagée où deux panneaux indiquaient deux directions opposées : Paris 95 millions de kilomètres et Kiev 96 millions de kilomètres. Simone, furieuse, lâcha son vélo et, Ulrich ne pouvant contenir son contentement, lui dit : Simone, je suis désolé, mais je crois que ton cauchemar est loin d'être terminé!

 

LIVRE TROISIEME

 

Simone, après avoir entendu les remarques désopilantes d'Ulrich, ne put contenir sa colè- re et lui cria dessus : Oooh, tu vas me lâcher un peu les basques, vieux porc-épic? Mais ne t'ais-je pas dit que notre route devait se séparer ici? lui dit-elle sans aucun ménagem- ent. Mais étrangement, Ulrich n'arrivait pas à comprendre la dureté de sa compagne de vouloir l'abandonner en raz campagne et la regardait avec des yeux pleins de pitié. Mon ami, lui dit-elle, en lui prenant la main, je sais que c'est dure pour chacun d'entre nous de partir vers son destin. Mais je crois qu'il est important pour toi que tu retournes à Kiev pour aider tes parents qui se font vieux. Et moi, je dois absolument aller à Paris pour ren- contrer les écrivains afin qu'ils m'aident à sortir de mon cauchemar ainsi que tous les prisonniers des camps de la mort. Mais de quel cauchemar veux-tu parler? lui deman-da-t-il furieusement. Mais ne sommes-nous,pas heureux ainsi tous les deux hors du mo-nde à nous entretenir pour notre seul et unique bonheur? Mais pourquoi chercher aill-eurs le bonheur, alors que nous l'avons en ce moment? lui lança-t-il en fondant soudai-nement en larmes. Mais que cherches tu exactement, Simone? finit-il par lui demander en ne la comprenant plus désormais. Touchée par la très grande sincèrité de son ami, mais ne voulant pas en vérité le contredire, elle ne put s'empêcher de lui répliquer : Oui, Ul-rich, je peux bien comprendre ton amour pour la liberté totale. Mais ne penses-tu pas que ton égoïsme, dont tu témoignes toute la légitimité, ne soit pas devenu une chose imm-orale devant cette guerre affreuse qui nous a déjà tant meurtri l' esprit et le corps? Et penses-tu vraiment qu'on pourra être heureux sur notre île déserte en faisant abstraction de tout, même de la souffrance du monde ?

Ulrich, assommé une nouvelle fois par des propos si humanistes, mais ne voulant pas la perdre, lui proposa un étrange marché. Et si je partais avec toi à Paris, accepterais-tu ma présence à tes côtés? lui demanda-t-il brutalement. Simone, secouée par cette propositi- on si mal venue, resta stupéfaite pendant un instant, le temps de réfléchir au risque qu'el-le allait devoir prendre en l'emmenant avec elle, sachant qu'il était un déserteur qui pou- vait à tout moment ruiner ses plans longuement médités. Simone, suspendue à la folle proposition de son ami, lui dit brutalement : Désolé, Ulrich, mais je ne peux pas prendre un tel risque! puis enfourcha son vélo pour s'éloigner de lui pour toujours. Dépité par la dureté de ses propos et devant son panneau indicateur où il était marqué Kiev 96 millio- ns de kilomètres, il enfourcha lui aussi son vélo et se mit à siffler comme pour sener du courage.

Simone, en pédalant courageusement vers l'ouest, n'avait pas le sentiment de l'abandonn- er à son pauvre sort, mais elle avait la certitude qu'il avait bel et bien terminé sa mission auprès d'elle de l'avoir sortie du ghetto en passant étrangement par les catacombes ou autres sous-sols de la ville de Varsovie. Et dans ces catacombes très obscures, remplies de fantômes, elle avait pu comme revivre tout le passé effroyable et inavouable de cette Pologne si calamiteuse dont elle se souviendra jusqu'à la fin de ses jours ainsi que sa communauté. Etrangement, elle avait l'horrible sentiment que ses bourreaux avaient spé- cialement choisi cette terre de damnés pour commêtre leurs crimes infâmes au nez de l' Europe toute entière, qui s'était perdue dans le tourbillon du nationalisme et du populis-me. Et un sentiment d'écoeurement l'a saisie aussitôt au guidon de son vélo et malgré un temps merveilleux autour d'elle. Mais pourquoi donc le paysage semblait-il trahir ses pensées, bref, la vérité? se demanda-t-elle d'une manière effroyable.

Étions-nous seulement sur cette Terre de petites fourmis que les géants pouvaient écraser avec leurs bottes immenses pour leur seul plaisir? semblait lui demander la faune sur son passage tapie sous cette flore épaisse et si rassurante. Chopin fut-il le dernier rayon de so leil qui illumina ce pays de si belles nostalgies désormais maudit à tout jamais au fond de nos coeurs? La mélodie du bonheur, telle qu'il nous l'avait murmuré, reviendra-t-elle un jour aux bords de nos lèvres? Et pourra-t-elle à nouveau chanter parmi ce peuple qui fut dévasté par son histoire? Lui faudra-t-il des siècles pour réparer ses fautes ou seulement l'oubli nécessaire et si simple à mettre en oeuvre par nous tous? entendait-elle comme un refrain rythmé par la cadence régulière de son vélo. Soudainemment, pour une raison inc- onnue, le paysage se mit à défiler devant elle à une vitesse vertigineuse. Et pointant son regard sur la colline en face, en quelques coups de pédales, elle s'y porta comme par ma- gie! Mon dieu, mais qu'est ce qu'il m'arrive? se demanda-t-elle en se trouvant soudaine- ment devant un panneau où il était marqué Paris 5 millions de kilomètres! En quelques secondes, elle avait apparemment parcouru 90 millions de kilomètres et se demandait si ce n'était pas encore un coup d'Ulrich qui exerçait sur elle ses dons de magicien? Mais en se retournant sur la route, elle ne vit personne sinon les sacoches de son vélo gonflées de bonnes nourritures qui allaient lui permettre de tenir jusqu'à Paris, pensa-t-elle confiante pour la suite de son voyage. Enfourchant à nouveau son vélo et pointant la colline en fa-ce, quelques coups de pédales plus tard, elle s'y porta comme par magie et se trouva un peu bête devant un panneau indiquant Paris 1600 kilomètres. Chouette! s'écria-t-elle en ayant le sentiment que son rêve ou cauchemar( grand sujet de discorde avec ulrich) allait prenre fin en s'approchant à grandes enjambées de la réalité. En contre bas, elle vit ses premières maisons les unes collées aux autres, comme pour se tenir bien au chaud, ce qui lui fit beaucoup de bien.

Trouvant la vue charmante, elle décida de s'y arrêter pour se restaurer en se sentant une faim de loup. Malgré la nuit qui commençait à tomber autour d'elle, elle y voyait encore assez clair grâce à la clarté de la lune qui jetait sur la campagne comme des étincelles d' argent. En ouvrant la sacoche de son vélo, la première chose qui lui sauta aux yeux fut la nappe fleurie qu'Ulrich lui avait sortie la dernière fois comme de sa poche. C'était lui tout craché, pensa-t-elle en se remémorant tous ses dons de magicien qui souvent l'avait fait rager. Bref, il était si doué qu'il aurait eu aucune difficulté à rejoindre Kiev en trois coups de pédales! ironisait-elle en étalant la nappe sur l'herbe. Pour ce diner au clair de lune, elle décida de manger du gigot d'agneau accompagné par des pommes de terre. Et après avoir étalé tout cela avec gourmandise sur la nappe, elle partit chercher la couronne de pain au fond de la sacoche..et c'est en la dégageant qu'elle vit tomber à ses pieds un petit morceau de papier apparemment banal. Surprise, elle le ramassa, puis l'ouvrant comme un dépliant, elle s'aperçut qu'il s'agissait d'un billet de train. Oh mon dieu! s'écria-t-elle en voyant imprimé dessus : Billet première classe, Varsovie-Paris via Berlin. Le voici..

Croyant à un miracle tombé du ciel, elle le regarda fixement pendant une bonne minute, puis partit rejoindre son diner en songeant à un coup d'Ulrich où la signature était toute crachée. Mais craignant qu'elle se trouvait toujours enfermée dans son rêve ou dans son cauchemar, elle le posa devant elle sur la nappe et, tout en mangeant, y jetait de temps en temps des coups d'oeils de peur qu'il disparût à l'instant. Autour d'elle, le décors lui para- issait féerique avec son clair de lune et bien qu'elle souhaitât de tout son coeur retrouver la réalité. Située entre le rêve et la réalité, elle avait le sentiment de flotter dans le vide tel un astre hésitant entre sa course et la contemplation du monde. Mais souhaitant faire du- rer ce plaisir le plus longtemps possible, elle se servit deux fois du gigot piqué à l'ail. Hum, c'est rudement bon! lâcha-t-elle en regardant son billet du coin de l'oeil. Varsovie-Paris, via Berlin pour aller à la rencontre des écrivains! s'émerveilla-t-elle en s'essuyant la bouche avec gourmandise. Enfin, mon rêve semble se réaliser! pensa-t-elle en se lev- ant pour se diriger vers son vélo où quelque chose semblait l'attirer comme un papillon de nuit. Il est vrai, se disait-elle, qu'elle n'avait jamais osé regarder dans l'autre sacoche qui était aussi gonflée que sa consoeur. L'ouvrant avec impatience, puis fourrant sa main à l'intérieur, elle eut l'heureuse surprise de sentir comme une étoffe délicate sous ses do-igts. Entousiasmée par sa découverte, d'un mouvement vif elle la sortie et s'aperçut que c'était une jolie petite robe en velour rouge bordeaux.Youhaa! s'écria-t-elle en la faisant tourner devant ses yeux émerveillés. Encore un coup d'Ulrich! ne put-elle s'empêcher de lancer en la posant sur le cadre du vélo. Puis fourrant à nouveau ses mains avides de sur-prises, elle sortit à son grand étonnement une petite culotte rose! Oh le vilain petit coc-hon! lâcha-t-elle en ne pouvant plus arrêter ses fous rires devant cette petite attention que lui seul était capable.

La suite fut comme du bonheur pour elle où, fouillant au fond de la sacoche, elle trouva de quoi s'habiller entièrement des pieds à la tête grâce à une paire de ballerines ainsi qu' un chapeau broché d'une petite tête d'éléphant dorée. Apparemment, Ulrich avait pensé à tout, se disait-elle en regardant devant elle ce trésor que toute petite fille aurait souhaité porter pour un long voyage. Mais c'est bien dommage qu'il n' ait pas mis une montre, ce qui m'aurait bien servi! rouspéta-t-elle contre son idole qui avait si peu de sens pratique, selon elle. Mais au juste que représentait-il exactement pour elle, ce jeune homme au nom à la consonance germanique? se surprit-elle à se demander comme si elle fut prise d' un doute le concernant. Mais pourquoi lui montrait-il autant de bienveillance? Ulrich était-il la bonne conscience d'un peuple que le bruit de la guerre et du nationalisme avait essayé de réduire au néant, mais sans y parvenir entièrement? Était-il le dernier rempart contre l'atrocité? se demanda-t-elle en pleurant soudainement à chaudes larmes contre le tissu soyeux de sa robe. Mais pourquoi voulait-il absolument la sauver, elle, la petite jui-ve qui désirait seulement retrouver ses parents? Avait-il comme seule et unique mission de sauver tous les enfants juifs, parce leurs parents avaient tous été exterminés? Connais-sait-il déjà le terrible holocaust? Simone, désespérée par toutes ces effroyables pensées, redoubla ses pleurs qu'elle ne put s'empêcher de répandre sur sa petite robe d'enfant. Tout en séchant ses larmes, voyant le ciel s'assombrir brutalement au dessus de sa tête, elle s' empressa de tout ranger, puis se changea pour ressembler désormais à une jeune fille sûre d'elle. Ses vieux vêtements, elle les cacha au fond d'un buisson pour qu'ils ne puissent jamais être découverts en s'imaginant des êtres machiavéliques la poursuivant pour l'an-éantir, l'exterminer. En sortant la tête du buisson, qui était plongé dans une totale obsc- urité, elle entendit soudainement surgir dans la nuit le long sifflement d'un train! Mon dieu, Ulrich! s'écria-t-elle en pensant à lui et à sa prophétie. Mais comment est-ce poss- ible? Mais comment as-tu fait pour qu'il en soit ainsi? l'interrogeait-elle par la pensée comme si elle s'adressait à Dieu ou à Moïse.

Pendant ces instants de haute spiritualité, elle resta comme en prière sous ce ciel d'une profonde obscurité où brillait en contre bas de la colline, le lampadaire d'une petite gare! Pour elle, cette petite étoile étincelante de lumière à l'horizon brillait dans son coeur co-mme l'étoile de David, telle que sa religion lui avait enseigné pour ne jamais désespérer de cette humanité si chaotique qui par le passé fut des plus cruelles envers les siens. Co-mme si Dieu eut parfois souhaité l'anéantissement du peuple élu de son coeur, mais sans lui donner la moindre explication ou justification? L'amour, la haine, la vénération, l'ad-oration fussent-ils si proches de Dieu qu'on ne pouvait se l'imaginer? Et nous reprochait-il notre entêtement à vouloir être différent des autres en leur disant ouvertement : Déso-lé, nous ne sommes pas comme vous, nous sommes différents! Nous reprochait-il de même, le manque d'universalisme de notre religion à l'encontre des chrétiens et des mus-ulmans? Fut-ce là notre erreur? se demandait tragiquement simone prise d'une soudaine culpabilité ou nous étions peut-être par commodité pour les nationalistes, le peuple ma-rtyr qui devait payer les pots cassés quand tout se cassait la gueule dans la société? Bref, le bouc émissaire idéal pour ériger de nou veaux bûcher ou holocaust afin d'assouvir la soif de sang de ce peuple devenu hystérique? Voyant le temps s'écouler à une vitesse aff-olante et bien inopportun pour se culpabiliser, elle enfourcha son vélo pour se précipiter dans la descente et rejoindre la gare. Éclairée seulement par le feu avant de sa bicyclette, la descente fut pour elle véritablement périlleuse au point qu'elle faillit plusieurs fois verser dans le fossé. Mais apparemment, celle-ci avait encore de bons freins et malgré qu' elle avait séjourné pendant longtemps dans un veil hangar, constatait-elle en ne lâchant pas un instant des yeux la petite lumière en contre bas, qui semblait l'hypnotiser, la fasci-ner comme son dernier espoir de sortir vivant de ce cauchemar.

En dépassant les premières maisons, elle vit qu'elles étaient en grande partie détruites par un récent bombardement, vu les fumerolles qui s'élevaient encore des maisons carbonis- ées. Puis s'enfonçant toujours plus profondément à bicyclette à l'intérieur de la ville, elle ne put que constater la destruction totale de la ville où les seules maisons qui tenaient en- core debout avaient tout simplement été abandonnées par leurs occupants. Autour d' elle, tout n'était que ruines fumantes, fractures, gouffres et abîmes plongées dans les plus prof- ondes ténèbres. Seule la petite route qui défilait devant elle, éclairée par sa lampe à vélo, lui paraissait comme épargnée par la folie des hommes. Et en filant tout droit vers la gare, elle avait le sentiment de traverser une ville fantôme où tous les habitants avaient été très sévèrement chatiés pour leurs crimes passés, comme celui du collaborationnisme ou bien par leur coupable indifférence devant la souffrance des autres.

En arrivant devant la gare détruite, elle n'aperçut que la facade de l'édifice qui apparemm- ent avait tenu le choc face aux terribles bombardements ainsi que sa grosse horloge sertie dans la pierre où il était marqué minuit moins cinq ou peut-être midi moins cinq quand celle-ci s'était arrêtée de fonctionner? s'interrogeait-elle en ne lâchant pas des yeux l'ancie- nne facade où l'on ressentait toute la grandeur passée par son style ornemental fait de col-onnades sculptées à la rococo et de l'utilisation de marbre rose dans ses décors intérieurs. Au dessus de la grosse horloge, dont la faience était lézardée par une large fissure, il res- tait du prestigieux édifice seulement quelques lettres de métal accrochées sur le fronton où il était marqué d'une façon totalement incompréhensible : G--E --VA---VIE ou ancien- nement : GARE de VARSOVIE. Simone, en recomposant le nom dans sa tête, fut heureu- se et en même temps atterrée de savoir qu'Ulrich l'avait menée à cet endroit si chargé d' histoire pour elle et pour les siens ainsi que pour cette vieille Pologne impériale qui avait su garder sa dignité. 

Apparemment, il avait gagné son pari de la sortir vivante du ghetto, pensa-t-elle, mais n'en était pas pour autant sortie d'affaire ou véritablement sortie de son cauchemar en jugeant ne pas connaître l'état des voies qui devaient la mener vers la liberté. En regardant fixe- ment la facade et ses dernières lettres de métal suspendues dans le vide, elle crut entendre celles-ci lui parler et lui dire : Va vers la vie, Simone! Va vers la vie, petite fille! Au mê- me instant la grosse horloge bourdonna et positionna ses aiguilles sur minuit moins qua- tre! comme pour lui faire sentir l'extrême urgence de sa situation où elle ne devait en au- cune façon rater le dernier train de nuit. Le dernier train de l'espoir! semblait lui souffler aux oreilles le long sifflement du train surgissant dans la nuit. Emue et touchée en même temps qu'on lui portât une si grande attention et par des moyens si étranges et fantasti-ques, elle fut interdite pendant un instant assise sur sa bicyclette, le coeur rêveur. Et si tout le monde pensait que les murs avaient des oreilles s'imaginer qu'ils pouvaient avoir aussi une bouche pour nous parler, cela défiait tout entendement humain! pensa-t elle en se saisissant soudainement des lieux communs et connus qu'Ulrich avait apparemment utilisé pour faire passer son message. Vite, Simone, tout le monde t'attend sur le quai d' embarquement! Vite ne perds pas ton temps! Le train va partir! entendait-elle lui parvenir de la gare détruite où un monstre bouillonnant de bonnes intentions semblait l'attendre pour la mener vers la liberté. Prenant conscience de l'urgence de la situation( mais ne vou lant pas entrer à l'intérieur de la gare qui menacait à tout moment de s'éffondrer), elle aperçut sur le côté gauche du bâtiment, une petite barrière qui semblait déboucher sur les quais. Sans se poser de questions, elle s'y dirigea le coeur battant au guidon de sa bicy- clette.

Arrivée devant, elle descendit pour l'ouvrir, puis se glissa à l'intérieur pour découvrir un quai immensément long, interminable, sans fin, éclairé puissamment par des lampadaires datant du siècle dernier et sur les voies une énorme locomotive crachant ses jets de vapeur tel  un monstre vivant! Mon dieu, comme c'est beau! s'écria-t-elle en s'avançant prudemm- ent avec sa bicyclette sur les quais. Mais c'est dommage que ce soit terriblement désert! se désolait-elle en se rapprochant de la locomotive qui semblait se cacher derrière un épais brouillard de fumée blanche et immaculée. Puis s'avançant prudemment à l'intérieur de cette vapeur chaude et humide, elle se crut un instant au milieu du ciel au guidon de sa bi- cyclette! et parut heureuse de voir disparaître autour d'elle tous les repères de la terre qui jusque là l'avaient fait terriblement souffrir. Puis sortant comme la tête des nuages, elle vit soudainement apparaître sur les voies, l'énorme locomotive peinte aux couleurs de l' arc en ciel tel un vaisseau fantastique! Youhaa! lâcha-t-elle en ne pouvant pas étouffer sa joie devant ce monstre apparemment animé de bonnes intentions, vu ses humeurs blan- ches et immaculées, pensa-t-elle en essayant de regarder à l'intérieur, mais sans y apercev- oir personne. La locomotive semblait déserte et inhabitée, mais sentit qu'elle avait une âme bien vivante dont les bontés se voyaient  à travers son foyer ardent mystérérieusem- ent entretenu comme par des anges. Derrière la motrice étaient accrochés des milliers de wagon-voyageurs peints d'une blancheur éclatante dont l'intérieur était confortablement équipé de larges banquettes ainsi qu'un éclairage tamisé. Pour elle, ce train ressemblait ét- rangement à celui de l'Orient Express, mais dont la destination lui sembla fort différente et un instant elle crut que ce dernier avait comme destination finale, le ciel! Mon dieu, s' écria-t-elle avec stupeur, mais suis je donc morte pour voir un si beau spectacle? La vie, la mort, le rêve et la réalité semblaient se toucher si étroitement dans son âme de petite fille qu'elle faillit bien s'évanouir sur les quais, comme emportée par le doute concernant sa propre existence. 

Ce fut si facile pour elle de mourir à cet instant! pensa-t-elle en voulant fermer les yeux pour toujours et ne plus jamais vouloir les rouvrir. Mon dieu, ce fut si simple qu'il nous suffîsait de nous endormir pour de bon et ne plus jamais nous réveiller! Que fut la mort en ces instants magiques, sinon qu'un profond sommeil ou toutes nous souffrances disp- araissaient? Bref, une douce mort dont rêvait chacun d'entre nous, quand il souffrait atro- cement des maux provoqués par son propre corps ou bien par ses semblables. Simone, dé- sespérée par toutes ces pensées, pour ne pas se laisser tomber au sol, se cramponna aussi- tôt à sa bicyclette bleue comme à un beau souvenir appatenant à son enfance heureuse. Roulant à ses cotés, celle-ci ressemblait étrangement à un membre de sa famille où son père en était le digne descendant et protecteur. Et à chaque fois qu'elle l'enfourchait, elle avait l'impression de retourner chez ses parents et d'aller s' asseoir à la table familiale. En dépassant la motrice, elle remarqua que le premier wagon était ouvert et qu'il ressemblait étrangement à un wagon de marchandises, où était entreposé des machines agricoles ainsi que des sacs de blé, comme pour une future récolte peut-être pour la future nation d'Is- rael? se demanda-t-elle subitement comme submergée par l'émotion et par le voyage si pl- ein d'espérance pour elle et pour les siens. Sans plus attendre, elle y monta  pour y suspen- dre sa bicyclette à un des crochets qui était fixé au plafond. Mais avant cela, elle décrocha la sacoche de sa bicyclette, remplie de victuailles, pour pouvoir l'emmener avec elle dans un des compartiments du train. Puis sautant du wagon, elle remarquait l'interminable quai dont la facade arrière était faiencée de beaux carrelages sur lesquels étaient inscrits des noms qui lui semblaient étranges et démoniaques. S'avançant avec toute la prudence du monde vers ses inscriptions faites en lettres gothiques, elle vit ceci d'écrit : Auschwitz- Birkenau, Tréblinka, Lubli-Majdanek, Sobibor, Belsek. Mais qu'est-ce donc, se demanda-t-elle en passant soudainement ses doigts tremblants sur le nom d'Auchwitz?

Mais étrangement les murs restèrent muets à toutes ses interrogations ou incantations di- gitales ainsi que la pensée d'Ulrich dont le silence lui parut effrayant. Un instant, elle crut que c'était le nom des destinations de la gare ou peut-être de simples décorations? pensa- t-elle en longeant le mur où les inscriptions n'en finissaient pas de s'étendre jusqu'à l'ho- rizon. Après avoir parcouru une distance, qui lui parut infernale( où les noms avaient dés- ormais une résonance germanique), elle se laissa tomber de tout son poids sur un banc, comme épuisée de ne rien comprendre à tous ces noms qui lui paraissaient chargés de té- nèbres où le mystère semblait règner. Soudainement, l'horloge de la gare bourdonna d'une façon funèbre et le train siffla une nouvelle fois tel un échos vivant. Submergée par toutes ces choses bien mystérieuses, elle leva la tête et vit sur les quais une petite horloge indi-quer minuit moins trois et la locomotive lui montrer son impatience à repartir. Puis plon-geant ses yeux sous les lampadaires (qui éclairaient funestement ces noms diaboliqu- es), elle vit soudainement sortir des murs des ombres vivantes se précipiter sur les quais avec la ferme intention de prendre le train! Mon dieu! s'écria-t elle en voyant cette marée d' ombres humaines envahir les quais dans un silence quasi-religieux. Ici, point de bouscula- de, mais des ombres en enfilade portant bagages sous les bras qui entraient dans les com-partiments prendre leurs places hautement méritées. C'est ce qu'elle ressentit assise sur son banc en remarquant que ces ombres étaient des ombres de petites tailles qui portaient des choses rectangulaires comme de grosses valises aussi grandes que leurs propriétaires. Mais ce sont des enfants! s'écria-t-elle en constatant par ces signes évidents, l'âge très jeu-ne de tous les voyageurs. Ulrich, veux-tu me dire ce qui se passe? lança-t-elle soudaine-ment à haute voix sur les quais comme effrayée par son immense solitude. Mais pourquoi toutes ces ombres autour de moi, Ulrich? Réponds-moi, je t'en prie! le supplia-t-elle les yeux pleins de larmes assise sur son banc et tenant la sacoche de son vélo sur ses genoux.

Jetant des yeux effarés autour d'elle, elle se demandait si ces ombres pouvaient la voir? Car un instant, elle se sentit observée par des milliers de paires de yeux cachées derrière ces ombres qui semblaient la regarder avec une grande curiosité. Mais n'aie pas peur sim- one! N'aie pas peur de nous! lui lança soudainement cette marée d' ombres humaines tel un choeur chargé d'amour et de retrouvailles. Nous te voyons bien, mais nous ne pou- vons pas pour l'instant nous montrer en terre ennemie. Car les assassins sont là juste derr- ière nous et veulent nous exterminer jusqu'aux derniers! lui lancèrent à l'unisson les om- bres sans visages, mais bien vivantes. Mais demain, quand nous seront sortis de ce cauch- emar, nous pourrons enfin vivre libre et fonder notre Terre promise, Israel! entendait-elle prononcer dans sa langue maternelle, le yiddish. Le mot de cauchemar qu'elle entendit fit aussitôt échos au sien et comprit qu'elle faisait partie elle aussi du convois pour la lib- erté. Un beau voyage! dit-elle en compagnie d'enfants dont la plus part des parents avaient été exterminés par des assassins. Bref, des orphelins qui feront tout pour que cela ne re- commencent jamais plus, pensa-t-elle comme rassurée par la tournure des événements. Quelques minutes plus tard, l'horloge carillonna un chant de noel en immobilisant ses aiguilles sur Minuit et le train siffla comme pour un dernier rappel. Simone, enthousias- mée par ce long voyage, prit sa sacoche, se leva du banc, puis monta dans le train aux compartiments étrangement vides!

Quand le train s'ébranla et que nous commençâmes à quitter la gare de Varsovie, étrange- ment, il n' y eut aucun cris de joies dans les compartiments, mais un profond silence com- me si tout le monde attendait que le train eut pris assez de sa vitesse pour que jamais on ne le rattrapa ou du moins le stopper. Il est vrai aussi que personne ne connaissait l'état des voies ni les dégâts occasionnés par les forces alliées sur notre terrible ennemi et qu' on pouvait s'attendre à toutes les surprises vu toutes celles que nous avions vécues aupa- ravant. Assise dans mon compartiment, je sentis une ambiance électrique et très fébrile chez tous les voyageurs, qui priaient silencieusement et malgré leur très jeune âge. Puis soudainement, je sentis quelqu'un s'asseoir à côté de moi en voyant ma banquette fléchir légèrement sous un poids invisible ainsi que l'appui-tête. Pourtant il n'y avait personne, mais seulement une présence qui, apparemment, voulait m'accompagner pour ce très long voyage incertain vers la liberté et semblait regarder dans la même direction que moi à tra- vers la fenêtre où l'horreur s'éloignait indiciblement. Quelque peu effrayée par cette prése- nce inattendue, je lui lançai un grand sourire comme pour la rassurer et lui faire compren- dre que nous nous en sortirions une nouvelle fois. Comme autrefois, lorsque Dieu pour des raisons insondables et bien cruelles nous avait abandonné aux mains des pires homm-es, mais qu'il nous renouvela un jour son grand amour pour une durée indéterminée. J'au- rais aimé prendre la main de cette jeune personne entre les miennes pour la consoler de toutes ses peines et de toutes ses souffrances endurées. Mais apparemment, il y avait à co- té de moi, juste un fantôme et rien qu'un fantôme peut-être du passé ou de présent? En fait, je n' en savais rien. Et il était fort possible que je fusse toujours enfermée dans mon cauchemar et qu'Ulrich, par ses dons de magicien, s'était manifesté à moi pour ne pas me laisser mourir de solitude dans ce train où il y avait désespérément personne. Voyager seu le dans un compartiment désert, sans livres, sans compagnons ou amis avec lesquels j'aur- ais pu parler et agrémenter mon voyage afin de pouvoir tuer mon temps, cela m'avait été retiré pour je ne savais quelle raison bien cruelle pour moi. Parfois la lumière dans le co-mpartiment s'éteignait et j'entrapercevais alors dans l'obscurité des yeux lumineux surgir! Apparemment Dieu avait voulu me faire voyager seule en compagnie de fantômes, pensai-je non sans frayeur.

Ne pouvant donner un nom à cette présence à mes côtés, qui aurait pu être aussi mon dou ble ou la manifestation de ma mort prochaine, je regardais à travers la fenêtre le paysage qui commençait à filer à une vitesse infernale, au point que le train sembla décoller tel un vaisseau fantastique qu'aussitôt les cris de joies des enfants accompagnèrent avec fréné- sie! En me penchant vers la fenêtre, je vis que nous survolions les voies à une hauteur rê- vée pour que nous puissions passer sans dommages au dessus des rails que les bomba- rdements avaient tordu comme du fils de fer. Quelques instants plus tard, j'entendis les enfants frapper dans leurs mains et scander des chants religieux les plus joyeux du Talmud que je connaissais très bien pour les avoir moi même chanté à la Sinagogue. Ces chants plein de grâces et d'espoirs, chantés par ces enfants, me rappelaient mon enfance heureuse auprès des miens que je les entonnais à mon tour, au point que des larmes inondèrent mes yeux et mon visage. Après ces instants de joie intense et bien mérité de voir l'horreur s' éloigner dérrière nous, j'entendis un brouhaha inextricable dans les compartiments fait de grincements de banquettes, de courses à travers le couloir que des cris d'enfants remplis- saient d'allégresse, puis des valises qu'on déposait et qu'on ouvrait sur les banquettes. Je compris aussitôt que les tous enfants allaient se restaurer en entendant le bruit si particu- lier des emballages qu'on dépliait et des gourdes qu'on débouchait pour assouvir sa soif. Dans chaque coin, ou deux banquettes se faisaient face, j'entendis les premières secretes conversations se tenir, mais que la peur rendait totalement inaudible et incompréhensible pour moi ou bien pour n'importe quel témoin qui fut présent. Apparemment, mes jeunes compagnons de voyage étaient toujours effrayés par ce qu'ils avaient vécu et très suspicie- ux à l'égard des autres ou peut-être essayaient-ils tout simplement de renouer avec ce qu' on appellait l'humanité? Cela fut fort possible en supposant que les discutions intimes étaient comme les préludes à la comprehension des autres et non plus ces discours déma-gogiques destinés au public, qui nous entraînaient souvent vers le chaos par le nationali- sme et par les idées taillées à l'emporte pièce, bref, par la grande généralisation établie tel un dogme. Et sincèrement, j'ai toujours pensé que la bêtise était malheureusement la pire des choses partagées par les Hommes.

Et faire souffrir les enfants d'une façon inouïe, une chose si facile pour les monstres qui savaient très bien qu'il ne pourront pas se défendre! En fait, je crois que les conversations secretes ou murmurs que j'entendais autour de moi n'avaient que le but de redonner aux enfants leur enfance perdue, assassinée, piétinée, bafouée par des adultes sans scrupules. Je ne dirais pas pour retrouver une innocence perdue, car cela fut impossible après tout ce qu'ils avaient vécu d'horrible, mais plutôt une façon de renouer un dialogue qui avait été rompu brutalement par la guerre. Et je ne pensais pas qu'ils se racontaient ce qu'ils avaient vécu, mais qu'ils s'inventaient de nouvelles histoires qu'ils peupleraient par de nouveaux secrets afin d'occulter les anciens. Rêver à nouveau, fut me semble-t-il la seule façon pour eux d'exister et de revivre en tant qu'orphelin dans ce monde nouveau. Ce doux murmur que j'entendais autour de moi avait le doux murmur des sources originelles où les colo- mbes aimassent a s'y désaltérer pour ne pas y être dérangées. Bref, je n'essayais même plus de comprendre ce qu'on se disait, mais écoutais seulement la douce musique qui s'en déga geait tel un ruisseau chargé alluvions féconds. Autour de moi, dans le compartiment du train, j'entendais la vie en formation après que celle-ci eut subi un tsunami d'une ampleur indescriptible. A mesure que le train filait à vive allure, je voyais la mer horriblement som bre se retirer derrière nous et regagner les plages d'autrefois où le sable allait une nouvelle fois la clarifier. Comme si je voyais autour de moi la puissance des habitudes revenir tel un soleil qui n'oubliait jamais chaque matin de se lever pour le bonheur de tous les êtres vivants sur la Terre. Et sous ce soleil brillant de mille feux et d'espoirs, que je voyais per-cer à travers les vitres du compartiment, j'apercevais le nouveau monde se montrer à nous timidement pour ne pas nous éffrayer par sa puissance, qui pourrait alors nous désintégrer s'il se montrât entièrement. Mais à chaque fois que j'espérais en voir plus, le train change-ait de direction et les éclipses du soleil disparaissaient à notre plus grand désarrois, au po-int que le train se trouva plongé dans la plus sombre obscurité. Avions-nous été victimes d'un mirage? nous nous demandions alors transis de peurs au fond de nos banquettes ou bien juste entraperçu un rêve par nos imaginations exaltées ou bien une réalité qui reven-ait à la charge, comme l'ancien monde qui ne voulait pas abdiquer sa défaite et finir tel que nous l'eussions tous désiré?

En fait, je compris dans la terreur de notre situation que notre voyage n'était pas encore terminé pour nous tous et que nous devions encore traverser beaucoup d'épreuves pour ga gner notre liberté et notre dignité. Et en cela, je trouvais la vie d'une extreme dureté en- vers nos corps et nos esprits déjà si malmenés par l'existence, au point que je faillis penser que nous étions tous des damnés enfermés dans un compartiment, celui de l'enfer! Et je ne vous cacherais pas que la nuit, qui suivie notre départ de Varsovie, fut des plus épouvant-ables pour nous tous quand à partir d'une heure du matin pour une raison inconnue tous les enfants se mirent à crier, à pleurer, à appeler leur maman, leur papa et se blottir entre eux telles des petites grappes humaines et ceci durant deux heures! Durant ces heures d' hystéries collectives, je faillis bien devenir folle. Et pour m'en sortir, je dois vous l'avou-er, mais je pris part moi aussi à cette séance de folie collective en hurlant moi même à la mort comme un animal blessé! Et dans la pénombre du compartiment du train parfois de grands éclairs de lumières surgissaient et me permettaient de voir la terreur envahir les en-fants. Ce n'étaient, semble-t-il, que des êtres en formation que je voyais là sous mes yeux, comme des images troublées par des éclairs qui allaient peut-être se transfomer en êtres de chair et de sang? En fait, je n'en savais rien. Et il me semblait que cette hystérie collec-tive était due en grande partie au ressurgissement du passé dans le présent et vraisembla-blement que nous n'étions toujours pas sortis de notre cauchemar collectif. Et que cette renaissance dut forcémément s'accompagner de terribles souffrances, ce que je ne pouvais nier. Mais me sentant comme une petite mère pour tous ces enfants sans pè- res et mères, je devais absolument trouver une solution pour les calmer et les rassurer en faisant appel, une fois de plus, aux dons de magicien d'Ulrich( et malgré le mépris que je lui avais mon-tré entre Paris et Kiev). Mais ne pouvant le soupçonner d'une quelconque rancune envers mon très jeune âge, j'étais sûre et certaine qu'il viendrait à mon secours durant cette nuit épouvantable où j'avais crié comme une folle pour ne pas entendre les cris des autres. A l' instant même, où je crus cette vague immense, qu'on appelle le passé, nous ensevelir tous dans ses flots noirs et profonds, je sentis soudainement la présence d'Ulrich à mes côtés sur la banquette!

Sûr que ce n'était qu'un fantôme que je sentais là, mais qui cette fois-ci me parla et me dit: Oh Simone, comme ça fait du bien de t'entendre à nouveau! Et sincèrement, je pensais jus- qu'alors que notre amitié était terminée. Mais à ce que je vois, tu as toujours besoin de moi, hum? me lança-t-il avec son petit air arrogant que je ai toujours détesté. Mais oui, mon cher Ulrich, fus-je obligée de lui avouer afin de ne pas devenir folle dans mon com- partiment qui était toujours plongé dans une profonde obscurité. Mais que veux-tu de moi exactement? me demanda-t-il en secouant la banquette comme un excité ou comme s'il eut souhaité me faire l'amour dessus comme une bête. Je vois, mon cher Ulrich, que tu as toujours ton sale caractère de cochon, hum? étais-je forcée de lui répondre. Et la culotte rose l'as-tu trouvé dans la sacoche? m'interrompa-t-il d'un air pervers. Mais oui, je l'ai tr- ouvée et alors? Et la portes-tu en ce moment? insista-t-il en secouant de plus en plus vite la banquette. Mon dieu, Ulrich, mais je ne t'ai appelé pour ça! Mais n'entends-tu pas auto- ur de toi, les cris des enfants? Mais non, je n'entends rien, à part le bruit assourdissant des rails, me balança-t-il comme s'il le faisait exprès. Une fois de plus, je le soupçonnais de ne s'intéresser qu'a son petit plaisir égoïste en voulant ignorer la souffrance du monde. Allez arrête de jouer avec ça, Ulrich, la comédie à assez durée! lui lançai-je d'un air franc et dir- ect dans la pénombre du compartiment. Excuse-moi, Simone, me dit-il avec sa voix enro- uée d'ancien déserteur. Mais oui, j'entends très bien les cris des enfants. Mais que puis-je y faire si dans leur tête ils entendent toujours des bruits de bottes accompagnés par de gutt- uraux accents germaniques? Moi je n' y suis pour rien! Mais je sais bien que tu y es pour rien. Mais trouve moi vite une solution pour les calmer et les rassurer afin ne pas alerter les gardiens, qui pourraient alors nous reprendre et nous livrer aux assassins. Un long sile- nce suivit cette étrange allusion, comme si Ulrich connaissait la vérité sur les camps de la mort où la fumée des fours à crématoires empuentaient l'air d'une odeur de mort collecti- ve. Avait-il été témoin de tout cela, Ulrich, avant de déserter l'armée des assassins? Je sav- ais bien qu'il me l'avouerait jamais. Mais qu'importe! pensai-je en sachant qu'il m'avait montré jusque là tant de bienveillance que je ne pouvais le soupçonner d'une quelconque cruauté envers les miens et les enfants. D'accord, Simone, me dit-il, je vais t'aider! Mais te moques pas de moi, ok? Mais bien sûr tant que ton idée tient debout, lui lançai-je en m' attendant au pire. Bien, alors ferme les yeux et ne les ouvre que dans deux minutes et pas avant, ok?

D'accord, je compte dans ma tête. Après avoir compté deux minutes, je vis mon comparti- ment retrouver miraculeusement de la lumière et apparaître en face de moi sur la banquette deux mannequins habillés pour l'un en femme et l'autre en homme! L'homme portait un chapeau rond sur la tête et était vêtu d'un veston simple, d'un gilet et d'un pantalon en étoffe con fortable. Quant à la femme, elle portait une robe de tous les jours à plis de coul-eur vert-pomme et d'un chemisier à fleurs. Apparemment, il s'agissait d'un jeune couple qui semblait heureux de vivre et s'entendre à merveille qu'Ulrich avait étrangement serré les deux mains ensemble. A coté, il avait placé un gros ballon multicolore comme un cadeau destiné à leurs enfants. J'étais un peu perplexe quant à l'efficacité de ces deux man-nequins apparemment sans vie. Mais avant de partir, il avait laissé sur ma banquette un mot sur un papier. Ce message était celui-ci : Va dire aux enfants que papa et maman sont revenus! Aussitôt, je compris le coup de génie d'Ulrich en matière d'imagination et partis immédiatement avec le ballon dans le couloir pour avertir les enfants que papa et maman étaient revenus. Ohé, les enfants, jetai-je à tue tête, Papa et Maman sont revenus! Papa et Maman sont revenus! Vite, venez les retrouver, ils vous attendent dans le compartiment numéro 9, wagon 168 (qui était le mien). Et afin de me faire bien comprendre par ces derniers, qui pleuraient toujours, je fis rebondir le ballon sur le sol à maintes reprises pour attiser leur soif de curiosité. Après avoir parcouru une distance, qui me parut infinie dans les couloirs du train, j'entendis un long silence, puis surgir tel un échos traversant de part en part la locomotive: Papa et Maman sont revenus! Youpii, Papa et Maman sont revenus! Compartiment numéro neuf, wagon 168. Aussitôt, je retournais dans mon compartiment pour attendre les enfants, mais surtout pour éviter qu'ils m'écrasassent dans le couloir par leur impatience toute légitime. En y pénétrant, je vis que celui-ci était plongé dans une semi-pénombre où mon jeune couple se tenait toujours la main. Quelques instants plus tard, j'entendis une sorte de brouhaha derrière la porte ainsi que des chuchotements d' enfants. Apparemment mon message avait bien été entendu et je me levai pour aller l'ou-vrir, puis j'entendis des pas s'avancer vers mes mannequins de chiffons. Pour moi, ce n'ét-aient que des fantômes que j'entendais là. Mais lorsque je m'assoupis sur ma banquette en fermant légèrement les yeux, je vis comme dans un éclair, à travers le reflet de ma fenêtre, un tableau des plus émouvants qui me fut possible de voir en tant qu'enfant qui avait mûri bien trop vite.

A mes pieds se tenait un petit groupe d'enfants en prière devant ces deux mannequins de chiffons qu'ils prirent aussitôt pour leurs parents. Et tandis que les petites filles étaient très bavardes comme voulant leur reprocher leur longue absence, les petits garçons gardaient le silence et semblaient bouder en essayant discrètement de se rapprocher des jupes de mam-an, qu'ils semblaient vénérer tel un lieu d'amour et de protections. Pourtant, je savais bien qu'ils se trouvaient en face de deux mannequins de chiffons et non pas en face d'êtres viv- ants! Mais ce qui frappa mon esprit, par leurs petits cabotinages enfantins et leurs gestes pl- ein de vénération pour ces deux êtres inertes de vie, ce fut de sentir leur prodigieuse imagi- nation d'insuffler la vie à des objets qui n'en avaient pas. Et tout particulièment à des objets très banals qui seraient passés quasiment inaperçus dans notre vie quotidienne. Et je pens- ais que plus l'objet était insignifiant plus il nous demandait un long travail d'imagination pour le muer ou l'animer d'un semblant de vie, mais une chose totalement naturelle pour les enfants et un travail harassant pour la plus part des adultes, ne nous le cachons pas. Tel un enfant qui jouait avec une voiture miniature ou un bout de branche cassée, qui deven-aient aussitôt pour lui des véhicules extaordinaires pour exercer son imagination où il ne faisait aucune doute qu'il était à l'intérieur de la petite voiture et la conduisait avec forte trépidité et ne s'épargnait aucun dérapages sur le terrain d'expérimentation de son auto où son moteur était surpuissant grace aux rugissements de sa bouche en furie. Quant à ce bout de branche cassée, je pense qu'il aurait facilement imaginé une histoire autour de ce bout de bois tombé du ciel, comme une baguette magique envoyée par une fée afin de lui donner des super pouvoirs et surtout de pouvoir tout transformer autour de lui en délicieux gâ-teaux à la crème ou en glace au chocolat. Tout compte fait des projets bien inoffensifs pour tous ceux qui avaient gardé leur âme d'enfant, n'est-ce pas? Mais que les adultes avaient malheureusement perdu en se fourvoyant dans cette réalité chiffrée, armée jusqu'aux dents, hautement sophistiquée jusqu'à la barbarie telle que dans cette guerre où nous souffrions terriblement. Mais voyant tous ces enfants en prière devant ces deux mannequins de chiffo-ns, cela me donnait du courage pour l'avenir de humanité, bref, en sa capacité à rêver à des choses totalement inoffensives dont les beautés seront à découvrir par les générations fu-tures.

Prise dans mes pensées, je pensais aussitôt au travail de l'écrivain qui consistait à remplir une feuille blanche d'histoires invraisemblables ou de profondes pensées longuement mé- ditées. L'important étant pour lui de donner vie à son ouvrage telle une petite machine cré- ée par son imagination débordante. Bref, tout cela nous montrait que l'écrivain était resté un grand enfant toujours en quête d'amour par un possible manque d'enfants dans sa vie, quand nous constations sa folle imagination à créer des personnages exubérants ou hauts en couleurs. Ainsi passèrent dans mon compartiment bien étroit tous les enfants qui repar-tirent se coucher la tête plein de rêves, comme je l'avais tant souhaité. Le calme revenu, avant de m'endormir sur ma banquette, je remerciais le génie d'Ulrich d'avoir pu sauver ce début de voyage qui aurait pu être catastrophique pour les enfants. Durant une partie de la nuit pour des raisons étranges, je fus réveillée constamment par les arrêts du train en raz campagne et dans des gares étrangement désertes! Et à chaque fois que j'entendais le train serrer les frein puis s'immobiliser et ouvrir ses portes automatiquement, je m' attendais au pire. Car je ne voulais en aucun cas que es enfants puissent être repris par leurs anciens ge- ôliérs des camps de la mort. Mais à chaque fois que je me penchais vers la fenêtre pour re- garder les longs quais défiler vers moi, je ne voyais personne et aucun voyageur mystéri- eux monter à bord et potentiellement dangereux pour les enfants, mais j'entendais seulem- ent des voix envahir les compartiments avec un fort tumulte, puis se tarir au fur et à mesu- re que le train reprenait sa vitesse de croisière. Ainsi nous passâment sans encombre toutes ces petites gares de campagne où l'attente ne fut que de courte durée à part celle de Chel-mno qui, plus importante que les autres, nous immobilisa pendant une longue demi-heure dans un froid glacial. Je pensais alors que les voyageurs devaient être fort nombreux pour nous imposer une telle torture. Mais une nouvelle fois, je ne vis personne sur les quais enneigés ni des voix ordinaires envahir les compartiments du train, mais des cris à faire pleurer toute âme sensible ainsi que le bruit de corps d'hommes ou de femmes trébucher et tomber lourdement à l'intérieur, comme exténués par la fatigue et par de longues privatio-ns. Je sentis à cet instant là que Chelmno avait été pour eux comme un horrible cauchem-ar et que le train arrivé en gare allait les sauver pour les emmener vers la liberté, me sem-bla-t-il.

J'avais l'étrange impression que ce train, en traversant l'Allemagne, avait comme ultime mission de sauver toutes les âmes rescapées des camps de la mort! Et en tant qu'unique passagère en chair et en os, il ressemblait pour moi à un train fantôme où je ne fus pas la seule à m'angoisser. Et l'idée que je puisse être le seul témoin de ce voyage extraordinai- re, où les âmes meurtries commençaient à remplir les compartiments par un brouhaha de plus en plus audible, cela devenait pour moi comme une évidence. Et sincèrement, je n' en connaissais pas véritablement la raison peut-être liée au hasard? Car mes 13 ans ne me permettaient pas d'obtenir ce privilège si on pouvait l'appeler ainsi en considérant que ce poids historique était bien trop lourd à porter sur mes frêles épaules. Mais me sentant comme une petite mère pour tous ces enfants en voie de reconstruction, cette idée, après une rapide réflexion, me sembla tout à fait légitime et parfaitement admissible par moi même et par mon esprit où Ulrich semblait tenir comme les tenants et les aboutissants. Je me disais cela en toute lucidité, car sans lui et ses mannequins de chiffons nous nous serions à nouveau abîmés dans le passé où nous aurions sùrement péri par un manque d' imagination et d'amour pour nos semblables. Parfois, je me demandais si Ulrich avait des liens avec le diable pour pouvoir le tromper si facilement avec ses dons de magiciens? Put-il être un ange noir déchu par le diable lui même pour pouvoir se retourner contre son ancien maitre? Tout cela fut fort possible, quand j'appris lors d'une discution entendue dans le train que le bon dieu des chrétiens s'était refusé à entrer dans les camps de la mort parce que nous étions juifs! Et je me demandais comment cette horrible chose avait pu se produire pour quelqu'un qui prê-chait l'amour pour son prochain et non la haine? Bref, une incompréhension totale pour moi et pour nous tous qui me faisait penser que derrière Ulrich devait se cacher le vrai Dieu. Et l'idée que nos tortionnaires puissent se déculpabil-iser devant l'Histoire en se prenant pour les apôtres du diable par ses représentations malé-fiques, fut pour moi comme la preuve qu'ils étaient bien des êtres humains comme vous et moi, mais qui avaient dépassé de très loin les horreurs prétendues faites par le diable. Car le diable, qu'on nous représentait souvent dans les contes enfantins, n'était qu'une idée pour nous effrayer et non point une réalité à laquelle nous étions exposés chaque jour comme pour nous tester ou tenter. Car sincèrement qui de nous se levait le matin avec cette horrible idée de vouloir tuer ses voisins pour les voler? Réponse, pratiquement per-sonne! Mais apparemment le diable était une personne bien pratique pour les pires d' entre nous afin de commettre leurs crimes, comme des assassins qui allaient se faire passer aussitôt pour des fous après avoir commis l'horrible chose!

Quand le train repartit en décollant des voies pour prendre assez de hauteur, tout le monde fut rassuré par les bonnes intentions du train de fuir ce maudit endroit. Et moi, qui n'avais jusque là plus de nouvelles de mes chers parents et de mon petit frère Franck, les deux ma nnequins en face de moi me rassuraient et me réconfortaient autant qu'ils l'avaient fait po-ur tous les enfants. Ainsi me voyais-je comme l'un d'entre eux et malgré mon état très inc-onfortable d'être en chair et en os, je vous confesserai. Se tenant toujours la main comme deux amoureux que parfois les vibrations du train animaient de vie, il me semblaient vei- ller sur les âmes de tous les passagers du train, comme roi et reine veillant avec amour sur leur royaume d'ordre divin. A leur coté, quasi en équilibre, se tenait le ballon multicolore tel un globe lumineux suspendu au fond de l'univers. Sur celui-ci des pays intensément colorés de couleurs vives se partageaient le monde d'une façon joyeuse et harmonieuse pour le bonheur de toute l'humanité. Et ces deux êtres de chiffons aux yeux de porcelaine semblaient regarder ce globe comme s'ils eussent été le père et la mère de l'humanité. Et je sentis à cet instant que ce nouveau monde allait être repeuplé par toutes ses âmes en souff- rances en voie de reconstruction dans le train, mais dont je ne percevais pour l'instant que par éclairs intermittents leur image parasitée par un étrange phénomène atmosphérique ou résurgence du passé dans le présent. Apparemment, le phénomène avait du mal à se stabili- ser et m'empêchait de voir la vie se former sous mes yeux, comme si elle était empêchée par des forces malèfiques.Visiblement, nous étions toujours enfermés dans le passé dont le train fut comme le véhicule extratemporel pour nous en sortir. Plongé dans cette nuit qui n'en finissait pas, nous attendions avec fort empressement l'arrivée de l'aube. Quelque temps plus tard dont je ne pouvais pas donner l'heure exacte( à cause du manque de prag- matisme d'Ulrich qui avait oublié de me donner une montre à mon départ de Varsovie), j'entendis à nouveau le train serrer les freins. Puis me collant à la fenêtre, je vis une perso- nne seule sur les quais bien en chair et en os! Je pensais alors à un mirage en le voyant dé-filer sous mes yeux, pensant même à un pylône de couleur sombre tellement il était im-posant. 

Ouvrant avec discretion ma fenêtre, je vis sa haute stature à une vingtaine de mètres de mon wagon habillée d'une longue gabardine en cuir noir, coiffée d'une casquette d'officier et de bottes lustrées comme par des années d'entrainement à l'armée. De là où j'étais pla-cée, j' avais beaucoup de mal à voir ses insignes sur son uniforme bien macabre, il faut le dire. Mais avant d'entrer dans le train, il frappa lourdement ses bottes contre le marche pieds afin d'enlever la neige qui était collée sous les semelles. Ce bruit de bottes me parut éffayant comme ébranlant la structure du train, au point de plonger tous les enfants dans un silence assourdissant à l'intérieur des compartiments. Que cherchait-il exactement, je me demandai d'un air tétanisé, des juifs en fuite ou bien n'était-il qu'un simple déserteur pour se trouver tout seul dans cette gare totalement déserte? Suspicieuse à son égard, je me coiffais aussitôt de mon chapeau broché d'une petite tête d'éléphant qu'Ulrich m'avait offert pour mon voyage, puis je sortis de ma sacoche mon billet de train en cas où il ne serait qu'un contrôleur ferroviaire. Et puis qu'allait-il trouvé dans ce train, sinon qu' un train totalement désert? Et par quel flair infaillible allait-il me trouver, moi qui était la seule passagère de ce train fantôme? Allait-il visiter tous les compartiments un par un qui se dénombr- aient à plusieurs milliers? me demandai-je en sachant la chose impossible à réaliser par une seule personne. Puis il entra dans le train, mais sans savoir quelle direction il avait prise. Aussitôt, je refermais ma fenêtre et me mis à écouter avec attention les bruits de bottes qui semblaient s'éloigner dans la direction opposée. Quelque peu rassurée sur le moment, j'avais une hantise de voir le train repartir avec ce lugubre individu. Bref, ce fut comme héberger un fantôme au fond de sa mémoire, ce que je ne souhaitais aucunement comme tous les passagers du train. Mais par bonheur le train ne bougea pas d'un centimèt-re et resta immobilisé comme s'il était animé par une intelligence propre. A cet instant, j' espérais bien que ce dernier l'enfermât pour toujours dans un compartiment afin qu'il ne nuise plus jamais à personne. Mais à ma grande surprise, j'entendis soudainement de lour-ds bruits de bottes venir dans ma direction! Que dire d'autre que j'étais épouvantée par le bruit grandissant de ces pas venir vers moi et ébranler le train comme un armée d'un mil-lier de soldats!

Je sentis ces secousses jusque sous mes pieds frapper ma chair et mes os tel un marteau gigantesque que je dûs faire un éffort monumental pour garder mon calme et mon sang fro id pour ne pas m'évanouir. Mais quelques instants plus tard, à ma grande stupeur, j'enten- dis quelqu'un frapper à la porte de mon compartiment! N'osant lever les yeux vers celle-ci, je regardais mes pieds comme un enfant pris en faute par les adultes. Mais il frappa à nou-veau, comme pour me montrer une politesse que j'avais beaucoup de mal à comprendre, vu la dernière manifestation brutale de ses bottes dans les couloirs du train. Ne pouvant point me débusquer, puisqu'il m'avait vu derrière la porte vitrée, je levai timidement mes yeux vers lui et aperçus un géant tout vêtu de noir entrer dans mon compartiment et affi- cher un air plutôt satisfait par sa découverte. Bonjour, mademoiselle! me dit-il en s'avan- çant vers moi pour se positionner au milieu du compartiment telle une tourelle qui obser-vait tout, écoutait tout, reniflait tout en apercevant que ce géant avait un nez énorme qui ne cessait de renifler autour de lui tel un chien de chasse. Un instant, je crus que ce géant était enrhumé ou avait le nez bouché. Mais ne le voyant sortir aucun mouchoir de sa po-che, je m'attendais au pire. Billet s'il vous plait, mademoiselle! me lança-t-il s'en préve- nir. Sans plus attendre, je lui  présentai et il le prit avec un grand sérieux tout en regardant bizarrement mon chapeau broché d'une petite tête d'elephant. En levant les yeux vers lui, je m'aperçus que sa casquette était aussi ornée d'une petite tête d'éléphant! Aussitôt, je pensai au génie d'Ulrich qui m'avait offert ce chapeau comme pour pouvoir passer à travers les lignes ennemies. L'officier, vu l'air affiché sur son visage, semblait plutôt satisfait par l'au thenticité de mon billet et me dit :Merci, mademoiselle, tout à l'air en ordre! Puis se retou- rnant subitement vers les mannequins de chiffons, assis sur la banquette en face, il me de- manda si c'étaient mes parents, non sans un air ironique. Oui, c'est exact, monsieur, le con- troleur! je lui répondis avec le plus grand sérieux que je pouvais lui montrer pour sa pro- fession. Et en tant qu'artistes nous allons à Berlin pour faire un spectacle et redonner du courage à nos vaillant soldats du 3 ème Reich! je lui lançai comme par une folie de mon imagination. C'est bien, c'est bien, mademoiselle, car ils en ont tellement besoin en ce mo- ment! me dit-il en ôtant sa casquette afin de me laisser découvrir son vrai visage d'homme, mais que je n'aimais pas pour autant.

Puis prenant le ballon entre ses mains herculéennes pour se distraire un peu, j'ai eu qu'il l' écrase comme une coquille d'oeuf. Il est beau, ce ballon! me dit-il en le faisant tourner en-tre ses mains comme un géant, puis le reposa délicatement sur la banquette. Il fait lui aussi partie du spectacle! je lui lançai afin d'être plus crédible envers mon histoire invraisembla- ble. Étrangement, le contrôleur ne faisait que renifler dans le compartiment, comme s'il s' était exercé à sentir l'odeur des passagers clandestins ou bien des juifs, me sembla-t-il. Puis se retournant vers moi, il me dit: C'est étrange, mademoiselle, ce train est totalement désert et je n'arrive pas à bien comprendre pourquoi! Monsieur, je crois bien que ce train doit aller à Berlin pour chercher des troupes et les conduire sur le front! ne pus-je que lui répondre pour me sortir de cette situation bien incommode, comme vous l'auriez compris. Oui, ça en a tout l' air! me dit-il à moitié convaincu. Mais je sens dans ce train comme une atmosphère qui me dérange un peu, voyez-vous! insista-t-il en reniflant une nouvelle fois l'air du compartiment, puis en me passant son énorme nez près du visage. Je sens comme quelque chose que j'ai déjà senti ailleurs! me dit-t-il comme troublé. Je pense que ça doit être l'odeur du renfermé que vous devez sentir, monsieur! lui expédiai-je afin de le détour-ner de ses impressions dangereuses sur le convoi du train renfermant les âmes des rescapée des camps de la mort. Oui, je crois bien que ça doit être ça! finit-il par dire en se détour-nant de moi pour aller palper les mannequins de chiffons pour voir s'ils ne cachaient pas des personnes à l' intérieur ou peut-être des marchandises de contre-bande, sait-on jamais? Mais après ses vulgaires palpations sur mes mannequins de chiffons, il ne trouva rien à re-dire, sauf à me demander d'une façon impromptue en quoi consistait mon spéctacle? Sur-prise par ce revirement de situation, je lui dis qu'il consistait à redonner vie à mes mario-nnettes en les faisant parler, marcher et agir comme de vrais êtres vivants. En êtes-vous sûre, mademoiselle? me demanda-t-il en me prenant pour une folle. Mais oui, monsieur, je vous l'assure..et mon spectacle a toujours beaucoup de succès auprès du public qui n'en croit pas ses yeux et ses oreilles de les voir s'animer et s'exprimer comme vous et moi. Et serait-il possible de les voir en action ici? me balança-t-il sans prévenir. Surprise par son hallucinante demande, je lui dis : Je suis désolée, monsieur, mais tout mon matériel de scène se trouve dans la soute du train et sans lui aucun spectacle n'est possible. Je suis vraiment désolée! 

Je comprends bien que sans la technique et la science rien n'est possible, n'est-ce pas, mad- emoiselle? me lança-t-il comme indifférent aux rêves inoffensifs des hommes en ne croya- nt qu'à la science dure de fabriquer des armes en acier pour rayer de la carte son prochain. Décidément, je n'arrivais pas à me défaire de ce géant, qui était devenu un véritable pot de colle, en s'asseyant même sur ma banquette qu'il écrasa quasiment comme un vulgaire po-lochon tellement il était lourd et massif. Puis renifla une nouvelle fois dans ma direction en ouvrant si grandes ses narines que je crus apercevoir un dragon prêt à m'aspirer ou à me lancer les flammes de l'enfer pour me mettre en cendres! Mais il se releva et me dit : C' est étrange, mais il me semble connaître cette odeur! Mais où l'ai-je bien pu sentir, au nom du 3 ème Reich? lança-t-il en tournant dans le compartiment comme un chien de chasse. Mais je vous l'ai déjà dit, monsieur, c'est l'odeur du renfermé que vous respirez! lui expédiai-je à nouveau afin de m'en débarrasser (car je ne voulais pas qu'il s'aperçut de l'invraisemblan- ce de mon histoire à force de renifler ou de se questionner qui put aussi lui mettre la puce à l'oreille en sachant que mes mannequins de chiffons représentaient les parents de tous ces enfants qui avaient été gazés dans les camps de la mort dont le train transportait les âmes en voie de reconstitution corporelle). C'est vrai que je pourrais passer pour une folle si qu- elqu'un m'entendait parler de la sorte d'une façon si hallucinante. Mais croyez-moi, tout ce que je venais de vous dire était l'entière vérité que je comptais un jour raconter dans un livre, quand j'aurai trouvé à Paris le grand écrivain qui sera prêt à croire à mon invraisem-blable histoire. Mais pour l'instant, je voyais devant moi, mon grand gaillard tournicoter dans le compartiment et sans se décider à partir. Exaspérée, je lui lançai : Monsieur, je pen-se que le train va partir dans un instant à l'autre et qu'il serait mieux pour vous de partir! Et pourquoi donc? me demanda-t-il d' un air féroce. Parce qu'il va à Berlin et que vous risqu-ez de vous faire réexpédier sur le front! lui balançai-je avec une incroyable audace. C'est vrai, mademoiselle, vous avez sûrement raison! me dit-il en réfléchissant soudainement à sa situation en se mettant à arpenter le compartiment d'une manière méditatif dont les bot-tes furent d'un impressionnant silence. Il me semblait, par cette phrase jetée par moi même avec une formidable adresse, que les rôles s'étaient inversés en un éclair de temps. Et que le bourreau était devenu la victime et la victime un bourreau bien inoffensif, pensai-je avec une grande lucidité.

Peut-être pensa-t-il à déserter à ce moment là? me demandai-je en le regardant méditer la main sous le menton et la casquette relevée sur le front, tel un gardien de nuit en fin de ser- vice. Soudainement, pour une raison inconnue, le train poussa un long sifflement et sembla éffrayer mon géant qui se précipita aussitôt vers la porte du compartiment. Avant de sortir, il me dit : Je crois bien que vous avez raison, mademoiselle! puis partit en courant dans le couloir où le bruit de ses bottes ressemblait désormais à celui d'un lièvre apeuré. Curieuse, j'ouvris ma fenêtre et le vis sauter du wagon comme un voyageur clandestin puis se planter sur les quais en attendant je ne sais quoi. Quelques instants plus tard, le train siffla une deuxième fois et s'ébranla de toute sa masse. Penchée à ma fenêtre, je le vis défiler devant moi la tête découverte en tenant sa casquette comme du côté du coeur! Sincèrement, je ne comprenais rien à son geste en restant stupéfaite la tête hors du compartiment. Puis pour une raison inconnue, il agita en l'air sa casquette comme pour me souhaiter un bon voyage! Totalement surprise par la tournure des événements, je refermai aussitôt ma fenêtre et me jetai sur ma banquette l'esprit très troublé. Avec ce sentiment très étrange, par ces tous signes très troublants voir incohérents pour moi, que la guerre était en train de se terminer, mais que j'en avais aucune certitude. Puis le train redécolla des voies au plus grand soulag-ement de tous les voyageurs en atteignant une hauteur où nous étions à nouveau intouc-hables. Immédiatement, une bonne ambance se remit en place dans le train pour nous per-mettre de discuter à nouveau de choses insignifiantes après ces instants plein de frayeurs. Dehors, il faisait nuit noire et nous survolions la vaste campagne allemande où tout feu était éteint. Puis nous pûmes enfin nous endormir quand le calme regagna tous les compar-timents et que le train cessa ses fréquents arrêts dont nous connaissions tous désormais la mission. Quelques heures plus tard, me sembla-t-il, je fus réveillée par un étrange Tic-Tac assourdissant voir de très angoissant pour moi dans le compartiment où, encore plongé dans mon sommeil, je pensais bizarrement aux vibrations métalliques du train. Mais quand j'ouvris les yeux, je vis en face de moi sur la banquette, posé à coté du ballon, une petite montre!

Zut alors, j'en croyais pas mes yeux qu'Ulrich eut lidée de penser à satisfaire mon grand désir d'en posséder une, non pas uniquement pour connaître l'heure, mais pour habiller le poignet délicat d'une jeune demoiselle. En m'approchant de la banquette, j'eus l'heureuse surprise de voir qu'elle avait un joli bracelet en velour rouge bordeaux comme assortie à ma robe et marquait 5 heures du matin. Aussitôt, je la mise à mon poignet dont le bracelet était miraculeusement adapté à la dimension. Pour des raisons étranges, en regardant ma montre à mon poignet, je pensais qu'on allait enfin me prendre pour une grande personne ou du moins pour une jeune fille sérieuse, sûre d'elle qui tenait son destin entre ses mains. Mais personnellement, je doutais beaucoup sur cette assurance que pouvait nous apporter une montre, sinon de nous donner l'heure exacte, n'est-ce pas? Mais je ne nierai pas qu'à partir de cet instant tout sembla changer de dimension autour de moi, en apercevant à nouveau les éclipses du soleil traverser la fenêtre de mon compartiment et l'inonder d'une lumière dorée et chaleureuse, au point que je crus mes marionnettes de chiffons prendre vie sous mes yeux en prenant des couleurs, comme un soleil mûrissant ses fruits vermei-lles. Assise sur ma banquette, en baignant ma tête aux rayons de miel du soleil, j'attendais avec impatience la promesse de l'aube ainsi que tous les enfants du train tel un amour enfièvré d'espoirs. J'avais l'impression, par cette montre offerte par Ulrich, que le compte à rebours venait de commencer et qu'il ne s'arrêterait qu'une fois arrivé a Paris où tous les enfants seraient sauvés! En regardant mon reflet à travers la vitre, je remarquai pour la première fois que j'avais retrouvé le sourire depuis mon départ de Varsovie avec l'espoir que les tous enfants l'auraient remarqué pour leur donner du courage. Car qu'en savait-il pour l'instant de la fin du voyage où ils étaient toujours des âmes en errance dans ce train fantôme? Pensant à tout cela, des larmes inondèrent soudainement mon visage où se mêl-aient étrangement la joie et la peine de connaître seule la vérité. Saisie par l'émotion, j' essuyais d'un geste discret mes larmes pour ne pas qu'on les prissent comme un aveux que le pire pouvait être devant nous et repris mon doux sourire que je contemplais à travers la vitre, comme une jeune demoiselle sûre d'elle même et de son avenir. 

Puis jetant mes regards au dehors, je vis pour la première fois la tête de la locomotive à l'hoizron où celle-ci avait amorcé un virage d'une extrême longueur. Puis pour une raison inconnue, elle poussa un long sifflement et monta très haut vers le ciel, puis redescendit à une vitesse infernale tel un toboggan chargé d'enfants afin de les rendre heureux. J'avais le sentiment, par toute cette joie retrouvée par la locomotive, que nous arrivions au bout de notre voyage. Il me fut possible de voir tout ceci grace aux éclipses du soleil qui éclair- aient désormais l'horizon d'une lumière douce et colorée tel un fruit mûrissant sous nos yeux. En contre bas, dans la vaste campagne, tout était noir et semblait calme, apparemm-ent. Ma montre indiquait 5H30 du matin et je pus enfin me rendormir en pensant bizarre- ment à Ulrich, qui selon moi devait être arrivé à Kiev dans la ferme de ses parents, mais dont la pensée me suivait en permanence comme une âme bienveillante. Ce nom à conson- nance germanique, mais que signifiait-il exactement pour moi? je me demandai une nouv- elle fois comme voulant découvrir la vérité sur ce peuple allemand qui avait tant fait sou- uffrir les miens. Les nazis fussent-ils des allemands ou bien des monstres sans visages, sa-ns véritable pays ou nationalité, mais venant d'une autre planète? Et Ulrich put-il être ce héros des temps modernes, cet Ulysse invisible à nos yeux qui allait sauver le peuple juif ainsi que la bonne conscience d'une partie du peuple allemand, qui avait refusé la barb-arie? Mais ces gens là étaient-ils si nombreux que cela en vérité? je me demandai tragique- ment en vivant cette histoire insolite avec toutes ces âmes rescapées des camps de la mort. Je savais qu'Ulrich avait des origines allemandes, mais qu'il était né dans une province russe où il avait été enrôlé de force dans l'armée des assassins et qu'il n'avait sûrement jamais foulé de sa vie le sol de l'Allemagne avant cette odieuse machination. Mais de pen- ser qu'il voulut aussi sauver une partie de l'Allemagne( qui représentait si peu de monde) fut pour moi comme intolérable et me mit mal à l'aise en me plaçant dans une position tres inconfortable, comme vous l'auriez compris. Fut-ce trop précoce d'y penser ou bien une chose à laquelle on devait réfléchir pour l'avenir du peuple juif et du peuple allemand? je me demandai l'esprit très troublé par tous ces paradoxes.

Mais à son propos, je ne doutais guère sur sa sincérité qui jusque là nous avait montré beaucoup de bienveillance par toutes ses actions entreprises pour nous sauver, grace à tous ses dons de magiciens qui avaient pu tromper l'ennemi avec ce train de l'espoir reccu- eillant toutes les âmes des rescapées des camps de la mort afin de les ressusciter où j'étais le seul témoin avec mes deux mannequins de chiffons qui allaient leur permettre de se rec-onstruire. Je sentais en Ulrich la présence de Moïse par toutes ces lois éternelles ou sans arrêt nous étions des âmes en reconstruction permanente. Avais-je réellement 13 ans ou plutôt 130 ans après avoir vécu tant d'horribles choses depuis mon départ de Varsovie? Et l'age réel du monde était-il le bon ou bien qu'une image figée dans le calendrier? je me de- mandai tragiquement, la tête appuyée contre la vitre du compartiment. Dorlotée par les vi- brations douces du train, je ne faisais qu'un avec lui, avec cet être mystérieux chargé de bonté et d'intelligence. Préocupée par toutes ces questions d'ordre politique et philosophi- que, je ne pus me rendormir et restais en quasi état de veille, comme une petite mère vei-llant sur ses enfants meurtris par la vie. Puis soudainement, pour une raison inconnue, je sentis ma banquette fléchir sous un poids invisible! Mais en me tournant je ne vis person- ne sinon la présence d'une âme recherchant quelque réconfort auprès d'un être fait de chair et de sang, me sembla-t-il. Puis reposant ma tête contre la vitre, j'aperçus soudainement dans le reflet, Ulrich qui était assis à coté de moi! Oh mon dieu! m' écriai-je en le voyant dans un piteux état : la tête baissée sur la poitrine presque honteux et ses vêtements déch-irés et couverts de sang comme s'il s'était battu avec un tigre! Mais qu' est-ce qu'il t'es arrivé, mon pauvre ami? lui lançai-je avec plein de pitié. En entendant ma voix, il redressa aussitôt la tête où je m'aperçus qu'elle était complètement tuméfiée et couverte de sang à faire peur. Après avoir passé sa langue sur ses lèvres horriblement gonflées comme par des coups, il me dit de sa voix éternellement enrouée : Simone, j'ai été repris à la frontière Tchécoslovaque par une milice qui m'a aussitôt jeté en prison pour désertion. Et les coups que tu vois sur ma figure, ce sont ces salauds qui me les ont infligés!

Mais comment ont-ils fait pour te reprendre, toi, Ulrich, qui possède tant de dons de ma- giciens? Tu me croira jamais, Simone, mais j'ai fait une grosse bêtise en laissant dans mon portefeuille une photo à laquelle je tenais beaucoup : où l'on me voit avec mes camarades du régiment et mon rat domestique que j'avais appelé Domino parce qu'il était noir et piq-ué de points blancs. Mais tu es fou, Ulrich! Comment a-tu pu faire une telle erreur, mon pauvre ami? Ce dernier, blessé dans son amour propre, baissa la tête et lui dit: C'est bête à dire, mais je crois que j'y tenais beaucoup. Et ce rat, crois-moi, je l'aimais comme un fils! ajouta-il comme si on avait affaire aux propos d'une fou. Mais habituée à la folie de son ami, elle ne lui en tint pas griefs, mais l'écoutait en espérant qu'il retrouverait ses esprits. Mais ne te fais pas de bile pour moi, car je leur ai dit que je n'étais pas contre ma réintégra-tion dans l'armée du 3 ème Reich qui m'a t'on dit était en pleine déroute. Mais quoi, ils sont en train de perdre la guerre? lui demanda-t-elle subitement comme hébétée par cette nouvelle inattendue. Oui, simone, ils sont en train de la perdre et annonce-le aux enfants, qui ne pourront que se réjouir de voir leur cauchemar se terminer dans les heures à venir. Je te remercie beaucoup, mon ami, pour cette information qui est primordiale po- ur nous tous et malgré les gros risques que tu as pris en te téléportant par la pensée dans le train. Mais ne crains rien pour moi, j'ai plus d'un tour dans mon sac! lui dit-il en essayant de sourire derrière un visage tuméfié en gardant sa fierté et un optimisme à toute épreuve. Je crois que je vais rester un peu avec toi, si ça ne te déranges pas! lui demanda-t-il un peu timidement en fermant les yeux comme pour retrouver un peu de sérénité. Car en ce mom-ent, je suis seuil dans mon cachot où mes gardiens se sont éloignés pour je ne sais combi-en de temps et me permet de téléporter mon esprit dans le train. Mais qu'il me faudra abso-lument réintégrer quand ils reviendront me poser toutes leurs questions idiotes concern- ant ma desertion. Car ne sommes-nous pas toujours le déserteur de quelqu'un ou d'une quelconque institution? lui demanda-t-il étrangement en sachant que Simone n'était qu'une enfant de 13 ans et que toutes ces questions d'engagements militaires ou autres lui étaient jusque là inconnues.

Elle sentit à ce instant une grosse culpabilité envahir l'esprit d'Ulrich après tout ce qu'il venait de vivre. Et puis même si tu avais été attrapé par les Russes, ils t'auraient traité de déserteur! lui dit-elle afin qu'il garde toute sa lucidité au fond de sa cellule. C'est vrai ce que tu dis là, Simone, sachant que les Russes font partis désormais de nos sauveurs! lui dit-il en reconnaissant qu'il était peut-être tombé au moins pire des endroits : car les Russ- es exécutaient tous les déserteurs quelque soit leur bord. Un long silence suivit toute cette méditation concernant la désertion qui pouvait aussi concerner les choses de la vie où combien de fois nous fûmes tentés de déserter la désolante réalité. Mais reste autant de temps que tu le peux, mon ami, lui dit-elle afin de le rassurer. Merci! lui dit-il du bout des lèvres comme s'il n'avait plus de forces pour prononcer un seul mot, puis ferma les yeux en attendant qu'on le réveille brutalement au fond de sa cellule. En face de lui, sur la banq-uette, les deux mannequins de chiffons lui affichaient un visage radieux empourpré par les rayons du soleil traversant la vitre du compartiment. Parfois, sortant de son léger sommeil, il souriait en pensant au coup magistral qu'il avait employé pour rassurer tous les enfants, quand le passé eut la macabre ambition de faire capoter le voyage extraordinaire. A travers le reflet de la vitre, elle le regardait sourire comme devant un joli tableau où un déserteur avait peut-être sauvé le peuple juif et la partie saine de l'Allemagne. A l'horizon, les éclairs de lumière se faisaient de plus en plus intenses et incendiaient notre compartiment d'un feu éblouissant où je crus un instant que nous allions être désintégrès par la puissance solaire du jour. Mais la locomotive, muée par une intelligence mystérieuse, redescendit aussitôt vers la terre en poussant un long sifflement. Quelques instants plus tard, nous nous trou-vâmes à survoler en quasi ralenti une ville totalement détruite par un bombardement peut-être extra-terrestre? pensai-je vu l'ampleur de la désolation. J'avais alors le sentiment que la locomotive avait réduit volontairement sa vitesse afin que nous puissions bien voir toute la folie des hommes!

Même baignée par les lueurs de l'aube, elle avait encore une beauté sans égale que la lum- ière du jour, d'ici peu de temps, allait effacer la magie et nous montrer l'horrible réalité. Interrogeant des yeux, Ulrich, à travers la vitre du compartiment, il me lança comme une bombe : C'est Berlin qui est détruite! C'est Berlin! C'est Berlin! répéta-t-il en laissant tom- ber sa tête sur sa poitrine comme une bête qu'on venait d'achever d'un coup fatal. J'ai reco- nnu la porte de Brandebourg! dit-il où les chevaux sont désormais décapités, décapités! ré- péta-il en bredouillant quelque chose que je n'arrivais pas bien à comprendre Tu sais, Si- mone, dans le salon familiale à Kiev, nous avions en photo le célèbre monument qui avait accompagné toute notre famille durant sa vie et son éternel voeux de retourner vivre dans sa chère patrie, l'Allemagne. Mais aujourd'hui, je n'aurai plus le courage d'envisager un tel voyage, après tout le mal que mon peuple avait fait aux autres peuples de la terre ainsi qu' au tien. Emu par la terrible confession qu'il venait de faire à son amie, Ulrich ne put re- tenir ses larmes que Simone essaya d'essuyer à travers la vitre : où Berlin détruite défilait en arrière fond tel un spectre macabre! Et ses larmes furent si intenses qu'elles déferlaient sur la vitre tel un rideau de pluie séparant désormais le paradis de l'enfer. Le paradis se trouvait dans le train où l'âme des enfants allait être ressuscitée dans les prochaines heures et l'enfer au dehors où l'âme des damnés vivait alors un véritable purgatoire. Quelques instants plus tard, quand les larmes d'Ulrich cessèrent d'inonder la vitre du compartiment, je m'aperçus qu'il avait disparu et qu'il avait écrit sur la vitre pleine de buée : Au revoir, Simone! A cet instant là, je ne pris pas sa fuite comme une desertion, mais plutôt comme un aveux qu'il avait bien fini son travail pour le peuple juif et le peuple allemand qui un jour se réconcilieraient. Parfois, je doutais un peu sur sa soi-disant mobilisation forcée dans l'armée des assassins, mais ne doutais plus désormais sur sa sincérité d'aimer à nouv-eau son prochain qu'elle que soit sa confession ou sa culture. Allait-il me donner prochai-nement de ses nouvelles ou bien allait-il m'oublier pour toujours? je me demandai tra-giquement les yeux envahis par mes larmes. Et surtout allait-il pouvoir sortir vivant de ce cachot où les nazis l'avaient enfermé pour désertion. Et s'il s'en échappait, mais comment allait-il faire pour traverser les lignes Russes sans être pris ou fusillé par l'armée soviét-ique?

Toutes ces questions affreuses envahissaient mon esprit et ne me rassuraient aucunement sur le sort de mon ami. Mais le train, après avoir survolé Berlin détruite, poussa un long sifflement et partit à une vitesse infernale vers l'horizon en feu. En regardant à travers la vitre de mon compartiment, je vis crépiter au dehors des étincelles, comme si le train vou- lait atteindre la vitesse de la lumière où j'eus très peur que notre voyage extraordinaire se termina ici en sortant de Berlin. Mais quelques secondes plus tard, j'entendis une sorte de bing bang frapper le train et l'envoyer comme au septième ciel à travers un long tunnel de lumière! Sous l'onde de choc, instantanément, je perdis connaissance et en ne sachant pas dans quel nouveau monde j'allais réapparaître.

Quelques heures plus tard, réveillée par le long sifflement du train, j'ouvris les yeux et vis apparaître devant moi, non plus mes deux mannequins de chiffons, mais un jeune couple en chair et en os où se tenait à côté leur jeune enfant qui jouait avec le ballon multicolore! Stupéfaite par ce miracle, opéré pendant mon sommeil, je mis un certains temps à repren-dre mes esprits. Mais dès qu'ils me virent me redresser sur ma banquette et revenir à la réa-lité, ils me lancèrent un large sourire accompagné d'un chaleureux : Bonjour, Simone! qui pour ne rien vous cacher me fit un grand bien si tôt le matin. A ma montre, il était 8H30 et un soleil admirable perçait à travers la vitre du compartiment. Apparemment, nous avions rejoins la réalité par tous ces signes distinctifs où sans plus attendre, je leur adressais un timide bonjour par politesse, car je ne les connaissais pas sous cette forme réincarnée. Mais comprenant ma totale surprise, ils n'insistèrent point et se prirent à nouveau la main comme pour se monter leur attachement. Tiens! me dit soudainement le bambin en me ten-dant le ballon comme s'il voulait m'offrir la terre entière. Je te remercie beaucoup, mon garçon! je lui répondis en ne connaissant pas son prénom. Il s'appelle David! me lancèrent aussitôt ses parents qui d'un regard plein de bonté me prièrent de l'accepter. Bien, alors, je te remercie beaucoup, David, pour ton joli cadeau! je lui lançai en le saisissant, puis en le posant sur mes genoux tel un astre de lumière.

Puis tournant mes yeux vers la fenêtre, je m'aperçus que nous roulions à travers une cam- pagne magnifique et sur une vraie voie de chemin de fer et non plus dans les hauteurs atm-osphèriques! Ce fut pour moi le signe évident que nous étions sortis de notre cauchemar et que nous allions prochainement atteindre une vraie gare avec de vrais voyageurs et tout le tumulte que cela comportait et non plus une gare fantôme où les âmes erraient éternellem- ent sur les quais enneigés. Aussitôt, j'entendis le nom de Paris sonner dans ma tête comme une joyeuse fête! qu'Ulrich avait planifié d'une manière magistrale par son billet d'ordre divin.Bref, une ville magnifique où nous avions tant de choses à réaliser moi et les enfants, pensai-je en regardant le paysage défiler sous mes yeux. Puis soudainement, j'entendis du bruit me parenir de la porte du compartiment et, me retournant non sans inquètude, j'ape-rçus à travers la porte vitrée des visages d'enfants qui me regardaient comme une bête cur-ieuse. J'avais alors l'impression que leurs grands yeux noirs et profonds me regardaient comme si j'étais une sainte enchâssée dans une boite, comme celle que l'on voit dans les églises chrétiennes. Et je crus un instant que tout le train allait défiler devant moi pour voir le nouveau phénomène de foire que je pouvais alors représenter! Mais le jeune homme, voyant mon désarrois, se leva et partit les inviter à reprendre leur place dans le calme. Au bout d'une heure, qui passa comme un éclair, nous entrâmes dans une petite agglomérati-on constituée de maisons individuelles, mais non sans charme, avec leurs jardins particu-liers entretenus comme de jolis bouquets de fleurs, puis nous traversâmes une plus grosse agglomération où les facades des immeubles nous barraient tout simplement l'horizon en nous cachant la campagne verdoyante. A cet instant, je compris que nous étions entrés dans une grande ville où Paris fut toute proche et nous attendait les bras ouverts, mais là où nos destins allaient devoir se séparer après ce voyage extraordinaire connu de moi seule. Quel-ques minutes plus tard, le train siffla longuement pour annoncer son arrivée, puis serra les freins et s'immobisa en bout de voie. En sortant ma tête par la fenêtre, j'entendis les hauts-parleurs crépiter puis nous annoncer comme dans un rêve : Paris, gare de l'Est! Paris, gare de l'Est! Tous les voyageurs sont priés de descendre et de ne laisser aucun bagages dans les voitures! Merci.

Penchée à ma fenêtre, j'assistais au miracle qu'Ulrich avait souhaité pour que nos deux peuples( le peuple juif et le peuple allemand) ne se haïssent point jusqu'à la fin des temps, mais se réconcilient quand ils connaîtrons son histoire dont j'étais l'unique témoin. Absor- bée par une grande émotion, en regardant tous les enfants ressuscités envahir les quais avec leurs grosses valises, je lui tirais ma révérence comme on tirait un joyeux feu d'artifices dans un ciel d'été!